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Full text of "Histoire d'Alcibiade et de la république Athénienne"

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PREFACE. 



Montaigne a dit : ce La plus riche vie, que ie 

a sçache^ à estre yescue entre les vivants^ comme 

« on dit^ et estofiée de plus de riches parties et 

« désirables^ c'est^ tout considéré^ celle d*Alci- 

, « biades. » 

/q Certes nous ne prétendons pas avoir découvert 

Alcil)iade. Ce serait d'une outrecuidante igno- 
< rance. Nous nous hâtons donc d Inscrire sur la 
^- première page de ce livre le proverbe grec : OùJe 
^ 6 irpôToç, oùJ< 6 iKiTcpoç, ni le premier, ni le dernier. 
Combien qui ont déjà écrit la vie d'Alcibiadel 
^ combien qui l'écriront encore ! Alcibiade est con- 
nu^ très-connu. Peut-être est-il méconnu? Ses 

a 



VI PRÉFACE. 

contemporaiils l'ont jugé sévèrement : ils Font 
condamné à mort. La postérité la jugé plus sé- 
vèrement : elle Ta dédaigné. Il semble qu'on le 
considère non comme un personnage du grand 
drame héroï-KSomique des âges évanouis^ mais 
comme un comparse. C'est à peine si on ne Tarra- 
che pas du champ de l'histoire ainsi qu'un para- 
site. On oublie son triomphe au Jeux Olympiques^ 
ses succès à la tribune, ses victoires sur l'Helles- 
pont, pour ne se souvenir que de la queue de son 
chien; on ne se rappelle pas qu'il présida dix ans 
aux destinées de la République d'Ath^nes^ qu'il 
fut vainqueur dans vingt batailles^ qu'il fiit pendant 
un quart de siècle le deus eœ machina de tous les 
événements qui ébranlèrent la Grèce^ la Sicile et 
rionie; mais on sait très-bien qu'il eut des maî- 
tresses et des chevaux^ qu'il portait des chaussu- 
res faites d'une certaine façon^ qu'il élevait des 
cailles et qu'il avait un amour sur son bouclier. 
Les historiens s'évertuent en vain à montrer 
Alcibiade dans sa vie publique; c'est toujours 
l'Alcibiade de la vie privée , l'Alcibiade de la 
légende^ qui s'impose à l'esprit. La plupa^rt des 
historiens, au reste^ paraissent avoir cheiché à 
noyer dans les faits de l'histoire d' A thés es le 
grand rôle d' Alcibiade. Tel n'a pas été notr^ des- 
sein. Nous avons tenté de fah'e ressortir et dc« met- 
tre au point qu'elle mérite cette puissante %ure. 



PRÉFACE. YU 

Ce n'est pas à dire que ce livre, qui est plus l'his- 
toire d'une époque que l'histoire d'un homme^ 
soit un panégyrique. Si en racontant l'histoire 
d'Athènes après la mort de Périclès, nous don- 
nons la place la plus importante à Alcibiade^ c'est 
qu'il fut en effet le premier de son temps ^ c'est 
qu'il en fut la vivante personnification. Et s'il 
nous arrive parfois de lui rendre justice^ comme 
nous rendons justice à d'autres hommes politi- 
ques^ atténués ou calomniés comme lui^ c'est 
l'impartialité qui nous le commande. 

Ce livre que nous avons commencé à Athènes^ 
deux ans avant la guerre, a été souvent inter- 
rompu et souvent repris. Peut-être en a-t-il perdu 
dans Tensemble ce qu'il en a gagné dans les dé- 
tails. Nous ignorons si les événements politiques 
auxquels nous avons assisté et la vie de soldat que 
nous avons menée ont pu nous faire voir plus juste 
sur plusieurs points de l'histoire d'Athènes et sur 
plusieurs faits de la vie d'Alcibiade. Nous savons 
seulement que rien n'a modifié nos idées sur la 
République Athénienne; nous savons que quelle 
que soit la similitude^ plus apparente que réelle^ 
de l'époque d'Alcibiade avec la nôtre, nous nous 
sommes gardé des allusions* Lorsqu'on s'efforce 
de voir le temps présent dans le temps passé, on 
risque fort de ne plus voir que le temps présent. 
On fait alors œuvre de pamphlétaire et non œuvre 



ym PRÂFACS. 

d'historien. L'histoire des peuples morts a de 
grands enseignements pour les peuples vivants^ 
mais à condition qu'elle soit un tableau fidèle et 
immuable^ aux lignes précises, aux couleurs 
exactes^ de l'époque évanouie ; qu'elle ne soit pas 
un miroir d'acier bruni, ha ngeant et servile, mar- 
qué de traits vagues et de hachures indécises, où 
chaque siècle puisse à son gré se reconnaître. 

Comme l'a dit très-excellemment Augustin 
Thierry, « c'est une faute que de transporter 
« les idées, les mœurs et l'état politique de 
« son temps dans le récit des temps passés. » 
Pour nous, loin de voir notre époque, nous avons 
au contraire tenté de nous abstraire dans l'épo- 
que de la guerre du Péloponnèse, afin, selon le 
précepte historique de Cornélius Nepos, de dé- 
peindre les Grecs d'après les idées grecques \ Si 
donc on trouve des allusions dans ce livre, elles 
sont faites bien inconsciemment; et nous pour- 
rions citer nombre de phrases, qui passeront sans 
nul doute pour des allusions aux derniers événe- 
ments, et que nous avons écrites des mois avant 
que le premier coup de canon ait été tiré contre 
l'Allemagne. 

Voltaire, qui ne citait jamais ses sources dans 



1 non admirabuntUTt nos in Graiorum virtutibus exponendis 

mor$i eorum sùutos. 



PRÉTACE. IX 

ses livres d'histoire^ disait que l'historien doit 
cacher les matériaux d'une œuvre comme l'archi- 
tecte cache les fondations d'un monument. Mais 
avant Voltaire^ Montesquieu^ qui n'avait rien dit, 
avait toujours cité ses sources avec le plus grand 
soin. La postérité a donné raison à tous les deux^ 
puisqu'on lit Voltaire et puisqu'on lit Montes- 
quieu. Cependant^ il semble que surtout dans les 
livres sur l'antiquité la méthode de l'auteur de la 
Grandeur des Romains a prévalu ; au lieu que le 
système de Voltaire a été condamné par ce mot de 
Chateaubriand : « On ne peut pas croire l'historien 
N sur parole. » C'est pourquoi nous nous sommes 
rangé sans hésitation à la coutume de l'érudition 
contemporaine en indiquant en note, quand les 
textes mêmes^ que nous avons toujours sous les 
yeux^ ne sont pas nécessaires^ auquel cas nous les 
citons^ les autorités sur lesquelles nous nous ap- 
puyons*. 

1. A cause da grand nombre d'éditions des auteurs anciens, nous ne 
cîtoos pas la pagination qui change à chaque édition, mais le Hyre, le 
chapitre, le paragraphe ou le vers, s'il s'agit d'un poGte , qui restent à 
peu près les mêmes dans toutes. Pour Platon cependant, nous citons la 
pagination, d'après celle qu'a donnée Henri Estienne et qui depuis l'é- 
dition des Deux'Ponii a été suivie par tous les éditeurs. 

Quand nous citons les auteurs modernes, dont en général les éditions 
diffèrent peu, nous les citons au contraire le plus souvent par la to- 
maison et la pagination. 

Nous nous sommes servi pour les auteurs grecs des éditions 
Tauschnitz ou Didot, sauf pour quelques auteurs sacrés et quelques 



X PRÉFACE. 

Mais quand on lit certains historiens moder- 
nes, principalement les Allemands^ on se con- 
vainc que le mot de Voltaire ne doit pas être 
absolument oublié. Certes dans les histoires de 
Tantiquité^ il y a* bien des points obscurs^ des ques- 
tions encore en litige^ des &its confus qui exigent 
la discussion. Il ne suffît pas de préférer telle leçon 
à telle autre, de suivre cette version et de repousser 
celle-là; il faut exposer les motifs de ces préférences 
et de ces exclusions. Faut-il pour cela^ à l'imitation 
des érudits d*Outre-Rhin, tomber en plein récit dans 
de longs débats scolastiques^ absolument oiseux 
pour tout autre que pour les hommes du métier^ 
qui coupent la narration , noient le fait, enlèvent 
la rapidité et l'unité du livre ? On veut être plus 
clair^ on n'est que confus. Nous ne pouvions pas en 
conscience nous affranchir de telles discussions ; 
mais comme nous craignions de lutter contre l'é- 
cueil que nous connaissions en les intercalant 
dans le texte, nous les avons rejetées toutes dans 
les notes, au milieu des citations d'auteurs et des 
indications de sources. Nous avons voulu faire des 
notes le commentaire du texte. Une fois notre opi- 
nion bien établie, nous exposons le fait d'une façon 

iBiicographeSy tels que PoUux, Suidas, Harpocration, HésychiuSi qui 
n'ont pas été réimprimés depuis le siècle de Louis XIV. Pour les au- 
teurs latins, nous ayons eu les éditions de Panckoucke> de Nisard, et de 
bonnes éditions des deux siècles derniers. 



PRiFACX. XI 

plus OU moins affinnative^ et nous ne donnons les 
pièces du procès que dans les notes. Là^ le criti- 
que et Térudit pourront les consulter ; le public 
du moins en sera délivré. 

Pour le sujet que nous avons entrepris de trai- 
ter^ les documents sont innombrables. N'avions- 
nous pas Thucydide^ Xénophon^ Cornélius Nepos^ 
Plutarque^ Diodore de Sicile et Justin? Ne de- 
vions-nous pas leur joindre Aristophane^ Anti- 
phon, Andocide^ Isocrate^ Lysias^ Platon^ Démos- 
thène, — tous , sauf ce dernier, contemporains 
d*Alcibiade; puis les fragments des Comiques, des 
Orateurs et des Historiens Grecs, ces trois mines 
précieuses et inépuisables? Il va sans dire que les 
scolies qui existent des auteurs précités ont été mi- 
ses à profit par nous, ainsi que le Corpus Inscription 
num Graecarumde Boeckh; et nous ne parlons que 
pour mémoire des autres écrivains de Tantiquité 
dans lesquels nous avons puisé mille et mille ren- 
seignements sur les hommes, les institutions et 
les coutumes de la Grèce. C'est Pindare, c'est Héro- 
dote, c'est Euripide, c'est Aristote, c'est Théo- 
phraste ; ce sont aussi Cicéron, Lucrèce, Horace, 
les deux Élien, Athénée, Pausanias, Quintilien, 
Diogène de Laërte, Lucien , les lexicographes, Au- 
lu-Gelle, PoUux, Strabon, saint Justin, saint Clé- 
ment d'Alexandrie. Mais pourquoi continuer cette 
fastidieuse énumération? Ne saison pas que ce 



XU PRÉFACE. 

qui aide à tout travail sur ces époques^ c est le 
corps entier des auteurs anciens^ depuis le grand 
monument homérique jusqu'à la dernière fleur de 
TAnthologie. 

A notre premier livre, on nous avait reproché 
de nous être servi presque exclusivement des écri- 
vains de l'antiquité. Cette fois nous avons conféré 
les documents grecs et latins avec les historiens^ 
les archéologues et les commentateurs modernes. 
Nous avons consulté les belles histoires de la 
Grèce du docteur Thyrvall, de Victor Duruy et de 
George Grote^ ainsi que les thèses^ les dissertations 
et les livres spécialement consacrés à Alcibiade \ 

1. Ces ouvrages sont : 

Virgilio Malvezzi: Consideraxioni con oecasione (Talcuni lw>ghi 
dette vite d* Alcibiade e di Cortolano (Bologne, 1848, in-16). Rapide 
esquisse un peu romanesque delà vie d' Alcibiade d'après Plutarque, 
accompagnée de considérations vagues qui ne marquent pas chez l'au- 
teur une grande connaissance du monde grec. 

Haupmann : Alcihiades Àndoddeus (Dissertation insérée dans les 
OrtUores Attiei de Reiske, t. VIII, p. 575, sq.). C'est une paraphrase 
plus savante que lumineuse du discours apocryphe d^Andocide contre 
Alcibiade. 

Wiggers: Quxitûmes de Alcibiade (Halœ, 1832, in-8). Disserta- 
tion des plus érudites qui édaircit quelques points obscurs de la vie 
d'Alcibiade. 

Cbambeau: de Alcibiade (Berolini, 1835, pet. in-8). Chambeau s'é- 
tend beaucoup sur les premières années de U vie d'Alcibiade, sur 
FAlcibiade de la vie privée, mais il est d'une concision qui touche au 
mutisme pour Alcibiade homme de guerre et homme d'Stat. 

Hecker : De Akibiadis moribtu rebusque gestie (Gronings, 1839^ 



PRÉFACE. IIII 

Enfin, pour Thistoire politique, militaire, reli- 
gieuse, judiciaire et philosophique, nous nous 

iD-8). Même défaut de composition que dans l'ouvrage précédent. H y 
a une ligne pour un événement, quarante pages pour un détail. Ce 
qui est surtout mauvais ce sont de longues digressions historico-phi- 
losophiques, embrumées comme une brasserie d'étudiants allemands. 

Wischer: Àlkthiades undLysandros (Basel, 1845, in-8). Ceci n*est 
pas une monographie d'Alcibiade, mais un tableau de la lutte de Ly- 
sandre et d'Âlcibiade qui se termine par un parallèle entre ces deux 
hommes. Ces sortes d'exercices littéraires n'ont plus cours que dans 
les académies de province. 

Hertzberg : AlkibicuLes der Staatsmann und Feldherr (Halle, 1853^ 
in- 8). Cet ouvrage est sans conteste le meilleur, le plus complet et le 
plus important publié sur Âlcibiade. S'il y a des lacunes dans la pre- 
' mière partie de sa vie, le rôle politique et militaire d'Alcibiade est 
bien compris et bien montré. On ne saurait mieux faire. M. Hertzberg 
le dit, il a craint après Thucydide de faire une Iliade aprèt Homère; aussi 
a-t-il écarté tout ce qui ne se rapportait pas exactement à Alcibiade. Il ne 
s'occupe que de lui, ce qui Caitquece livre n'est pas une histoire, mais 
une monographie. On connaît Alcibiade; on ignore l'histoire de son 
temps. On peut aussi reprocher à l'auteur de prendre sans cesse la 
parole, de faire mille digressions d'érudition et de philosophie, d'ezpri- 
n^r longuement ses doutes sur tout et de donner à la discussion une 
place égale au récit Mais c'est la mode allemande ; M. Hertzberg n'est 
pas coupable d'y avoir sacrifié. 

Hand : Article Alkibiadet {HaUischen Encykîopàdie , p. 135 à 144). 
Dix pages substantielles dans lesquelles l'auteur n'élucide aucune ques- 
tion, mais où il expose la vie d'Alcibiade avec la plus grande netteté. 
Abondance de faits et concision de mots. C'est excellent. 

Nous avons aussi trouvé de nombreux éclaircissements dans les 
commentaires sur Aristophane, Platon, Thucydide, Démosthène, les 
historiens, de Taylor, Dobson, Dobrée, Wachsmuth, Droysen, SQ- 
vem, Hermann, Dindorf, Dûbner, Haase, Muller^ Voermel. 

Faut-il l'avouer, nous avons poussé la conscience jusqu'à parcourir, 



XIV PRÉFACE. 

sommes éclairé des œuvres des savants des trois 
siècles derniers et du siècle présent. Parmi les 
initiateurs de l'antiquité que nous avons le plus 
souvent questionnés^ nous avons à cœur de citer 
Meursius, Bayle, Fabricius, Vossius, les auteurs 
des Mémoires de V Académie des Inscriptions, Fréret, 
Ottfried MuUer, Hermann, Meïer, Schœmann^ 

espérant y trouver quelque jugement ingénieux, quelque idée origi- 
nale, les œuvres d'imagination qu*a inspirées la romanesque existence 
d'Alcibiade. Ce sont : Alcibiade Fanciullo a Scola (Orange, 1652, 
in -16), ouvrage libertin pour lequel Tauteur a emprunté seulement 
le nom et non le personnage d'Alcibiade. — Lettres Athéniennes, 
extraites du portefeuille d'Alcibiade, par Crébillon fils (Paris, 1765, 
2 vol. in-12), livre spirituel mais naturellement sans aucun caractère 
historique. Crébillon n'y montre môme pas un vague sentiment des 
mœurs qu'il dépeint. — Alcibiade enfant, jeune homme, homme fait, 
vieillard (sic), roman dialogué de A. G. Meissner, imité de l'allemand 
par Raughil Lieutaud (Paris, 1789, 4 vol. in- 12). Ce livre absolument 
ridicule, ainsi qu'on le voit par son titre et qu'on le verrait bien plus si 
on avait le courage de le lire, a pourtant la prétention injustifiable de 
n'être qu'à demi romanesque et de peindre « sous la forme piquante 
du dialogue» les mœurs du temps d'Alcibiade. Pour donner une idée 
de l'exactitude de la couleur locale qui y règne, disons seulement qu'on 
y voit Alcibiade faisant des châteaux de cartes avec ses jeunes amis, 
— Enfin, une Histoire d^Aldbiadef contenant le récit des événements 
les plus mémorables de la Grèce du temps où vivait ce célèbre géné- 
ral athénien, par J. H. Joanin (Paris, in-8, 1819). Dans cette préten- 
due histoire, il semble que l'auteur n'a fait que remettre en récit les 
dialogues enfantins de Meissner. Cet ouvrage, écrit dans le style pom- 
peux du temps, a à peu près la même valeur historique que les Lettres 
Athéniennes. — Népomucène Lemercier a fait aussi une tragédie, ou 
plutôt un drame historique sur Alcibiade. 



PRÉFACE. XV 

Bœckh, MM. Egger, Beulé, Patin, Louis Ménard, 
Georges Perrot, Maury *. 

Ce n'est donc point la rareté des documents qui 
a rendu difficile notre travail; c'eût été plutôt 
leur grand nombre qui eût pu nous arrêter. Com- 
bien qui se contredisent ! et lequel est vrai de celui 
qui nie ou de celui qui affirme ? En cette occur- 
rence, la meilleure méthode est sans contredit de 
suivre les auteurs contemporains des hommes 
dont on écrit l'histoire. Poussé à l'extrême cepen- 
dant, ce système aurait ses périls. On ne juge pas 
les vivants avec l'impartialité qu'on accorde 
aux morts; surtout si, comme les écrivains du 
siècle de Périclès qui nous ont laissé des docu- 
ments sur leur époque^ on a pris une part active 
à la lutte politique qu'on dépeint. Malgré qu'on 
en ait, il est difficile de ne pas être partial quand 
on est à la fois . juge et partie. L'aristocrate 
Thucydide, banni d'Athènes à l'instigation du 
démagogue Kléon, pouvait-il ne pas se laisser 

1. Mous voulons aassi citer, quoique notre sujet môme nous ait fait 
consulter ceux-ci plus rarement que ceux-là : Robortello, Sigonius,Em- 
mius, Samuel Petit, Âllatius, Gronovius, Saumaise, Faber, Corsini, 
Spon, Ménage, Chandier, Junius, Montfaucon, de Folard, Bouchaud 
de Bttssy, Barthélémy, Winckelmann, Paradys, Koutorga, de Clarac, 
Emeric David, Sillig, MM. Guigniaut, Rangabé, Fustel de Coulanges, 
Leake, Kiepert^ Miller, Lenormant, Vitet, Bertrand, Guillaume Guizot, 
de Longpérier, Jules Girard, Ghassang, Ghaignet, Re'ynald. 

Comme nous Tavons dit, nous citons à chaque fiiit exposé par nous 



XVI PRÉFACE. 

entraîner à juger sévèrement ce dernier et à con- 
damner avec lui en masse tous les meneurs démo- 
cratiques? Aristophane appartenait au parti des 
Ciievaliers. Maître du théâtre, couvert par Thespis 
d'une sorte d'inviolabilité, il n'aurait eu garde de 
ne pas vomir sans cesse de son masque comique 
les sarcasmes, les injures, les insultes contre les 
chefs du parti populaire. Lysias plaide contre le 
fils d'Alcibiade qui invoque la clémence des juges 
en rappelant les services que son père a rendus à 
la patrie. Lysias serait un bien mauvais avocat si 
avant même d'arriver au corps du délit, il n'accu- 
mulait calomnies sur calomnies, mensonges sur 
mensonges, sophismes sur sophismes pour dé- 
truire le prestige du grand Alcibiade. Ainsi pour 
les autres, pour Xénophon, pour Andocide, 
pour Antiphon; car, chose au moins singulière, 
les auteurs de cette époque étaient tous les 
adversaires plus ou moins décidés de la démo- 
cratie, les partisans plus ou moins compromis de 
Lacédémone. Donc, pour les faits en eux-mêmes 
nous avons suivi les auteurs contemporains d'Al- 

l'auteur ou les auteurs anciens sur lesquels nous nous appuyons. Mais 
nous ne citons en général les auteurs modernes que quand ils éluci- 
dent quelque question. Il Ta sans dire que lorsqu'un fait est men- 
tionné par Thucydide et par Plutarque^ par exemple, il serait oiseux de 
vouloir fortifier ce double témoignage par le témoignage d*un moderne^ 
fût-ce même celui de Grote. 



PRÉFACE. ZVII 

eibiade; mais pour TappréciatioD de ces faits ^ 
nous ayons réservé notre jugement^ et c'est sou- 
vent à des auteurs postérieurs^ de là plus impar- 
tiaux, tels Démosthène, Nepos, Plutarque, que 
nous ayons demandé la vérité. 

On sera sans doute surpris de trouver dans ce 
récit des noms grecs orthographiés à la française 
et des noms grecs orthographiés à la grecque. 
A plusieurs reprises, nous avons fait nos réserves 
sur le système des érudits du siècle dernier qui 
appliquent à tous les noms grecs l'orthographe 
française ; sur celui de M. Grote qui a adopté une 
orthographe irrégulière, toute de fantaisie, alliance 
hybride de radicaux grecs et de terminaisons la- 
tines ; sur celui enfin de M. Leconte de Lisle qui, 
dans ses traductions hors ligne d'Homère et 
d'Eschyle, applique à tous les noms grecs indistinc- 
tement une orthographie rigoureusement helléni- 
que. Un court exemple résumera ces trois systè- 
mes. Barthélémy écrit : Clytemnestre ; M. Grote, 
Klytwmnestra; M . Leconte de Lisle, Klytaimnestra ; 
Barthélémy écrit Vulcain; M. Grote, Héphœstos; 
M. Leconte de Lisle, Héphaistos. Pour nous, reje- 
tant la cacographie de M. Grote, nous prenons 
dans l'orthographie du siècle dernier et dans l'or- 
thographie de M. Leconte de Lisle, ce qui nous 
semble bon, mais nous écartons de la première 
ce qui nous paraît mauvais, de la seconde ce qui 



ZVni PRÉFACE. 

noufi paraît excessif. Nous écrivons Héphaistos , 
car donner au dieu hellène le nom du dieu- ro- 
main^ c'est comme si on donnait au Jéhovah hé- 
breu le nom du Brahma indien; mais nous 
écrivons Clyiemnestre, nous écrivons Alcibiade (au 
lieu d'Alkibiadhs), nous écrivons Thémistocle (au 
lieu de Thhnistoklhs), parce que nous nous sommes 
converti à ces paroles d'un grand écrivain : « On 
ce ne peut rien contre la gloire; quand elle a fait 
« un nom force est de l'adopter^ Teût-elle mal pro- 
ie nonce. » Nous nous servons de l'orthographe pu- 
rement grecque pour les divinités et pour les noms 
inconnus ou peu connus : Amykla, Astiokhos, 
Arkhhdémos; pour les. noms plus connus, sans être 
célèbres^ nous orthographions à la grecque quand 
la prononciation ne doit pas en être altérée: Mé- 
gaklès, Kallias, mais Eurisachs et Cébès ; pour les 
noms illustres, nous les maintenons tels que la 
France a appris à les connaître : Périclès^ Aristide^ 
Socrate. L'usage a prévalu de conserver à certains 
noms grecs la terminaison us des Latins. Le bon 
sens commande de rétablir la terminaison os des 
Grecs : Korlbos^ Hyperbolos, Bippodamos. 

Il y a bien des manières d'écrire l'histoire. 
Toutes ont leur valeur^ car il n'y a pas de bons et 
de mauvais systèmes historiques^ il y a de bons 
et de mauvais historiens. Et tel homme qui 
passe pour le chef d'une école a écrit sans système 



PREFACE. XIX 

préconçu. On raconte que Thucydide voulut d'a- 
bord imiter Hérodote. Quel abîme entre eux ! La 
jgloire seule les rapproche. Chacun d'eux écrivait 
d'après son génie. Hérodote n'eût pas fait la 
Guerre du Péhponnise; Thucydide n'eût pas fait 
les Histoires. Les oeuvres de Salluste^ de Tite-Live 
et de Tacite, si diiSërentes par la méthode^ par la 
composition^ par le style^ sont également admi- 
rables. On peut préférer Salluste à Tite-Live, Ta- 
cite à Salluste, — c^est une question de tempéra- 
ment; — mais ils sont tous les trois au Panthéon 
des historiens. 

Il s'abuse, croyons-nous, celui qui se dit en 
prenant la plume : j'appartiendrai à l'école philo- 
sophique, à l'école narrative, à l'école fataliste ; je 
serai analytique, je serai synthétique; je ferai de 
l'histoire particulière, de l'histoire générale; je ne 
m'occuperai que de l'espèce, je ne tiendrai nul 
compte de l'individu; je verrai les faits non les 
hommes ; je croirai aux causes latentes non aux 
accidents. Lucien a tenté d'établir les lois de l'his- 
toire dans un long traité. Mais Chateaubriand l'a 
dif trèfr-justement : « C'est une question oiseuse 
c de demander comment l'histoire doit être écrite. 
c Chacun écrit comme il voit^ comme il sent. 
« Vous ne pouvez exiger de Thistorien que la 
« connaissance des faits, l'impartialité des juge^ 
a ments et le style, s'il peut. > 



XX PRÉFACE. 

Si on revient à Tétude des siècles évanouis^ c'est 
que pour la France, l'Histoire comme la colombe 
de l'arche porte le rameau vert. Elle décuple le 
courage de ceux qui se préparent à la lutte pro- 
chaine; elle console ceux qui s*abîment dans le 
doute. Elle montre que les grands peuples se re- 
lèvent sans cesse; elle prouve qu'ils ne meurent 
jamais, puisque si leur patrie n'était plus même 
« une expression géographique » , le foyer de lu- 
mière qu*ils ont allumé éclairerait encore le 
monde pour l'éternité. 



Paris^ septembre 1872* 



INTRODUCTION 



LA 



CONSTITUTION ATHÉNIENNE 



ÏA 



CONSTITUTION ATHÉNIENNE 



I 



Athènes n'était pas la capitale d'un État, quoi- 
qu'elle eût un grand nombre de dèmes urbains et 
suburbains \ de colonies^ de villes sujettes et d'tles 
tributaires. L'État, c'était Athènes elle-même, la 
grande cité civilisatrice, englobant tout et centralisant 
tout. L'agriculteur de Pallène, le charbonnier d'A- 
chames et le cordier de Munychie, dèmes de TAt- 

1 . Les dèmes urbains de l'Attique correspondraient aux arrondisse- 
ments de nos grandes villes; les dèmes suburbains aux communes 
de nos campagnes. Le nombre de ces dèmes n'est pas fizô d'une façon 
certaine. On le porte à cent ou à cent soixante-quatorze. Peut-^tre 
à l'origine KUsthènes l'arait-il fixé k cent, et l'accroissement de la po- 
pulation le fit-il élerer dans la suite à cent soixante^quatorze. Cf. Hé- 
rodote, V, 69; Eustathe, II. B,; Strabon, IX, 10; Schoeman, De Co- 
mibïr Âthenimnwaij p. 363 ; et ÀfUiqaiUU. jur. pufr. graec., p. 360; 
Hermann, Lwhbuch dêr Gfieché Antiquiti, p. 12;Hanriot, Recher-^ 
eha tur la topographie des dèmes de VAUique, p. 59 ; Ross, Den%en 
um AUiàa, p. 15, sq.) Sauppe, De demis urhanis Athenofum, p. 3. 



4 INTRODUCTION. 

tique, n'étaient pas citoyens de l'Attique ; ils étaient 
citoyens d'Athènes. Ils votaient à FAssemblée avec 
les citoyens d'Athènes; ils siégeaient au tribunal 
comme héliastes d'Athènes; ils combattaient dans les 
rangs des hoplites d* Athènes. On doit considérer les 
dèmes suburbains de l'Attique comme des faubourgs 
d'AthèneSy plus ou moins éloignés de la ville. Athènes 
et l'Attique formaient un tout, un agrégat.homogène, 
qui s'appelait la Cité Athénienne. 

Les villes insulaires ou continentales, telles que Sa* 
mos, Paros, Rhodes» Ephèse, Golophon, Milet, qui re- 
connaissaient l'dtpx^, V4i^t\M^ioL (le commandement, la 
suprématie) des Athéniens, comme chefs de la Confé- 
dération Ionienne, étaient plutôt les alliées tributaires 
d'Athènes que ses sujettes. Ces villes^ en échange de la 
protection que leur assurait Athènes, devaient fournir 
à la métropole soldats, navires et argent; mais cha- 
cune d'elles conservait son autonomie politique et 
municipale ^ 

1. Thucydide, I, 122 ; II, 19; VI, 91 ; le scoliiete d'Àristoplune, 
ad Feip., t. 705; PluUrque, Ariitid.y XXXIII; Ctm.; XI; Grote, llit- 
toire de la Griee, t. VII, p. 195, sq; Bœckh, Économie politique des 
Athénient, t. II, p. 156-209. » Ce qui montre jusqu'où tlliit Tindépen- 
dance de ces dtés en ce qui regardait leur gouyemement intérieur, 
c'est que plusieurs d*entre elles, Samoa par exemple, étaient des ré- 
publiques aristocratiques, tandis qu'Athènes, la métropole, était une 
république démoentique. 



LA CONSTITUTION ATHENIENNE. 5 

Athènes et TAttique, ou mieux Athènes, puisque 
constitutionnellement * il n'y avait pas de distinction 
entre la ?ille et son territoire, étaient divisées en un 
certain nombre de dèmes qui composaient dix tri- 
bus ^ Chaque tribu possédait à peu près la même 
quantité de citoyens, mais ne contenait pas le même 
nombre de dèmes, tous les dèmes n*étant pas peu- 
plés également. La division en tribus était politique 
et non territoriale, car, obstacle absolu aux factions 
locales, les dèmes adjacents n'étaient presque jamais 
de la même tribu. Ainsi les deux dèmes Pirée et Pha* 
lérôn , qui étaient contigus, appartenaient le premier 
à la tribu Hippotoontide, le second à la tribu Aiantide ; 
et deux dèmes situés, l'un i l'extrême nord, l'autre à 
l'extrême sud du territoire athénien, faisaient souvent 
partie de la même tribu '• 

Politiquement, Athènes était divisée en dix tribus; 
socialement, les Athéniens étaient divisés en trois 

1. Aa seul gfognphique cette distinction eiistait bien entendu. 
Il estéTident que l'eonemi entrant en Attique n'entrait pas pour cela à 
Athènes; qu*une grande partie de la population citoyenne, ou mé- 
tœque, habitait l'Atlique et n'habitait pas Athènes. Mais un citoyen de 
TAttique et un citoyen d'Athènes, un dème de l'Attlque et un dème 
d'Athènes étaient tout un . 

2. Hérodote, V, 69; Aristophane, Pa9,, t. 1183, et le scoliaste, 
tlrid; Pausanias, I, 5. Cf. Bœckb, Hanriot, Ross, Sauppe. 

3. Ross, Demen von AUiea, p. 25. 



6 INTRODUCnOIf« 

grandes classes : les citoyens (ol i»XîT«t); les étrangers 
domiciliés (o!|A««>t3toc*);les esclaves (ot JoSXoi*). 

La première classe, la classe des citoyens, se subdi- 
visait encore en quatre autres classes, selon la loi du 
cens, suivant le degré de fortune de chaque ci- 
toyen. Les citoyens qui possédaient un minimum de 

1. Les métœques étaient dee étrangère, qui après avoir quitté 
leur patrie, s'établissaient sur le sol de TAttique ayec l'autorisation 
du Sénat. Ils étaient absolument libres; ils pouvaient babiter où bon 
leur semblait, exercer la profession qui leur plaisait, posséder les 
terres et les esclaves dont ils avaient besoin; mais ils ne jouissaient 
pas des droits civiques, et ne pouvaient aspirer à aucune ma- 
gistrature, ni assister à l'Assemblée. Us étaient soumis à la législa- 
tion athénienne, soit comme accusés, soit comme plaignants. Leur 
position était à peu près la même que celle des étrangers qui se 
fixent pour la vie en France sans demander leur naturalisation, sauf 
quHls payaient chaque année un tribut de douze drachmes nommé {la- 
xoinxw, et que si la République était menacée ils étaient forcés de 
alarmer et de défendre le territoire avec les citoyens. En alléguant 
de grands services rendus à l'État, ils pouvaient obtenir de TAssem- 
blée le titre de citoyen et les droits et les privilèges qui y étaient at- 
tachés. Xénophon, de Rep. Àthen., I; Plutarque, Aletb., V; Démos- 
thène, CLeptifij 31; PoUuz, YIII, 91; Harpocration et Hesyehius, 
s. T. Mîtotxoc, 

2. Les esclaves étaient ou des prisonnière de guerre, ou des bar- 
bares enlevés sur les rives d*Asie et amenés au marché d'Athènes 
par des pintes phéniciens, ou des Athéniens nés en servitude de 
parents esclaves. A Athènes, on les employait comme domestiques 
et comme artisans ; dans l'Attique, ils travaillaient à la culture des 
champs^ à TexplolUtion des mines d'argent du cap Sounion et des 
carrières du Pentélique. SI la faiblesse de leur constitution leur dô- 
fondait les dure labeure. Us s'occupaient à la pratique des arts. 11 était 



LA CONSTITUTION ATHÉNIENNE. 7 

cinq cents médimnes de revenu * composaient la pre- 
mière classe et se nommaient les Pentakosiomédimnes 
(ot nEVTaxocrio;M$'.uivot). Les citoyens qui possédaient un 
minimum de trois cents médimnes et qui pouvaient 
nourrir un cheval étaient placés dans la seconde 
classe; on les appelait les Chevaliers (of 'Iincitc)'. La 
troisième classe était formée des citoyens qui ne pos- 
sédaient que deux cents médimnes; on les désignait 
sous le nom de Zeugites (ot ZEu^iTai). Les Thètes 
(o( OîjTtc), citoyens dont le revenu ne s'élevait pas 

défendu de les frapper; la loi les protégeait contre les insultes et les 
fiolenees de tous les citoyens et contre la séyérité des maîtres. 
Tous aTaient le droit de s'affranchir en se rachetant à leurs maîtres. 
Comme cenx-ci ne manquaient pas de leur donner certaines grati- 
fications» ils pouvaient amasser un petit pécule pour ce rachat. Dans 
les dangers pressants on les armait. Souvent aussi leurs maîtres les 
emmenaient avec eux i la guerre. Si les navires de l*Etat manquaient 
de rameurs, on prenait les esclaves pour ce service. La République af- 
franchissait ceux qui avaient le plus vaillamment combattu; des 
preuves de dévouement à leurs maîtres leur obtenaient également 
l'affranchissement. Quelquefois môme PAssemblée les élevait à la di- 
gnité de citoyen à cause de grands services rendus à l'État. La servi- 
tude était relativement fort douce à Athènes. Xénophon déplore l'éga- 
lité qoi existe entre les esclaves et les citoyens. — Cf. Xénophon, d$ 
Mep.Àthen,, I; Aristophane et le scoliaste, PhU,, v. 11 ; Ran., v. 705; 
Thucydide, VII, 27; Lysias, C. Eratotth., 17; Démosthènes, C, Mid., 
23; P. Phorm.,lk', PoUux, VII, 12; Dion Chrysostome,. Orat.yXV. 
1. Lemédimne était une mesure pour les grains et autres choses 
a^bes qui équivalait à un demi -hectolitre et qui représentait la valeur 
d'une drachme (90 cent.). 



8 niTRODUCTION* 

à deux cents mëdimnes, entraient dans la quatrième 
dasse ^ 

Le Gens institué par Solon* faisait de la République 
Athénienne à son origine plutôt une timocratie qu'une 
démocratie. La condition d'un cens plus ou moins 
éleyéy c'est-à-dire d'un revenu supérieur à deux cents 
médimnes, étant imposée à tous les magistrats, aux 
Archontes, aux Aréopagites, aur Sénateurs Probouleu- 
tiques du Conseil des Quatre-Cents, aux Ëphètes, aux 
NaukrareSy aux Trésoriers et aux Receveurs de l'État, 
les Thètes, qui formaient la classe pauvre, étaient donc 
exclus de toute charge et de tout emploi *• Solon n'a- 

1. Platarqtte, Solon, XVIII, XXIII; PoUux, VIII, 129, 130, 132; Sai- 
du etHirpocration, s. y. II(vTaxo9io|A<Si(&vot, ^Iicictt;, ZtuyTTat, di^Tcc. 

Selon VBtymologicum magnum et le scdiaste d'Aristophane, 
SquUuSf ▼. 627, il n*j avait à Athènes que trois classes de citoyens: 
les Cheraliers, les Zeugites et les Thètes. Bn eflét, s'il en existait qua- 
tre, la classe la plus élevée, celle des pentacosiomédimnes n'était donc 
pas astreinte au service militaire, puisque la cavalerie, le corps le plus 
noble, était formé des chevaliers (2* classe). Celte exonération du ser- 
vice militaire eût été une grave atteinte aux lois athéniennes. Aris- 
tote ne dit-il pas (de PoUttc., V, 2) que les citoyens les plus riches 
étaient les premiers envoyés au combat, comme ayant plusdlnté- 
rèt que les autres à défendre la cité? Cependant la triple autorité de 
Pltttarque, de PoUux et de Suidas, doit maintenir Texistence des 
quatre classes; mais il faut penser que les pentacosiomédimnes (pre- 
mière classe) servaient comme les chevaliers dans la cavalerie. 

2. Plutarque, 5oton, XVIII. 

S. Aristote (de PoliHca, VI, 2) donne les bases des institutiona 



LA CORSTITOTION ATHfoiBNNI. ^ 9 

Tait kûtté A la plèbe que le droit de voter à rAwem- 
blée publique (Eklclésia) ^ et, peut-être, de siéger dans 
les tribunaux (dikastérias) '. Ainsi la constitution de 

démocntiques. Qu'on juge de toute la différence qui existe entre ee 
chapitre, qu'Aristote semble avoir copié sur la constitution atlié- 
nienoe dn y* siècle, avec la constitution solonique. 

1. Droit que, même dans l'antiquité légendaire, au temps'des pas- 
teurs des peuples homériques, le peuple semble avoir toigours pos- 
sédé. Les che£i ou Rois après avoir délibéré ensemble dans la Boulé 
(usemblée privée) pour quelque expédition, assemblaient leurs sujets 
dans l'Agora (assemblée publique), pour leur annoncer ce qu'ils avaient 
léMltt et peut-être pour les consulter. Homère, Odyu., B, v. 3&-30, 
et les oonunentaires d'Euitathe. 

3. Plutarque le dit expressément ( SoUm, XVII I) : c II (Selon) ne 

> permit pas à ceux-ci (aux thètes) d'exercer aucune magistrature 
« et il ne leur donna d'autre part au gouvernement que le droit de 
< siéger dans l'Ekklesia et dans les tribunaux. * Aristote dit aussi 
IdiPolitte.^ II, 9). « Quant à Solon, il y a des gens qui le regardent 
« eofflme un grand législateur, car ils lui attribuent la fondation d'une 

• république qui consistait en un heureux mélange des diverses for- 

• mes de gouvernement. En effet, le Conseil de l'Aréopage est une 
« institution oligarchique ; le mode d'élection des magistrats est une 
« institution démocratique, eiVorgwMsatùmdet tribunaux est entière^ 

> mcJil démocraiiquê,,.. Il parait que c'est lui (Solon) qui a établi la dé- 

• WMeraae en eompoiatU les tribunau» d^indiiridus prit dans toutes 
c les classes des citoyens, « Ces deux assertions de Plutarque et d'Arir 
tote suffisent à quelques historiens, pour] affirmer l'origine solo- 
nique des dfcasterias populaires. Mais d'autres textes contredisent ces 
textes. Les érudits qui attribuent à la réforme de Klisthénes la créa- 
tion des Héliastes, s'appuient principalement sur ce passage d'Hérodote 
(V, 69) : Jusqu'à Klisthénes « le peuple athénien était privé de tout 
« droit, tév |Aàv jlkOi)va(»v 5i)|&ov, àn«»9|iivov nàvta. » A notre avis 
ee témoignage d'Hérodote est nui dans le débat; car si cette plèbe 



10 IWTRODUCTION. 

Solon était toute timocratiqtiey sinon toute aristocra- 
tique, et au huitième siècle, la démocratie athé- 
nienne avait encore i prendre de grands développe- 
ments pour arriver, avec Périclès, à sa suprême apogée. 



II 



En moins d'un siècle et demi, par les réformes 
successives de Kltsthènes, d'ArisUde* d'Ephialtes et de 

athénienne dont parle Hérodote ne put jusqu'à, la réforme de 
Kltsthènes siéger dans les tribunaux, elle put du moins d^ Té» 
poque de Solon élire ses chefs à TÂssemblée publique et les juger 
à leur sortie de charge. Elle n*était donc pas « privée de tous droits > 
et r&ic»9|iivov icàvra d'Hérodote n'est qu'une exagération de rhéteur. 
On pourra nous objecter que, grâce aux nombreux clients des Eu- 
patrides, dont la puissance existait encore au temps de Solon et qui 
seuls, à cette époque, étaient admis aux hautes charges de TÉtat, 
le peuple n'avait qu'en apparence le droit de juger ses chefs à leur 
sortie de charge, et que c'est cela qu'Hérodote a voulu exprimer. 
Soit ; mais que ce droit de juger et de voter accordé à la plèbe fût 
fictif ou réel, il existait cependant, et ainsi la plèbe n'était pas 
privée de tout droit. Thucydide dit, « qu'il se souvient du temps où 
« les archontes réglaient à eux seuls toutes les affaires de la cité. » 
Cette assertion affirmerait, d'une façon plus certaine que le témoi- 
gnage d'Hérodote, que les dikasterias populaires ne sont pas une in- 
stitution solonique. (Voir sur cette question Grote, Histoire de la 
Grèce, t. IV, p. 180 ; F. Schœmann, Diê Verfassungsgesehiehte Athent 
naeh G. Grote^s Uittory of Greeee kristiseh geprùft et Opuseula 
oeademieùf t. I, p. 230; Perrot, Droit publie tC Athènes, p, 112, sq.). 



LA CONSTmmOll ATH^NISHMB. U 

Périclës, la constitution athénienne se transfonne. De 
noayelles charges sont créées; d'antiques magistra- 
tures sont abolies. Certains pouvoirs s'accroissent 
tandis que d'autres diminuent. Les privilèges dispa- 
raissent. La toute-puissance s'étend de l'eupatride à 
sa clientèle ; le patriciat est détruit en fait. Les Ar- 
chontes qui étaient les premiers magistrats de la 
République, deviennent de simples officiers munici- 
paux. Le Tribunal des Éphètes est dissous; l'Aréopage 
se voit enlever la plus grande partie de son pouvoir ; 
le Conseil des Quatre-Cents s'augmente de cent mem- 
bres. Les tribus qui étaient au nombre de quatre et 
qui étaient divisées en trois trittyes, en quarante-huit 
naukraries et en un grand nombre de phratries, sont 
portées à dix ; les trittyes, les naukraries et les phra- 
tries sont supprimées. On crée les Stratèges; on 
crée les Héliastes; on crée les Nomophylaques. Les 
plus hautes charges de la République, autrefois ré- 
servées à l'aristocratie de la naissance et à l'aristocra- 
tie de l'argent, deviennent accessibles au peuple en- 
tier. Toutes ces charges sont rémunérées, afin de 
permettre au plus pauvre citoyen de les remplir* 
Pour la plupart des fonctions publiques, sauf cel- 
les où les capacités militaires et politiques sont 
exigibles, l'élection par le sort remplace l'élection 



12 INTRODUCTION. 

par le vote'. Le cens même subit une transformation 
complète. Cette institution, politique et financière à IV 
rigine, devient presque exclusivement financière; â'es« 
sentiellement aristocratique, elle se fait essentiellement 
démocratique. Le cens, ne rendant plus inaccessibles 
à la classe moyenne et à la classe pauvre les emplois 
de l'État, ne sert plus qu'à graduer l'impât d'après 
la classe de chaque citoyen, c'est-à-dire à faire peser 
la taxation directe surtout sur la classe la plus riche, 
et à en exempter absolument la classe la plus pauvre *. 
Pour le recrutement de l'armée cependant et pour 
certaines charges de la République, le cens avait en* 
core son action politique, exigeant des citoyens cer- 
taines garanties de fortune. Les Pentacosiomédimnes et 
les Chevaliers, qui ainsi que tous les citoyens devaient 
un service personnel» formaient la cavalerie; les Zeu- 
gites composaient l'infanterie pesamment armée ; les 

1. On était nommé par le vote populaire à toutes les fonctions mi- 
litaires et politiques; par le sort, & toutes les fonctions adminis- 
tratives et judiciaires. Au reste, sauf les archontes, les magistrats 
nommés par le sort n'agissaient jamais que collectivement. Tels 
les sénateurs et les héliastes. Or les Athéniens pemaient que le 
bon sens de tous, pris collectivement, suppléerait à Tincapacité de cha- 
cun, pris individuellement. 

]• Ainsi la propriété imposable du pentacosiomedimne (citoyen de 
la première classe], représentait pour le rôle de l'État un capital égal à 
douze fois le revenu de cette propriété ; celle du chevalier (citoyen de 



LA CONSTITUTION ATHÉNIINNI. 13 

Thétes servaient dans l'infanterie légère on sur les 
navires de FËtat, comme ramears et épibates (sol* 
dats de marine) ^ 

Cette composition de Tarmée d'après les revenus de 
chaque citoyen n'est d'ailleurs pas attaquable au nom 
de l'égalité. L'État ne fournissant pas Téquipemeût, le 
dtoyen doit donc s'armer lui-même. S'il est assez riche 
pour avoir un cheval, on l'incorpore dans la cava- 
lerie; s'il a l'argent nécessaire pour acheter l'armure 
complète de l'hoplite, on le place dans l'infanterie 
pesamment armée. Est-il trop pauvre pour acquérir 
le cheval ou l'armure, l'État à qui pourtant il doit 

U deuxième classe), représentait un capital égal à dix fois le revenu ; 
cdle du zeugite (citoyen de la troisième classe), un capital égal à cinq 
fob le revenu. Quant aux thëtes (citoyens de la quatrième classe], 
il semble que leur propriété était sinon non imposable, du moins ja- 
mais imposée. Pollux, VIII, 130; Boeckh, Économie ^politique des 
ÂihMenSj t. II, p. 311-324; Koutorga, Euai sur la tribu dans Vanti- 
qtUté, p. 138-140; Grote, Histoire de Grèce, t. IV, p. 171-173, et les 
notes; flermann, Lehrbuch derf/r, antiquit., p. 108.— D'ailleurs, comme 
rétablit lumineusement Boeokh, cet « impôt progressif* sur la fortune 
totale des citoyens n'était que très-rarement perçu et seulement dans 
des circonstances extraordinaires. 

11 faut aussi ne pas oublier que la triérarquie, la chorégie et les 
autres liturgies continuaient à être Tapanage glorieux mais bien 
onéreux des classes riches, qui étaient ainsi chargées de Tarmement 
des navires et des plaisirs du peuple entier. 

1. Plutarque, Sokm, XXII, XXIII; Aristote, de PolUie,, II, 10; 
Mux, V,8y 83; Suidas, s. v. *IiciuU, ZsvyTtou, 'OicXC'nic etc. 



14 INTRODUCTION. 

son sang, lui donne la javeline, Farc» le bonclier d'o- 
sier des troupes légères ou la rame du matelot. 

L'égalité n'était pas lésée davantage par certaines 
charges qui n'étaient accessibles qu'aux classes riches. 
Les Triérarques (capitaines de trirèmes)» qui avaient à 
équiper et à entretenir de leurs propres deniers les 
navires de guerre que l'État leur confiait \ ne 
pouvaient être choisis naturellement que parmi les 
plus riches citoyens. Ainsi pour les Ghoréges, les Gym* 
nasiarques et les Théores qui devaient payer les prin- 
cipaux frais des chœurs scéniques, des jeux, des dan* 
ses et des théories religieuses dans les solennités pu- 
bliques , et qui souvent se ruinaient à ces dépenses 
énormes *. Il en était de même pour tous les magis- 
trats chargés des finances, qui n'avaient pas, comme 
les nôtres, à verser un cautionnement préalable, 
mais qui devaient posséder assez de biens pour que 



1. Xénophon, dêRep, Aihin.f T; Thucydide, II, 24; Démosthènei 
PhUip,; I, 18; dt Coron., 15; PoUux, Vin, 134, 136; Petit, Leg* 
AUic., m, 4; Sigonius, de Rep. A(h.,lV; Boeckh, j^eofiom. pofîl. 
desAiMn. (traduction de Laligint), t. II, p. 374, sq. 

2. Aristophane, l^eipi y. 94; Xénophon, de R«p. Athén,, I; 
Démosthène, C. Mid., 6, 11, 16; Boeckh, Ee, Pd. des Ath,, t 11^ 
p. 249-260. Ces fonctions ^ient si dispendieuses que souyent àes 
citoyens, élus par leur tribu à llionneur de la Chorégie, tentaient de 
s'y soustraire, en alléguant comme dispense légale des serrices 
rendus à TÉtat Déi&osthène, €. lepltn., 15. 



LA CONSTITUTION ATHÉNIENNB. 15 

daDs le cas de mauvaise gestion ou de détourne- 
ment, la confiscation et la vente de ces biens» suf- 
fissent à indemniser TËtat. Ces magistrats étaient : 
le Trésorier des revenus publics ' ; les Adminis- 
trateurs do fonds théorique'; les Trésoriers de la 
Déesse*; les Hellénotames * ; les Apodectes*; les 
Ipimélètes'; les Démarques'; les Polètes*; les 

1. Fonctionnaire chargé d'encaisser l'argent des impAts et des 
amendes. Cest loi qui ordonnançait tous les payements. Nommé 
par l'élection, la durée de sa gestion était de quatre ans. L'orateur 
Ljcorgne remplit ces fonctions qui lui furent plusieurs fois renouye- 
lées. PoUttx, vm, 113; Plutarque, Arittid.y IV; Diodore,XVI, 88. 

2. Nommés à l'élection^ ils formaient un collège de dix membresi 
un de chaque tribu. Ils recevaient et administraient les fonds du 
culte. Eschine, C. Ctésîphon., 34, 31. I 

3. Gardiens de l'argent et des objets précieux conserrés dans l'opis- 
Ihodôme du Parthénon. Le sort les désignait; mais on ne mettait dans 
l'âme que le nom des Pentakosiomédimnes. Suidas, s. t. TatuCai; 
PoDui, vm, 97. 

4. Collecteurs des tributs levés par Athènes sur ses alliés. Suidas> 
s. V. *£>XY)veT«c|t(ac ; Boeckh, Éconam. poUt. det Àthénient, t. II, 
p. 292. 

5. Percepteurs des impôts, au nombre de dix, uo de chaque 
tribu. Suidas, au mot 'AicoôIxTat. — Comme les Trésoriers de la 
Déesse, comme les Euthynes, les Apodectes étaient élus par le 
lort; mais on ne mettait dans l'urne que le nom des citoyens assex 
riches pour présenter des garanties. 

6. ïin|U>iiTaifu>ftW, magistrats chargés d'administrer les revenus 

de chaque tribu. 

7. Magistrats chargés d'administrer les revenus de chaque déme. 

8. Dix magistrats qui avaient pour fonctions d'affermer aux trai- 



16 INTRODUCTION. 

Eklogeis * ; les Épigraphes' ; et autres employés subalter- 
nes chargés de la perception des impôts et des amendes. 

Enfin THipparque, commandant supérieur de la 
cavalerie^ et les dix Philarquesi commandant sous les 
ordres de FHipparque, la cavalerie de chaque tribu S 
n'étaient élus que parmi les citoyens de la seconde 
classe^ les cheyaliers, qui formaient la cavalerie. De 
même pour les dix Taxiarques qui commandaient 
Tinfanterie de chaque tribu * ; ces officiers n'étaient 
nommés que s'ils appartenaient à la troisième classe, 
puisque cette classe composait l'infanterie régulière. 

A part ces quelques exceptions, logiques autant que 
nécessaireSi en faveur de la classe riche, l'égalité était 
absolue à Athènes. Tout citoyen, à quelque classe qu'il 
appartint, pouvait parler, voter et juger à l'Assemblée 
publique, et pouvait être Archonte, Aréopagite, Nomo- 

tanU S0U8 la snrreillance du Sénat certaines terres de l'État et cer- 
tains impôts. Us siégeaient au Polétérion, Harpocration, Suidas, Pho- 
tius et Hesychius, s. y. nw).Y)T^c ; Pollux, VIII, 99; Bœckta, Économie 
politise des Athéniens, 1. 1, p. 256. 

1. Officiers qui devaient recueillir Targent des citoyens qui avaient 
affermé ceruins revenus de TÉtat. Ulpian., in orat, Demosih, adv, 
Timoih,, 11; Suidas, s. v. "EicXort^c- 

?. Les épigrapheis avaient à poursuivre le recouvrement des ar- 
rérages des contributions. 

3. Xénophon, De offU. magitir. equU., I, II ; Suidas, s, v. "Iincoipxoc 
et MXapxoç. 

4. Suidas, s. V. Takla^xoç. 



LA CONSTITUTION ATHiNISNNE. 17 

phylaque, Sénateur, Stratèges Héliaste. Naturellement» 
tout citoyen pouTait aussi remplir les magistratures 
inférieures. Il pouTait être LogisteS membre du Collège 

1. Si Ton en croit Dina^que (C. Démo$t., 71), pour être stra- 
tège^ c'est-à-dire commandant de Tarmée , il fallait justifier de pro- 
priétés sur le sol de TAttique ou d'un enfant résidant à Athènes. 
C'était une garantie contre la trahison que prenait TËtat, pour faire 
retomber le crime du père sur l'enfant^ ou pour confisquer les biens du 
traître au profit de la chose publique. Aristote dit aussi {de PolUie., 
III, 7) : « L'assemblée est une réunion d'indiyidus de tout âge, ayant 
« droit de voter ou de délibérer, môme s'ils appartiennent à la classe la 
«plus pauvre. Au contraire, les Trésoriers, les Généraux^ et lespre- 
■ mieis magistrats sont élus nécessairement dans les classes dont le 
« cens est le plus élevé. > Hais Aristote ne parle pas ici de la constitution 
athénienne; il parle seulement de l'État démocratique en général. 
Quant à l'assertion de Dinarque, elle n'infirme pas l'éligibilité des 
Thètes à la stratégie ; puisqu'un Thète, qui pouvait, tout en restant 
au-dessous du cens de la troisième classe, posséder cent quatre- 
vingts drachmes de revenu, pouvait par conséquent avoir des biens en 
Attique : il était donc éligible. N'avait-il pas de propriété? il avait 
peut-être un enfant : il était donc encore éligible. Mais ce qui détruit 
surtout cette assertion, c'est l'exemple de Sléon, du Kléon d'Aristo- 
phane, qui était tanneur et qui avait pourtant le commandement de 
Tannée athénienne à Sphaktérie et à Amphipolis, et de Lamakhos, 
dont la pauvreté était proverbiale et qui fut cependant plusieurs fois 
stratège durant la guerre du Péloponnèse. Alcibiade et Nicias l'a- 
vaient pour collègue en Sicile. 

2. Contrôleur des comptes. (Suidas, s. y. AoyivaC, Aoyivr^; «t 
EvOwai.) Les Logistes, au nombre de dix, assistés de dix autres magis- 
trats, nommés Euthynes, et de dix Synégores ou avocats de TAd- 
ministration, formaient un tribunal, devant lequel tout magistrat 
sortant de charge avait à rendre ses comptes. Le Collège des Lo- 
gistes était en quelque sorte la Cour des Comptes des Athéniens. 
I S 



18 INTRODUCTION. 

des Quarante S membre du Collège des Onze % Juge ma- 
ritime', Agoranome*, Astynome^ Métronome', Opsono* 
me'', Sitophylaque % Odopoîos % Epizate*', Sôphroniste", 

1. Oa juffes des dèmes; ils parcouraient TAttique chaque année et y 
jugeaient les affaires de peu d'importance. PoUux, VIIT, 9 ; Isocrate, 
AnUdos.f 27; Perrot, Droit publie d'ÀthêneSj p. 309. 

2. Les Onze, qui faisaient arrôter d'office les malfaiteurs^ avaient la 
garde des prisons et surveillaient l'exécution des condamnés à mort. 
Celui qu'on appelait le Serviteur des Onze ou l'Esclave public, était le 
bourreau. Platon, Phédon ; p. 116; Poliux, VIII, 102 ; Lysias, C, ÂgoraU , 
85; Démosthène, adv, Letcrit,, 47. 

3. Ils jugeaient au Pirée les contestations des commerçants. Suidas, 
Hésychius, Harpocration, s. v. NavToSixai; Polluz, YIII^ 126. 

4. 'Au nombre de dix, cinq pour Athènes, cinq pour le Pirée, (peut- 
être au nombre de quinze?), les Agoranomes prélevaient un droit sut 
toutes les denrées, autres que le blé, vendues sur les marchés; ils 
maintenaient Tordre et punissaient les fraudes des marchands. Dé* 
mosthène, adv, LacriLj 27; Théophraste, 23. 

5 . Les Astynomes veillaient à l'entretien des rues. Ils étaient dix ; 
peut-être quinze? Mêler et Schœmann, Àttisch. Proxets,, 77-97. 

6. Ils étaient quinze, et vérifiaient les poids et mesures. Mêler et 
Schœmann, Attisch. ProxesSf p. 77-97. 

7. Les Opsonomes étaient les inspecteurs du marché au poisson. Le 
Sénat les nommait au nombre de deux ou de trois. Plutarque, Sympo^ 
*Mic.,IV, 4; Athénée, VI, 7. 

8. Les Sitophylaques étaient quinze; ils surveillaient le prix et la 
vente des blés et des farines, et vérifiaient le prix du pain. Suidas et 
Harpocration, s. v. ZitoçOXaxe;. 

9. Ils veillaient à l'entretien des rouies et des chemins. 

10. Inspecteurs des eaux. 

11. Les Sôphronistes étaient chargés de veiller sur les mœurs des 
enfants et des éphèbes; ils avaient aussi la police des gymnases. 
Eschine, in Axioch. 



LA CONSTITUTION ATHiNONlIK. 19 

GanaîkonomeS Syndikos', Orateur du Sénat', Am- 
bassadeur*, Héraut '^ Phratore*, Lexiarque % Suugra- 
phe*, Arbitre'. 

1. Les GunaikoDomes étaient chargés de faire exécuter les lois 
aomptoaires. Athénée, X, 13. 

2. Les Syndikoi étaient des orateurs officiels, nommés eztraordi- 
mirement pour défendre devant le tribunal des Nomothètes une loi 
doDt un orateur a?ait demandé Tabrogation. Démostbéne, adv. 
Leptin.y 146^ et adv, Timoer,, 34. 

3. Us étaient au nombre de dix, désignés par le sort, et plaidaient 
les causes publiques dans le Sénat. — ^11 ne faut pas confondre les orateurs 
du Sénat et les Sundikoi avec les orateurs ordinaires de TEkklésia, qui 
a^étaient ni nommés, ni élus, mais qui étaient de simples citoyens, à 
qoi il prenait fantaisie de monter à la tribune. 

4. Cétaient des citoyens nommés extraordinairement par TEkklé- 
ôa ou par le Sénat pour traiter avec une cité étrangère. Tantôt ils 
étaient investis d'un plein pouvoir; tantôt leur pouvoir était limité et 
ils étaient mis en jugement s'ils dépassaient les limites assignées: sou 
vent on confiait ces missions diplomatiques à un stratège en fonction. 

5. Les Hérauts convoquaient le peuple à Tsutsemblée, aocompa. 
gnaîent les smbassadeurs dans leurs missions, et transmettaient les or- 
dres des stratèges aux chefs inférieurs sur les champs de bataille ou 
de manœuvre. Hésychius, s. v. KataxXTiaia ; Démosthène, Philipp.f 
l, 43; Xénopbon, Hettenie,, I, 3. II y avait aussi les Hérauts sacer- 
dotaux d'Eleusis. La charge de ceux-ci était héréditaire; elle appar- 
twaitanx despendants de Céryx. Pollux, VIII, 9; Pausanias, I, 38. 

Bi, Les Phratores faisaient inscrire les nouveau-nés sur les registres 
de leur tribu. 

7* Trente-six officiers, qui inscrivaient sur des registres les assis- 
tants et les manquants à l'Assemblée. Y. le scoliaste d'Aristophane, 
àckam, et Thetmoph, 

S. Les Sungrapbes étaient trente ; ils recueillaient les suffrages dans 
TAssemblée. 

9. Sortes de juges privés, de juges de paix, qui formaient comme un 



I 



20 INTRODUCTION. 



III 



Le principe fondamental et le jeu de la constitution 
athénienne sont exposés par un vers d'Euripide avec 
toute la clarté et toute la précision d'un article de 
loi : 

*£vionjaiaiatv. 

« Le peuple gouverne au moyen de magistrats qui se 
« succèdent tour à tour chaque année. » 

Ces magistrats, pour ne citer que les principaux^ 
que ceux dont le rôle et les attributions formaient la 
clef de voûte de Tédifice politique élevé par Solon, 
Kltsthenes, AristideSy Ëphialtes et Périclès, étaient les 
Archontes, les Aréopagites, les Nomophylaques, les Sé- 
nateurs, les Stratèges, les Héliastes et les Nomothètes. 

Les Archontes étaient à l'origine de la démocratie 
athénienne les premiers magistrats de la République. 

tribunal de première instance pour les affaires dviies. Il y avait deux 
espèces d'arbitres : ceux qui étaient nommés chaque année par le sort 
dans chacune des dix tribus; ceux dont le choix était remis aux 
parties intéressées. Pollux, VIII, 125; Hésychius s. ?. Aiarnixdt; 
Samuel Petit, Leg. atHc.j III, 7. 



LA CONSTITUTION ATHiNISNNE. 81 

Élus annuellement aux voix dans la classe la plus 61e« 
vée du cens soloniqueS ils réglaient presque à eux 
seuls toutes les affaires intérieures et extérieures de la 
Cité. Us étaient au nombre de neuf; chacun d'eux 
avait un nom différent et des attributions spéciales. 

Le premier, ou Archonte par excellence, que l'on ap- 
pelait l'Archonte Eponyme parce qu'il donnait son nom 
à l'année , avait la juridiction des affaires privées, des 
successions, des donations, des testaments, des sépara- 
tions entre les époux ; il avait à veiller aux intérêts des 
orphelins, à la nomination des tuteurs, à l'obéissance 
des enfants. L'Archonte Eponyme devait aussi organi- 
ser la fête des grandes Diouysies, pourvoir de chanteurs 
les théâtres dont il avait l'administration , surveil- 
ler les chœurs et les diriger dans les solennités publi- 
q^es^ 

Le second Archonte, ou Archonte Roi , était le juge 
sacerdotal de toutes les affaires qui regardaient la reli- 

1. Dana les temps anté-historiques les Archontes étaient à vie. Les 
successeurs de Kodros furent archontes à vie. Ensuite les Archontes 
forent élus pour dix ans ; puis on réduisit la durée de leur charge 
à une année. Hérodote, 1, 142; Élien, Var, htst., VIII, 5 ; Strabon, XIV; 
Corsini, Fast. attic, I ; Meurslus, deArch , I, 1 ; Mém, de t* Académie 
àes Inscriptions t t. VII, p. 51, sq. 

2. Suidas, s. ▼. 'Apxwv; Pollux, VIII, 89; Démosthène, C. Ma- 
carUU., 75; Flutarque, Akib., VIII; Meîer et Schœmann, der At- 
tÎKfte Proxess.y p. 41-46. 



SI INTRODUCTION. 

giOQ de la Cité : différends entre les prêtres, contesta*- 
tioDS entre les familles sacrées, impiétés, profanation 
des temples et des mystères *. L'Archonte Basileus 
portait devant le Tribunal de l'Aréopage ou . des 
Sphètes, qu'il présidait, toutes les causes d'homicide 
et d'incendie ^ Il réglait, préparait et dirigeait la cé- 
lébration des grandes fêtes des Eleusinies, des Pana- 
thénées, des Héphaisties et des Lénéennes. il assistait 
aux sacrifices publics pour le salut de l'État', 

Le troisième Archonte, nommé l'Archonte Polémar- 
que, avait le commandement supérieur de toutes les for* 
ces militaires*. Sa juridiction s'étendait sur les metœ- 
ques , sur les étrangers, sur les esclaves , sur les af- 
franchis et sur tous les habitants d'Athènes non ci- 
toyens ^ Le polémarque présidait aussi aux cérémonies 
funèbres célébrées en l'honneur des citoyens morts au 
combat , et il sacrifiait au Dieu de la guerre*. 

1. Andocidê, deMyster., 111; Pausanias,l,9; Pollux, VIII, 90; Bek- 
ker, Ànecdota f/rœCj 1. 1, p. 310. 

2. Demosthène, C. Lacrit, 49;Antiphon, super Khoreuta^ 42-45. 

3. PoUux, VIII, 90. 

4. Hérodote, VI, 19 sq.; Pollux, VIII, 90. — L'archonte Polémarque 
ne conserva cette attribution que jusqu'aux réformes de Kllsthènes. 
Ca furent alors les stratèges qui eurent le commandement des armées 
de terre et de mer. 

5. Suidas, s. v 'Apxoiv. Hésychiua s. ▼. 'EitiXuxiov. 

6. Pollux, Vin, 91; Bekker, Anecdota, t. I, p. 449. 



LA CONSnTUTION ATHÉNIENNE. 23 

Les sixautresArchonteSy désignés indistinctement sous 
le nom de Tbesmothètes, avaient la juridiction de tous 
les différends et de tous les délits qui dépendaient du 
collège des archontes et qui n'étaient pas de la compé- 
tence de Téponyme, du basileus ou du polémarque^ 

1a puissance des archontes ne survécut pas aux ré- 
formes démocratiques de la grande période athénienne. 
Kllsthènes, Aristides et enfin Périclès leur enlevèrent 
successivement la plupart de leurs attributions et de 
leurs prérogatives. La création des dix stratèges 
priva le polémarque du commandement des armées. 
A Marathon, à la vérité, il avait encore voix dans 

le conseil des généraux, et il occupait le poste d*hon- 
near à la droite de la ligne de bataille ' ; mais déjà 
avant Périclès, il était devenu un magistrat purement 
dvil, tout à fait étranger à Tannée. Les dikastecias 
populaires, ou jurys, restreignirent le pouvoir judi- 
ciaire de Féponyme, du roi, des thesmothètes, comme 
les stratèges anéantirent le pouvoir militaire du polé- 
marque. A l'époque d'Âlcibiade, les archontes n'a- 
vaient plus que l'instruction et la présidence des affai- 
res dont auparavant ils avaient la juridiction. 

1. PoUax, VIIl, 9; Harpocration, s. v. 8t9(i.oOcTT)ç ; Eschine, C. 
CtetipKt 38; lléier et SchœmanD, derÀttûehe Protêts f p. 59. 
3. Hérodote, VI, 109, 111,114. 



24 INTRODUCTION. 



IV 



Le Sénat de T Aréopage , qui , disait-on , avait été 
présidé par la Déesse PallasS était composé des 
anciens archontes. L'archontat ne pouvant être conféré 
qu'une fois à chaque citoyen , les archontes n'étaient 
point rééligibles. Hais à leur sortie de charge, s'ils ren- 
daient compte avec succès de leur administration, ils en- 
traient de droit dans Tantique Sénat de l'Aréopage*. Aux 
époques primitives de l'histoire athénienne le Tribunal 
de la colline d'Ares * était le premier corps de l'État en 
législation, en administration et en juridiction. L'Aréo- 

U Eschyle, EumtrUd.^ v. 685 1 sq. 

2. Plutarque, Selon, XXIV,P0rtcL, IX; Démosth., eotUr, AristogU,, 
b, et cotUr, Timocr., 22; Polluz, VIII, 118; laoonX,^ Areopagit. , 28; 
Mém, de VAc det Inserip., t VII, p. 174, sq. — ^La plupart des auteurs 
mentionnés en cette note ajoutent même que les Archontes devaient 
pour siéger à 1* Aréopage, justifier non-seulement de leur bonne ad- 
ministration, mais encore de la moralité absolue de leur yie privée. 
Selon Athénée, le moindre soupçon d'intempérance pouvait empêcher 
leur admission. 

3. Du nom du lieu où les aréopagites tenaient le plus souvent 
leurs séances : rocher escarpé qui s'élève au pied de la pente occi- 
dentale de l'Acropole et où l'on monte par seize marches taillées en 
plein roc. Au sommet de la colline, on peut encore reconnaître la trace 
daa sièges des juges, deFaccusé et de l'accusateur. 



LA coNsrmmoN ▲thémiennb. S5 

page était chargé du maintien des lois anciennes ; il 
s'opposait, 8*il y ayait lieu, à la promulgation de nou- 
Telles lois, veillait sur tous les magistrats, et prenait 
en cas d'urgence le maniement des fonds publics. Il 
était enfin le souverain conseil de la Cité*. Gomme com- 
pagnie de judicature, TAréopage jugeait les incen- 
diaires, les traîtres, les transfuges, les conspirateurs 
et, concurremment avec le Tribunal des Ephètes% les 
meurtriers et les assassins*. 

Seul de tous les magistrats de la République, l'Aréc- 
pagite était nommé à vie. Cependant un membre de 
l'Aréopage pouvait être chassé par ses collègues s'il 
se rendait coupable de quelque délit ou de quelque 
action répréhensible qui pût affaiblir le prestige de 
cette auguste assemblée. La constitution, qui faisait des 
Aréopagites les premiers et les plus honorés magistrats 

I.PluUrque, SoUmj XXIY, Themistocl.^ X. Cf. Arislotc,d« Politic, 
V, 35. 

2. Collège de cloquante et un membres, choisis parmi les Eupatrides 
les plus vertueux et figés de cinquante ans^ qui avait à connaître de 
toutes les affaires de meurtre. Ce tribunal, dont les attributions furent 
déjà restreintes sous Selon, fut aboli du sixième au cinquième siècle 
par les réformes démocratiques. Plutarque, Sol.y XXIV; Suidas, s. y. 
'Efixat ; Harpocration, s. v. UoOiXàSiov; PoUux, VIII, 125; Schœmann, 
Oputcula oeademicùf I, p. 190 et sq. 

3. Aristote, dePolitic.f II, 9; Plutarque, Perid. , IX; Hésychius et 
Etymologie, Magn.f s. v. 'Apeio« Dàyoç; Diodore de Sicile, XI, 77; Pol- 
iQX, vni, 117. Mém. de VAc. des Inscript., t. VIII, p. 174, sq. 



26 INTRODUCTION. 

de la République et qui les décrétait inamovibles, leur 
déniait tout droit à une récompense quelconque, lors- 
qu'ils étaient investis de cette dignité suprême. On 
ne pouvait même pas leur décerner de couronnes , ces 
décorations de Tantiquité gréco-romaine. Cette me- 
sure était une sauvegarde contre leur pusillanimité et 
contre leur ambition ; c'était une garantie de leur in- 
dépendance et de leur probité. N'ayant rien à espérer 
de la faveur du peuple, ni rien à craindre de ses ca- 
prices, le Tribunal de la colline d'Ares n'avait à s'in- 
quiéter que du droit, n'avait à obéir qu'à la loi. 

Conséquence logique, par la même raison que les 
Archontes se virent enlever, du vi* au v* siècle» leur 
puissance politique et leur puissance judiciaire, l'Aréo- 
page, qui continua à se recruter parmi les anciens Ar- 
chontes, se vit enlever aussi la plus grande partie de 
ses pouvoirs en législation comme en judicature. L'in- 
stitution des Nomophylaques et la création de l'action 
^ Yptt?^ icapacvo(Aciiv*, réduisirent à néant le rôle politique 
de l'Aréopage en lui ôtant la mission souveraine de 

1. Action en accusation d'illégalité contre une loi nouvelle que 
tout citoyen pouvait déposer devant le dikasterion, même si cette loi 
avait subi Texamen des Thesmothètes, des Nomophylaques, du Sénat 
des Cinq-Cents et des Nomothètes, même si cette loi avait été votée 
par l'Assemblée. Démosthène, C. Tïmocr., 3, de Corona, 103, C. 
Mid,, 182; Uélev, Attisch. Prozets.^ p. 139. 



LA CONSTITUTION ATHÉNIENNE. tl 

Yeiller au maintien des lois. Son rôle judiciaire fut 
auisi considérablement amoindri par rétablissement 
des tribunaux hëliastiques ; il ne garda de ses . an- 
ciennes attributions que la compétence des affaires de 
meurtre *• 

Les Nomopbylaques formaient un collège de sept 
membres, nommés sans doute chaque année et par le 
Yote*» qui, à leur sortie de charge, entraient comme 
les Archontes dans le Sénat de l'Aréopage. Établis par 
Ephialtes, quand il restreignit les pouvoirs de TAréo* 
page, les Nomopbylaques héritèrent de la plus impor- 
tante attribution de ce tribunal, la garde des lois. Au 
Sénat et à rEkklésia, ils intervenaient chaque fois que 
l'on proposait ou que l'on décrétait une mesure anti- 
constitutionnelle '. 

1. Plutarque, Periel., IX, Cimonj XV; Diodore, XI, 77; Aristole, 
PoUHe., II, 9: — Après l'expulsion des Trente, lors du rétablissement 
de la démocratie à Athènes, on rendit à TAréopage une partie de ses 
antiques attributions. 

2. On n'a aucune donnée sur la manière dont étaient nommés les 
Momophy laques, ni sur le temps pendant lequel ils restaient en charge. 
Cependant leur nombre restreint et l'importance qu'eut leur mission 
pendant les premières années de leur création, semble affirmer qu'ils 
n'étaient nommés que pour une année, et qu'ils étaient élus par le 
vote, comme les stratèges. 

3. PhilochorCi cité par Photius , p. 674; Harpocration et Suidas, 
s. T. No|M>f6Xaxcc. 



28 INTRODUCTION. 



Le Conseil des Cinq-Cents', ou Sénat Probouleutique, 
était composé de cinq cents membres que le sort désignait 
annuellement parmi tous les citoyens ayant atteint Tftge 
de trente ans'. Chacune des dix tribus fournissait ainsi 
cinquante sénateurs', c'est-à-dire une prytanie. Le sys- 
tème des prytanies était une division de l'année en dix 
périodes de trente-cinq à trente-neuf jours, et une di- 
vision du sénat en dix sections de cinquante membres \ 

1. *H BouXifi Tâv IlivtaxoauDv. — Lorsqu'il fut établi par Solon, ce 
collège n'était composé que de quatre cents sénateurs, cent de chaque 

•tribu. Mais quand Kltsthènes abolit les quatre anciennes tribus et ré- 
partit en dix tribus nouvelles la population de TAttique, il augmenta 
de cent membres le Conseil Probouleutique. Plutarque, Solon, XXIII ; 
Harpocration, s. v.nputavtic; Xénophon, Memoràb., I, 2, 35. 

2. Xénophon, Memorahiliat I, 2» 35; Harpocration, s. v. IIpuTavciç. 
Avant qu'Aristide n'eût institué Téleclion par le sort en place de Té- 

lection par le vote pour le plus grand nombre des charges de TËtaty 
et qu'il n'eût proclamé l'éligibilité de tous les citoyens aux magistra- 
tures, les sénateurs probouleutiques étaient nommés par le vote, et 
seuls les citoyens des trois premières classes du cens solonique pou- 
vaient siéger dans le Conseil. 

3. Harpocration, s. v. UpuTavcic; Démosthène, 6\ Mid., 3; Pollux, 
VIII, 155. 

4. Harpocration, s. v. UpuTocvci;; Schœmann, Griechische AUerthû" 
tneff t. II, p. 37S-379. 



LA CONSTITUTION ATHENIENNE. S9 

Le GoDseil des Cinq-Cents ne s^assemblait que très^ra- 
rement au complet. Tous les ans, quand ce collège se 
coiutitaait à nouveau, le sort indiquait Tordre dans le- 
quel chaque tribu devait se succéder à la prytanie. Le 
sort consulté, les Sénateurs de la tribu désignée, qui 
devenaient alors les Prytanes, étaient tenus pendant la 
dorée entière de leur prytanie de passer tout leur temps 
au Palais du Sénats Us ne pouvaient même pas rentrer 
chez eux pour manger; mais un repas leur était chaque 
jour servi dans le ThoIos\ aux frais de TËtat. Les Séna- 
teurs des tribus qui n'exerçaient pas la prytanie étaient 
libres d'assister ou de ne pas assister aux séances du 
GoDseil. Cependant il semble qu'il fallait, pour que 
ces séances fussent valables, qu'un sénateur de cha- 
cune des neuf tribus qui n'avaient pas alors la prytanie 
y délibérât avec les cinquante Prytanes. Ainsi, toute 
assemblée du Conseil comptait au moins cinquante-neuf 
membres ^ 

1. Harpocration et Suidas, s. v. flpÛTofveK; Polluz, VIII, 95; IX» 
40; Pansanias, I, 3. 

Le Sénat était situé dans le Céramique intérieur. 

3. Édifice public situé près du Palais du Sénat. Pausanias, I, 3 et 
5; Harpocration et Suidas, s. y. OôXoc. 

3. Peut être ce nombre de cinquante-neuf membres ne fut-il régie* 
meataire qu'au quatrième siècle, après la création des Profidres. Ces 
neuf Sénateurs non Prytanes ont pu être confondus avec les Proêdres, 
qui étaient aussi au nombre de neuf. Consulter sur cette question 
très-controversée : Harpocration, s. v. KupCa, 'ExxXiiaia, et ^E/Kiaxàrnç; 



30 INTRODUCTION. 

Au commencement de la séance quotidienne, les Pry- 
tanes tiraient entre eux au sort pour nommer un pré- 
sident ('Eîtt<TTaTTi<;). Celui que le sort désignait devenait 
pour un jour président du Conseil» et, sll y avait co- 
mices à cette date, président de TEkklèsia (ou assem- 
blée du peuple). Considéré, pour vingt-quatre heures, 

comme le chef du gouvernement, TËpistate avait sous 

« 

sa garde le sceau de l'État et les clefs du trésor public 
et des archives de la République. La loi, apposant son 
veto sur les caprices du sort, défendait qu'un séna- 
teur pût être deux fois Épistate pendant une pry- 
tanie^ 

Le rôle principal des Cinq-Cents dans le gouverne- 
ment d'Athènes nous est révélé par son nom même : 
le Sénat probouleutique, le Sénat délibérant d'avance. 
Dans leurs réunions quotidiennes, les Cinq-Cents 
avaient à préparer le travail de l'Assemblée du peuple, 
de même qu'aujourd'hui le Conseil d'État ou les Com- 

Pollux, Vm, 95; SuidaS) s. t. tIp6t6poi; De Proëdris ttpud Àtkt^ 
nienses (brochure anonyme); Schcemann, De eomitiii AiheniensiUm, 
p. S4, et GrieekUehe AUerthûmery t. II, p. 380. 

Le cadre de cette rapide esquisse de la constitution athénienne au 
temps d^Alcibiade^ nous interdit de nous occuper des lois et des ma- 
gistrats postérieurs au cinquième siècle; Or Tlnstitution des Proêdres 
ne date que du commencement du quatrième siècle. 

1. Xénophon, Hdlenie.f l, 7, Suidas, s. t. 'Einatdtnc; Thucydide, VI , 
14; Antiphon, de Choreut.^ 45; Pollux, Vlll,97. 



LA CONSTITUTION ATHÉNIENNE. 31 

missions paiiementaires préparent le trayail de TAs- 
semblée nationale. Ils avaient à étudier les projets de 
lois et de décrets qui devaient être soumis au vote du 
peuple. Aucune nouvelle mesure politique ou adminis- 
trative ne pouvait être proposée à la sanction de TEk- 
klésia, si le Sénat ne l'avait auparavant examinée, éla- 
borée, discutée et sinon adoptée, du moins reconnue 
digne de discussion^ Combien de folles utopies et de 
dangereux projets furent ainsi rejetés de prime abord 
par le Sénat ! 

C'était encore au Conseil des Cinq-Cents qu'il appar- 
tenait de convoquer les assemblées du peuple, d'en dres- 
ser le programme, de les présider, d'en diriger les dé- 
libérations, de veiller à l'exécution des décrets qu'elles 
rendaient'. Le Sénat avait aussi la haute direction des 
finances de la République: il visait les comptes des 
magistrats; il dressait le budget des recettes et des 
dépenses de Tannée ; il ordonnançait les paemyents ; il 
faisait emprisonner les débiteurs du trésor public; 
sous son contrôle s'adjugeaient à bail le fermage 

1. I^utarque, 5o2o9i, XIX; Démosthène, con^r. indraf.^ 5; PoUux, 
Yniy 8; Schœmann, dé Comitiù Atheniensium, p. 95-98. Cf. Xéno- 
pbon^ deRep, Âttien., III. 

2. Thucydide, VJ, 14; Antiphdn, dé CkoreuL^ 45; Xénophon, Hel- 
Unie., I, 7; PoUux, VIII, 95; Schœmanti, de Comitiù Athmiensium 
p. 95-98. 



32 INTRODUCTION. 

des impôts, les domaines de l'Ëtat, les trayaux pu- 
blics'. 

C'était au Sénat que les ambassadeurs étrangers ou 
nationaux rendaient d'abord compte de leur mission*. 
Au Sénat étaient portées les dénonciations des crimes de 
baute trahison ^ S*il y avait lieu, lesPrytanes, après 
avoir étudié l'affaire, ordonnaient immédiatement Tar* 
restation de l'accusé, convoquaient TEldclésia, lui ex- 
posaient l'affaire, et confiaient aux six Archontes 
Thesmothëtes la mission de traduire l'inculpé de- 
vant les tribunaux ^ Dans le cas où Tinstruction révé- 
lait un délit sans gravité ou démontrait la fausseté de la 
dénonciation, les Cinq-Cents pouvaient condamner l'ac- 
cusé à une amende ne dépassant pas cinq cents drach- 
mes ou renvoyer le prévenu des fins de la plainte ^ 

Les attributions si complexes du Sénat comprenaient 
encore la haute surveillance de l'armée et de la marine, 
l'inspection de la cavalerie et des arsenaux, la nomina- 
tion des magistrats présidant aux enrôlements dans les 

1. Xénophon, de Rep, Àthen., lll', Ândocide^ De Myster., 134; 
Polluz^ VIII, 8; Harpocration, s. v. Mctoixiov. 

2. Thucydide, V, 45, 46; Plutarque, Alcibiad., XIV. 

3. El<TaTYt)^»«« — Démosthène, C. Timocr.y 63, C. Jftd., 121; Pol- 
luz , VIII, 51 et 52 ; Harpocration, s. y. fXaafxtlia, 

4. Démosthène, C. Mid., 121 ; PoUuz, VIII, 55. 

5. Démosthène, C. Everget,, 45. 



LA coMsrmnio!! athénienne. 33 

dèmes de rAttique, la direction, coDJoîDtement avec 
les stratèges et les triérarques, des immenses prépa- 
ratifs qu'entraînaient l'équipement définitif et le départ 
d'une flotte ^ 

Les Cinq-Cents devaient aussi stimuler le zèle des 
triérarques et l'activité des constructeurs de navires ; 
car, chaque année, en témoignage de reconnaissancei 
FAssembléedu peuple décernait une couronne au Sénat 
sortant, et cet honneur lui était dénié par la loi si du- 
raot son administration il n*avait pas fait construire 
au moins une galère *• 

Les séances du Conseil des Cinq-Cents étaient pu- 
bliques. Mais dans certaines circonstances, les Séna- 
teurs pouvaient faire évacuer la salle par les archers de 
police et se constituer en comité secret. Le Conseil 
agissait ainsi quand un sénateur^ un stratège, un am- 
bassadeur ou quelque autre homme d'État avait à lui 
* proposer une mesure qu'il importait de garder secrète 
jusqu'au jour où on la soumettrait à la discussion et 
à la sanction de TAssemblée '. 

1. XénophODy de Bep, Àthen. , III; Hipparch», Harpocration, s. y. 
AoxifucalkK, Démosthèse, de Coron, trierarehic. 

2. Dëmosthènei CAndroL, h, 12; S.irchhofr, Abhandlungen der 
KcnUgl, Akademie der WûtensehafUn xu Berlirij p. 65, sq. 

3. Démostbône, de Fais, leg., 18; Platon, Menexen.j p. 234; An- 
docide, de Reditu «uo. 19. 

I 3 



3& INTRODUCTION. 



VI 



Les Stratèges ou généraux formaient un collège de 
dix membres, un de chaque tribut La majorité des voix 
dans TAssemblée publique nommait à ces fonctions % 
accessibles à tous les citoyens qui pouvaient sul^ir vic- 
torieusement Texamen de dokimasie'. Les Stratèges» 
qui comme tous les magistrats athéniens étaient res- 
ponsables, n'étaient élus que* pour une année; mais 
ils étaient rééligibles et souvent réélus. Certains hom- 
mes de guerre, dont l'habileté et la valeur étaient 

1. Polyen, V, 9; Démosthëne, P^t7tpp., I; Suidas et Harpoeration^ 
8. T. ZTpattiYéc ; Plutarque, Âpophthegm. Reg* et duc. 

2. Schœmann, Opuscula academica, U I, 285. 

3. Sur l'éligibilité de tous les citoyens à la stratégie» voir la longue 
note 1 de la page 17. 

La dokimasie ou examen que devait subir tout magistrat athénien 
avant de prendre possession de sa charge , était une sorte d'enquête 
de la vie privée du citoyen élu ou nommé à une magistrature. U de- 
vait justifier qu'il était dans les conditions requises par la loi pour 
exercer une fonction publique ; c'est-à-dire qu'il était né de parents 
libres et athéniens; qu'il révérait les Dieux de la Cité; qu'il avait 
rempli ses devoirs envers ses parents; qu'il avait trente ans accom- 
plis; qu'il avait servi honorablement dans l'armée; enfin qu'il n'avait 
commis aucune action infâme et qu'il n'était pas frappé de mort ci* 
vile (&ti(i(a). 



LA GONSHTOTIOlf ATHÉlflBlfNK. 35 

leoonnaes, fiirent soccessiTement renommés jasqu'à 
quarante-cinq fois à ces fonctions de stratège ^ ] 

Commandants en dief des armées de terre et de mer *, 
les Stratèges ayaient à dresser les listes de recrute- 
ment, à surveiller les enrôlements, à examiner si les 
recrues étaient aptes au service, à renvoyer dans leurs 
foyers les vétérans qui avaient fini leur temps, à régler 
Téquipement des hoplites et des cavaliers, à assigner 
les garnisons aux troupes , à réunir et à présider les 
tribunaux militaires '. 

Les Stratèges avaient le droit de convoquer le peuple 
sur le Pnyx en assemblée extraordinaire ^ La loi ne 
concédait ce privilège qu'aux Cinq-Cents et aux Stratè- 
ges. Quelquefois aussi les Stratèges étaient désignés par 
le Sénatou par l'Ekklésia comme ambassadeurs et en- 
voies, chargés de pleins pouvoirs, vers un État voisin *. 

1. Harpocration et Suidas, au mot lxçaxr,^6ç; Schœmann, Opuseula 
academiea, 1. 1, 285. Cf. Thucydide; Xéuophon^ et Plutarque, Pericl, 
i/etb., Phoe. 

2. Hérodote, V, 66-69; Polyen, Vin, 9; Suidas et Harpocration, s. y. 
ZvpaniYéc. Cf. Aristophane et le scoliaste. Acharné ; Thucydide, Xé« 
nophon, Plutarque, Diodore, etc. 

3. Lysias, C. Àkih. minor.y I et II; Démosthène^ Arguments PhUip.i 
I; PoUuz, vni, 9;Démo9thène, C. BocUi, 17. 

4. Thucydide, IV, 118; Démosthène, de Corona, 38. — Légalement 
il bllait aux stratèges l'assentiment des Prytanes qui ne le refusaient 
iuais. 

5; Aucun texte bien précis n'autorise Thistorien à affirmer que les 



36 INTRODUCnOM. 

Les dix Stragéges étant égaux en pouvoir, c'était 
la majorité des voix qui prononçait entre eux dana 
le conseil. Avant les réformes d*Ëphialtes, rArchonte 
Polémarque qui avait encore conservé une partie de 
ses attributions militaires décidait par l'appoint d'une 
ODzièmd voix, s'il y avait égalité de votes ^ Mais ce cas 
se présentait très-rarement, car le plus souvent il n'y 
avait que quelques-uns des stratèges ou même un seul 
à la tête d'une armée expéditionnaire. Les autres com- 
mandaient dans d'autres campagnes où demeuraient 
à Athènes s'occupant des enrôlements, de l'équipement, 
des manœuvres et de la juridiction militaire *. 

Tels étaient les pouvoirs et les attributions des Stra- 
tèges. Est-il maintenant nécessaire de faire remarquer 
que si la puissance collective de l'Assemblée du Peuple 
et du Conseil des Ginq^Cents, surpassait de beaucoup 

stratèges étaient quelquefois choisis pour ambassadeurs. Cei>endant la 
lecture attentive des annales athéniennes^ qui citent parmi les ambas- 
sadeurs des citoyens connus comme généraux, nous parait une raison 
suffisante pour le croire, sinon pour Taffirmer. H. Grote semble être de 
cet avis, quand il dit que la guerre et les affaires étrangères étaient 
assignées entièrement aux stratèges. Bisloire de la Grèce, t. VIT, 
p. 249. ^ Cf. sur les diverses attributions des ambassadeurs les Trat- 
tés publies chex les Grecs ^ de M. Egger, le grand initiateur aux cho- 
ses de Tantiquité. 

1. Hérodote, V, 66-69. 

2. Attesté par la première Philippique de Démosthène, et par tous 
les historiens grecs postérieurs à Hérodote : Thucydide, Xénophon, Plu- 
tarque, Polyen, Diodore de Sicile. 



LA COlfSTITUTION ATHENIENNE. 37 

la puissance collective du Collège des Stratèges, la 
paissance individiielle d'un stratège était autrement 
sérieuse et autrwient grande que la puissance Indivi- 
duelle d'an sénateur ou d'un citoyen de FEkklésia. Les 
membres de TEkklésia et les membres du Sénat n'agis- 
saient jamais qu'en masse. Réunis ils étaient tout; 
isolés, ils n'étaient rien. Le stratège au contraire agis- 
sait seul, de son propre mouvement, de sa propre ini- 
tiative, risquant la mort s'il échouait, mais gagnant 
Fimmortalité s'il réussissait. Un grand orateur, un 
grand dompteur de fbule, avait peutrétre un pouvoir 
individuel égal à celui d'un stratège. Mais égal à l'ora- 
teur, le stratège pouvait parler à l'assemblée, la pas- 
sionner et la maîtriser; supérieur à lui, il pouvait 
exécuter lui-même les décrets qu'il avait fait rendre. 
« A Athènes, disait Eschine, nul n'est irresponsable 
parmi ceux qui touchent à la chose publique*. » 
Cependant, si tous les magistrats étaient responsa- 
bles, il y avait des degrés dans la responsabilité. II était 
presque impossible, en cas de mauvaise administra- 
tion, de condamner les cinq cents membres du Sénat, 
ou même les cinquante membres d'une Prytanie ; il 
était facile au contraire (l'histoire d'Athènes en donne 
de terribles exemples) d'emprisonner, de bannir ou 

1. Eschine, C. Ctetiph., 17.. 



38 INTRODUCTION. 

de mettre à mort un stratège sous le pins chimérique 
soupçon. A toutes les époques, dans tous les pays, 
aucun magistrat autant que le stratège n'a possédé 
la responsabilité dans le sens le plus large du mot : 
responsabilité devant TEkklésia qui le condamnait, 
responsabilité devant la postérité qui le glorifie. Aussi, 
quand les réformes démocratiques eurent brisé le 
pouvoir des Archontes, tous les grands hommes d*A- 
thènes ne craignirent-ils pas d'assumer sur leur tète 
cette terrible responsabilité; aussi Miltiadet Thé- 
mistocle, Aristide, Péridès, Gimon, Nicias, Alcibiade, 
Démosthène l'ancien, Phocion, Iphicrate, furent-ils 
stratèges et dédaignèrent -ils la rie tranquille et 
ignorée où les eussent laissés l'Archontat, le Sénat et 
l'Aréopage. 



VII 



Les Héliastes étaient à la fois les jurés et les juges 
athéniens : les jurés, en ce qu'ils étaient désignés par 
le sort dans la population entière de l'Attique ; les 
juges, en ce qu'ils jugeaient toutes les causes au civil 
comme au criminel', et qu'ils statuaient non-seule- 

1. Hormis certaioes causes de meurtre, qui furent toujours portées 
devant le tribunal de l'Aréopage. 



LA coNsirrunoif athénienne. 39 

ment sur la culpabilité de l'accusé — question de fait, 
mais encore sur la peine que méritait le coupable — 
question de droit. 

Chaque année le sort désignait parmi les citoyens 
ayant atteint Tâge de trente ans six mille héliastes (six 
cents par tribu*). Sur les six mille, cinq mille étaient 
divisés par le sort en dix dikastérias (ou Cours de Jus- 
tice) de cinq cents juges ; les mille autres étaient réser- 
vés pour combler les vides que la mort, la maladie et 
l'absence pouvaient en un an faire dans les listes'. 
On appellerait aujourd'hui ces derniers les jurés sup- 
plémentaires. 

Après leur nomination, les Héliastes subissaient 
l'examen de dokimasie et prêtaient le serment hélias- 
tique,au nom d'Apollon, de Dëmèter et de Zeus, devant 

le Collège des Archontes ; puis chacun d'eux recevait 
alors des Thesmothètes, comme insigne de ses fonc- 
tions judiciaires, une plaque de bronze où étaient 

1. Aristophane, Vap., v. 660; PoUux, VIII, 86; Schœmann, de Sor» 
titionejudicumf p. 15, sq. et Antiq.jur. publie, grœc, p. 264, sq. 

3. Pollux, VIII, 86; Schœmann, de Sortitione judicum, p. 15 et sq., 
ti Antiq.jur, public, qrœc., p. 264, sq.; Heffter, die Athenaeische Ge- 
richtsverfàuungf p. 51; Perrot, Essai sur le droit publie d* Athènes ^ 
p. 233, sq. — Les dikastérias n*étaient pas, comme les prytanies du 
Sénat, composées de citoyens de la même tribu, mais de citoyens du 
toutes les tribas. Pour que le jugement parant plus solennel, il fallait 
qoMl fût rendu, non par une tribu, mais par la cité tout entière. 



40 im-RODUCTION. 

inscrits son nom, le dème auquel il appartenait et le 
numéro du dikasterion dont il faisait partie * . 

Les jours de séance, les Héliastes (ou dikastes') se 
rassemblaient sur l'Agora. Là, les Thesmothètes indi- 
quaient quel dikasterion ou quelle fraction de dikaste- 
rion jugerait l'affaire et dans quel tribunal se tiendrait 
la cour. D& sorte que la veille d'un procès, les parties 
intéressées ignoraientquelsjurés les jugeraient. C'était 
une garantie certaine contre la- corruption. 

Il ne semble pas que THéliée s'assemblât jamais au 
complet '/Le nombre des juges variait selon l'impor- 

1. Polluz, VIII, 86-122 ; Harpocration, s. y. "ApSiiTToc; Démosthène, 
C. Timoerat., 21, C. Leptin., 93; Eschine, C, Ctetiph,, 6; Isocrate, 
XIJi; Ândocide, de MysLy 31; Aristophane, Equit., v. 241. Cf. le 
scoliaste d'Aristophane, m Plut., y. 277; Schœmann, de Sorti- 
tionejudicum apud Àthenienses, p. 17. —Les numéros des dikastérias 
étaient natarellement indiqués par les dix premières lettres de Talptaa- 
bet grec, de l'alpha au kappa. On a retrouvé, dans des fouilles en- 

. treprises à Athènes, quelques-uns de ces bulletins dikastiques. Boeckh 
en a reproduit deux : Corpus in$criplionum grxe., n** 207-208. 

2. Héliastes était le nom générique des juges athéniens. Ils étaient 
appelés Dikastes quand ils faisaient acte de judicature, c'est-à-dire 
quand ils siégaient dans un dikasterion ou Cour de Justice. 

3. Andocide, cependant (d« Jfyxter., 17), parle d'un procès pour une 
motion contraire aux lois, intenté par Léogoras au sénateur Speusippos, 
et jugé par six mille héliastes. Cette affirmation se condamne de soi, 
attendu qu'il n'y ayait en réalité que cinq mille héliastes, puisque les 
mille autres n'étaient que des jurés supplémentaires, appelés seule- 
ment à combler les vides qui se produisaient dans l'année. Aujourd'hui, 
une affaire criminelle ne peut pas être jugée par dix-huit jurés. 



LA GONSnTUnON ATHéNlBNNE. 41 

tance du procès. Qaelquefois la cour se composait de 
deux cents juges, quelquefois de quinze cents, c*est-à- 
dire de trois dikastérias; mais le plus souvent le tri- 
bunal comprenait cinq cents héliastes ou, pour parler 
plus exactement, quatre cent quatre-vingt dix-neuf ou 
cinq cent et un héliastes. Car, sans doute afin qu'il 
ne pût pas se rencontrer égalité de voix dans le 
vote, les dikastes siégeaient toujours en nombre im* 
pair*. Pour ne] citer qu'un seul procès, peut-être le 
plus célèbre de l'antiquité, Socrate fut jugé par cinq 
cent cinquante-neuf héliastes'. 

Aussitôt qu'ils avaient reçu les ordres des Thes< 
mothètesy les dikastes désignés pour juger se rendaient 
au tribunal indiqué, où ils siégeaient sous la pré- 
sidence du magistrat qui avait instruit raffaire. Dans, 
un procès privé, TArchonte Éponyme présidait la cour* ; 
dans une cause de meurtre ou d'impiété, c'était 
l'Archonte Basileus^; dans un procès civil ou crimi- 

1. Ceci nous est affirmé par la plupart des auteurs et par les in- 
scriptions, qui nous donnent le nombre des héliastes qui ont jugé 
tel ou tel procès. Mêler et Schœmann, dans leur savant li?re : der 
AUitehe Proxest, ont réuni un grand nombre de ces témoignages. 

2. Diogène Laérce, II, 41. 

3. PluUrque, Àkibiad.y VIII; PoUux, VIII, 89; Démosthène, 
cmur. MacaHai.y 7&. 

4. Andocide, de Myiter,; Polluz, VIII, 90; Bekker, Aneedotûy t. I, 
p. 310, 



42 I NTRODUCTION. 

nel entre ou contre les metœques, les étrangers, les 
esclaves et les afl&ranchis, c'était l'Archonte Polémar- 
que*. Dans toutes les actions intentées au nom du 
Sénat, c'est-à^re au nom de la chose publique , et 
dans beaucoup d'autres causes, c'était à l'un des Thes- 
mothètes de présider le tribunal*. Les crimes et les 
délits militaires étaient jugés sous la présidence des 
Stratèges*. C'était un des plus sages principes du 
droit athénien, dit un historien, que l'instruction et 
la présidence d'un procès appartinssent au fonction- 
naire chargé d'un service public contre lequel le 
crime ou le délit avait été commis \ 

1. Suidas, s. v. 'Apxa>v ; Hésychius, s. v. 'EniXuxiov. Cf. Photiu 

8. V. Auxà0v]toc. 

2. Aristophane et le scoliaste, Ecclet.t ▼• 290. Uarpocration/ 
8. V. e«r(MOéTT)c; Polluz, VIII , 9 ; Heler et Schœmann, der aUûch, 
ProMett, p. 59. 

3. Démosthène, adv.BcBOt,, 17. 

4. G. Perrot, Stsais iur le droit publie et privé de la République 
athénienney p. ^8. — L'exagération de ce principe eût été un tri- 
bunal spécial pour chaque accusé , afin qu'un dltoyen ne pût être 
jugé que par ses pairs. Quelques critiques modernes, dont Schœmann 
{OpusetUaacademieaf t.I, p. 220-229),s*appuyantsur des textes assex 
yagues d'orateurs et de lexicographes, paraissent croire à Tezistenoe 
de tribunaux spéciaux pour certains prévenus. Selon eux, les accusés 
d'avoir divulgué les mystères d'Bleusis ne pouvaient être jugés que 
par un tribunal composé exclusivement de dikastes initiés. De même, 
1 es crimes et les délits militaires ne pouvaient être jijgés que par dot 
héliastes ayant fait la même campagne que Taccusé, et ayant servi 

ous les mêmes stratèges. Pour la divulgation des mystères , crime 



LA CONSTITUTION ATHÉNIENNE. 43 

A rissue de la séancoi dans laquelle les dikastes yo« 
taient toujours au scrutin secret, ils recevaient chacun 
trois oboles, comme indemnité de la journée per- 
due K Naturellement les héliastes qui n'avaient pas été 
désignés pour juger ce jour -là et qui avaient pu dès le 
matin retourner à leurs travaux ou à leur négoce nV 
▼aient pas droit au triobole. 



VIII 

Les Nomothètes étaient des magistrats nommés ez« 
traordinairement quand une proposition d'abroger 

qui entraînait un procès tout spécial, nous partageons, d'après le té- 
moignage d'Andocide dans son plaidoyer des Mystères, Tavis de Schœ- 
mann, et nous croyons que le tribunal était entièrement composé d'ini- 
tiés. Nais nous ne pouvons être d'accord avec lui pour la judicature 
des délits militaires, fitait-on à la fois héliaste et soldat? Nous en 
doutons, car on n'était héliaste que passé l'âge de trente ans, et en 
général l'armée athénienne se composait principalement de citoyens 
de dix-huit à trente ans. D'ailleurs, pourquoi un tribunal spécial pour 
les délits militaires, puisque, conséquence du service obligatoire, les 
héliastes étaient tous d'anciens soldats? de là, parfaitement aptes à ap- 
précier le degré de culpabilité d'un soldat. 

1. Aristophane et le scoliaste, Àves, v. 1540,i\ru6es, v. 682, Equités , 
V. 256; Âristote, PolUie., II, 10 ; Suidas, s. v. 'HXtaorTai ; Hésychius, 
s. T. AntaoTtxov; Bœckh, Économie politique des Athéniens y 1. 1 , 
p. 2S0, sq. — A l'origine, les héliastes n'étaient point payés. C'est 
Périclèsqui fixa à une obole l'indemnité judiciaire, et Kléon qui l'éleva 
à trois obolea. L'obole valait, comme on sait, environ 15 centimes. 



44 INTRODUCTION. 

une ancienne loi pour lui en substituer une nouvelle, 
avait été votée par TA^semblée. Us étaient au nombre 
de mille^ choisis parmi les six mille Héliastes de l'an- 
née. 

Les Nomothètes, qui étaient en quelque aorte les 
jurisconsultes officiels de la République, avaient pour 
mission de décider en dernier ressort si la loi an- 
cienne devait être abrogée, si la loi nouvelle devait 
être adoptée S Mais avant qu'un projet de loi pût être 
porté devant la Cour des Nomothètes , il fallait qu'il 
eût subi trois épreuves : Tezamen des Thesmothë- 
tes, le visa du Conseil des Cinq-Cents, la discussion 
de l'Assemblée ; il fallait en outre que les Nomophy- 
laques n'eussent pas apposé leur veto sur ce projet, 
comme illégal; et qu'aucun citoyen n'eût intenté à 
l'auteur de ce projet une action en accusation d'illé- 
galité, YP«<p4 icapavofAwv. Lorsqu'un projet de loi avait 
été voté par l'Assemblée, il était bien rare, si les 
SyndiiLoi * n'opposaient pas de nouveaux arguments , 

1. Démosthëne, eontr. Timoer., 11, 18, 20, 21 23, 25; C. leptin,^ 
146; Eschine, CXlesiph., 31. PoUux, VIII, 101; Schœmann, Ofnueula 
acadêmicaf 1. 1, p. 249. 

2. Les ZuvÔtxoi étaient des orateurs officiels, i.ominés extraordin&i- 
rement pour défendre, dotant la cour des Nomothètes, une loi, dont 
on demandait Talirogation. Comme toute nouvelle loi proposée faisait 
double emploi, ou était en condradiction avec une loi ancienne, il 
fallait pour que la nouvelle loi fût promulguée que la loi ancienne 



LA GONSTITUnOM ATHÉMIBNNS. 45 

que le yote de l'Assemblée ne fût pas conBrmé par 
les Nomotbètes. Ainsi, le plus souvent, le renvoi 
d'une loi devant les Nomothètes n*était qu'une sim- 
pie formalité. 



IX 



Tous ces magistrats, tous ces fonctionnaires, tous 
ces ofSciers relevaient du souverain tout-puissant, im- 
mortel et irresponsable, véritable chef du gouver- 
nement, du Peuple Athénien. Le Peuple Athénien! 
cet être multiple et complexe, toujours jeune et tou- 
jours fort, brave comme Cynégire et éloquent comme 
Bémosthène, confondant dans un même culte le nom 
glorieux d'Homère et le nom vénéré d'Athènè, dé- 
fendant qu'on le raille sur le Pnyx et autorisant qu'on 
le bafoue sur le théâtre de Dionysos , tour à tour 
si sensé dans ses décrets, si inique dans ses juge- 
ments, si admirable dans ses magnanimes élans de pa- 
triotisme I Cette créature hybride où s'entrechoquent 
tontes les antithèses des vertus héroïques et des dé- 
faillances humaines, l'indomptable énergie à l'heure 
des périls suprêmes et l'énervement dans la prospérité, 

tût abrogée. Les Syndikoi étaieDl au nombre de quatre ou de cinq. 
Démosthène, C. LepHn.t 146; C. Timocr,, 23 



46 INTRODUCTION. 

les généreuses colères et les emportements indignes, 
la reconnaissance et l'ingratitude, Tenthousiasme et 
l'apathie, la résolution et la perpétuelle variabilité, le 
noble amour des grandes actions et des grandes œuvres, 
et la basse jalousie des grands hommes, le vaillant mé- 
pris des ennemis sur Je champ de bataille et la pusilla- 
nime crainte des citoyens dans la cité 1 Ce justicier im- 
placable qui se frappe lui-même en châtiant les cou- 
pables ! Ce tyran despotique qui exige tout de ses sujets ! 
Ce père juste et bon qui répartit également tout entre 
ses enfants I 

Dans les républiques modernes où le grand nombre 
des citoyens exige le gouvernement représentatif, le 
Peuple uest pas gouvernant; il n'est que commettant, 
tl ne participe à la direction de la chose publique que 
très^indirectement. Son rôle politique se borne à élire 
des représentants irresponsables, qui eux-mêmes con-* 
fient à un citoyen, sans en appeler à leurs électeurs, 
la plus grande part de la souveraineté : le pouvoir 
exécutif. Ainsi, les républiques représentatives ne sont 
des démocraties qu'à deux, et mieux, à trois degrés, 
des républiques ne sont même pas à la république 
athénienne ce que la monarchie constitutionnelle est 
à la monarchie absolue. 

Idéal démocratique, la constitution athénienne était 



LA CONSTITOnOM ATHÉNIEMMB. 47 

établie de telle sorte que non-seulement le peuple ré- 
gnait et gouyemait au moyen de magistrats i^espon- 
sables et nommés pour une année^ qu'il avait choi- 
sis lui-même dans ses rangs, et qu'il pouvait révo* 
quer, juger et condamner; mais qu'encore le peuple 
assemblé régnait et gouvernait en fait lui-même, ainsi 
qu'un véritable souverain. Les magistrats athéniens 
n'étaient investis que d'un pouvoir très-limité, n'ayant 
pas le droit de décréter d'eux-mêmes ni mesure ni 
loi, n'ayant même pas celui de déférer certaines accu- 
sations aux tribunaux sans l'autorisation de l'Assem- 
blée'. Aucune loi nouvelle, aucune mesure , aucune 
expédition, aucun armement, aucun envoi* [ni aucune 
réception d'ambassadeurs n'étaient promulgués , décré- 
tés ou décidés, que par le peuple assemblé. Les ma* 
gistrats pouvaient proposer ces mesures à l'Kkklé- 
sia, mais il fallait, pour qu'elles fussent exécutables, 
qu'elles eussent été sanctionnées par le Peuple et signées 
de son vote, de même qu'un monarque signe de 
sa main tous les décrets et toutes les nominations. 
Soumises à la loi des extrêmes, l'absolue démocratie et 
Tautocratie absolue se touchent par plus d'un point. 

Pour exercer la souveraineté qui n'appartenait pas 
aux citoyens individuellement, mais à la masse des ci- 

1* Les 'EitfoYYtXCai, oa dénonciations de haute trahison, Toir p. 21 



48 INTRODUCTION. 

toyens réunis, le Peuple Athénien se réunissait sur le 
Pnyx en assemblée solennelle ^ Ces assemblées avaient 
lieu à des dates fixes ^ A la fin du v* siècle et pendant 
tout le lY* siècle, il semble qu'il y avait régulièrement 
quatre assemblées par Prytanie*, ce qui donnait le total 

1. Aristophane, Egutï.^ T. 7S3; icAar., t. 20; PoUuz, VIII, 132. 
— Les assemblées n'eurent pas toujours lieu sur le Pnyx. Elles se te- 
naient quelquerois dans le temple de Dionysos et dans le théâtre du 
Pirée, à Munychie. Harpocration^ s. v. ndviv)(ioc 'AçpoSiTT); Poliuz, 
VIII, 20; Thucydide, VIII, 93; Lysias, corUr . Àgorat., 32. 

L'archéologie moderne est fort divisée sur remplacement du Pnyx. 
Cependant la majorité des érudits, qui se sont occupés de la topographie 
d'Athènes^ reconnaissent pour l'ancien Pn^rx une collinede roches située 
en vue des Propylées, au nord du Mouseion et à l'ouest de TAréo- 
page. Le sommet de ce rocher, disposé en hémicycle, a environ 10000 
mètres carrés; on y Yoit encore une tribune (P^Sim), haute de vingt 
pieds et taillée dans le roc, et une estrade avec des sièges, — pour les 
Leziarques sans douie, qui avaient à écrire , car l'Assemblée se tenait 
debout. Consulter [sur la question si controversée de remplacement 
du Pnyx, outre les ouvrages de Chandler, de Spon, de 'Wheler, de 
Stuart : E. Curtius, AUUche Studien, 1. 1, p. 29 ; E. Bumouf, le Vieux 
Pnyx à Athènes {archives des Missions scientifiques, IS&O) ; Leaker 
The topography of Àthens, t. II, p. 179 sq., et la traduction, mise au 
courant des nouvelles découvertes, qu'a donnée du livre de Leakè^ 
M. Phocion Roque, chargé d'affaires de Grèce à Paris. 

2. 11 serait téméraire de tenter de fixer ces dates. Selon Schœman 
(de Cofntltt>i(^ent«rmum), les Assemblées régulières se tenaient le 
10, le 20, le 30 et le 33 de chaque prytanie. 

3. On nommait ces Assemblées : les Assemblées fixées .d'avance, 
'Exx>T)atat &^w\Usai. A l'origine de la démocratie, il n'y avait que 
une ou deux assemblées par année; après les réformes de Kllsthènes, 
il y en eut une par prytanie ; enfin, vers la fin du cinquième siècle et 



LA CONSTITUTION ATHÉNIENNE. 49 

de quarante assemblées ordinaires par année, sans 
compter les assemblées extraordinaires que les Cinq- 
Cents ou les stratèges convoquaient pour les affaires 
urgentes, ou que le Peuple assemblé décrétait quand 
le temps avait manqué pour terminer quelque impor- 
tante délibération dans la séance du jour ^ 

Aqx assemblées régulières, dont chacun connaissait 
les dates , les citoyens montaient d'eux-mêmes au 
Pnyx. Hais quand les intérêts de la cité exigeaient 
une assemblée prompte et spéciale, il fallait convo- 
quer le peuple. Dans ce cas, les hérauts parcou- 
raient les dèmes de l'Attique en annonçant le jour 
et le but de rassemblée '. Pour les quatre assem* 
blées de chaque Prytanie, les Prytanes quelques jours 
avant la séance faisaient afficher sur l'agora, au pied 
des statues des Héros Éponymes, le programme des 
questions qu'on devait traiter '. Si ces magistrats le 

pendant le quatrième siècle, le peuple se réunit quatre fois par pry- 
tanie. Cf. Le scoliaste d'Aristophane, Acham., v. 19 ; Etymologicum 
magfnum, Hésychias et Harpocration, s. t. Kvp(a; Pollux, VIII, 95 ; 
Suidas, 8. V. 'ExxXvioia; Scbœmann , de Comitiis Atheniensium, 

1. Thucydide^ IV^ 118; Hésychius, s. t. KaTaxXviaia; Démosthène^ 
de Coron., 38; le scoliaste d'Aristophane, Acham,, y. 19. — On 
nommait ces Assemblées : les Assemblées convoquées extraordinaire^ 
ment, KaraxXTjala. 

2. Hésychius, s. v. KaTaxXYisCa. 

3. Ulpien, ad Phiiipp., I, 33; Bekker^ Aneedota grxca, t. T, p. 296. 

I 4 



50 INTRODUCTION. 

jugeaient nécessaire, ils pouvaient d'ailleurs, avec 
Tapprobation des Sénateurs qui se réunissaient avant 
les citoyens, faire quelques additions au programme, 
le jour môme de l'assemblée ^ " ' 

Tous les citoyens qui avaient atteint l'ftge de vingt 
ans avaient le droit d'assister à l'Ekklésia '. Mais malgré 
la passion innée des Athéniens pour la chose publi- 
que et pour les luttes oratoires, malgré le triobole 
alloué comme indemnité aux citoyens qui se rendaient 
& l'Assemblée S malgré l'amende imposée quelquefois 
à ceux qui négligeaient de gravir le Pnyx^, il n'y avait 
guère qu'un quart de la population citoyenne de l'At- 
tique* qui assistât à l'Assemblée* U semble que gêné- 



1. PoUux,VI, 144. 

2. Aristophane, Àcham , v. 209; Polluz^ VIII, 9; Suidas, s. v. 

3. Aristophane, Equités j v. 51, y. 225; Vesp,, v. 607, t. 688; Aves, 
et le scoliaste, t. 1540; Suidas, s. v. '£xxXT)aiaaTix6v ; BcBckh, Éco- 
nomie politique des AtMnienx , t. I, p. 373, sq.; Schœmann, Grie- 
chische AUerthûmery 1. 1, p. 489. — Nous avons dit que le peuple athé- 
nien réuni sur le Pnyx était un Téritable souverain autocratique. Les 
trioboles que la loi allouait à tous les citoyens présents à TAssem- 
blée, formait donc la liste civile de ce souverain. D'après les calculs 
approximatifs de Boeckh et de Schœmann, cette liste civile devait va- 
fier chaque année entre trente et trente-cinq talents, c'est-à-dire en- 
viron entre cent soixante-cinq mille et cent quatre-vingt-douze mille 
francs. 

4. Aristophane et le scoliaste, Acham, ^ 19. 



LA CONSTITUTION ATHÉNIENNE. 51 

ralement le nombre des citoyens présents à TEkklé- 
sia ne dépassait pas huit mille'; quelquefois même 

1. La question du nombre des citoyens de TAttique est encore à 
élucider. Les auteurs anciens ne nous donnent sur la statistique que 
des documents très-peu nombreux ; les historiens et les érudits mo- 
dernes , sauf Letronne (Nouv, eoUec» des Mém. de VAcad» des Inscript. 

t. VI) etBœckh, Éc. poî. des Àth.,i. I, p. 59, sq.). Tout très-peu étu- 
diée. Nous connaissons trois recensements faits à diverses époques : 
Je premier^ au temps de Périclès (440^ avant Tère chrétienne), accuse 

18990 citoyens ; le second, au temps de Torateur Lycurgne (330) , 
19200; le troisième, ordonné par Démétrios de Phalère (315^ environ), 
31000. (Plutarque, PerieL, XXXII ;7i^ I, Orai, Lyc; le scoliaste 
d'Aristophane, EccUs.f v. 716; Athénée, Yl; Elien, Var. histor., 
YJ, 10, et Xin, 24). Donc, selon ces documents, au cinquième et au 
quatrième siècle, la population citoyenne de TAttique flottait entre 
18000 et 21000. 

Ces recensements doivent inspirer une grande confiance à This- 
torien puisque, cités par des auteurs difitérents, ils présentent à 
pea près le môme chiffre; mais ce chiffre est en contradiction avec 
plusieurs auteurs anciens. Hérodote (V, 99) parle de 30 000 citoyens ; 
Aristophane (Eccle^., v. 1124) cite aussi 30000 citoyens; Diodore, 
310ÛO. Enfin Thucydide (II, 14) va plus loin : dans le tableau des 

forces militaires d'Athènes, il élève le chiffre des hoplites (soldats 
citoyens) à 31 000. De plus, ce chiffre en lui-même ne nous paraît 
pas s'accorder avec les dénombrements imposants de l'armée et 
delafiotte d'Athènes que nous font d'une manière authentique tous les 
historiens anciens, ni avec la multitude des magistrats athéniens 
qui nous est affirmée par les orateurs et les lexicographes. Nous sa- 
vons (et encore quelle preuve certaine en pouvons-nous donner?) que 
ces* recensements ne comptent que la population citoyenne m&le, en 
possession de ses droits civiques, c'est-à-dire ayant dépassé ?&ge de 
vingt ans ; mais conunent avec vingt mille citoyens seulement, Athè- 
nes pouvait-elle avoir sept mille magistrats, (liéliastes : 6Û00. — 
Sénateurs : 500. — Magistrats divers : archontes, aréopagites, juges 



52 INTRODUCTION. 

TAssemblée ne se composait que de cinq, de trois, on 
môme de deux mille citoyens *. 

Si tous les citoyens âgés de vingt ans avaient le droit 
d'assister et de voter à TEkklésia, il semble que le 
droit d'y parler appartenait seulement aux citoyens 
qui avaient atteint l'&ge de trente ans ^, et qui pou* 

des dèmes, trésoriers, hellénotames , euthynes, légistes, apodectes, 
Quarante, Onze, agoranomes, métronomes, opsonomes, hérauts, 
phratores, leziarques, sungraphes, arbitres et autres, au moins : 
500; total, 7,000), et se servir en certains cas d'une armée citoyenne 
d'au moins vingt mille hommes? (1200 cavaliers, 12000 hoplites 
— Thucydide dit même 31 000, —et un grand nombre de peltastes, de 
soldats de marine et de matelots de la quatrième classe des citoyens) . 
Nous ne voulons pas donner à cette note incidente les proportions 
d'une dissertation. La place nous manque pour approfondir cette 
question du chiffre de la population citoyenne de TAttique. Nous nous 
contentons d'exprimer et d'expliquer sommairement nos doutes sur 
Tezactitude de ces recensements, ou plutôt sur la manière dont on 
les a interprétés. 

1. Voir dansBœckh, Économ. polit des Athén., i, I, p. 365, sq., le 
dépouillement des auteurs anciens qui chiffrent le nombre des ci- 
toyens présents à l'Assemblée à différents jours. 

2. Si on ne peut affirmer en toute certitude que pour parler à l'As- 
semblée il fallait avoir trente ans accomplis, il y a du moins de gran- 
des présomptions pour le croire. Que ce droit de harangue existAt 
pour les citoyens de vingt ans, cela est possible ; mais ce droit était 
purement fictif, car nul n'en usait. D'après le témoignage de Thucy- 
cide, de Xénophon, de Plutarque, de Diodore, on ne connaît pas dans 
toute l'histoire d'Athènes un orateur politique de moins de trente ans. 
Cf. le scoliaste d'Aristophane, Aeham^ v. 45, Tesmophor.f v. 379; Pol« 
lux, VIII, 9, 72, 86, 95, et les annotations de Kuhn et de Jungermann; 
Schoeman, de Comit. Athen., p. 105. 



LA CONSTITUTION ATHÉNIENNE. 53 

yaient, à FoccasioD, subir avec succès l'examen de 
dokimasie^ On assimilait ainsi le rôle d'orateur dans 
rAs^emblée aux magistratures publiques qui, on le 
sait, n'étaient conférées qu'aux Athéniens âgés de 
trente ans. 

Tous n'usaient pas, d'ailleurs, du droit de harangue 
que leur concédait la loi '. Le peuple exigeait des ora- 
teurs une si vive éloquence, une diction si pure, une 
langue si correcte, de telles connaissances politiques 
et législatives qu'un très-petit nombre de citoyens 
osait s'aventurer dans les luttes oratoires du Pnyx. 
La tribune n'était généralement occupée que par des 
stratèges comme Périclès, comme Kléon, comme Ni- 
cias, comme Âlcibiade, ou par de simples citoyens 
rompus à l'art oratoire, comme Hypéride, comme Ly- 
curgue , comme Démosthène. Les hommes qui 
avaient coutume de haranguer le peuple, possédaient 
une grande influence sur les affaires de la cité. Sou- 
vent, par leur action sur les votes de l'Assemblée, ces 
orateurs, quoique n'étant investis d'aucune magistra- 
ture, devenaient les véritables chefs du gouvernement'. 

1. Aristophane et le scoliaste, Àcham,, v. 45; Polluz, vni^ 86; 
Rschine, C. Ctniph., 6 ; C. Timarc.f 26, 32. Schoeman, de Comit, 
Àthen.y p. 105. 

2. Le scoliaste d'Aristophane, Vesp.y y. 6Ç9. 

3. Les éruditfl antérieurs à notre siècle ont toujours vu à tort dans 



54 INTRODUCTION. 

Au début de la séance, quand les Prytanes, les Séna- 
teurs, les Nomophylaques, les Thesmothètes, les Stra- 
tèges, les Aréopagites, les Lexiarques ' et les citoyens 
étaient réunis, on célébrait un sacrifice solennel, et un 
héraut récitait une prière pour la prospérité de la Ré- 
publique et rheureux résultat de la délibération*. Cette 
cérémonie religieuse rendait la séance imposante, et 
devait contribuer à donner à cette grande masse 

ces citoyens qu'on appelait les orateurs, de véritables magistrats^ 
choisis et nommés par le peuple pour parler à l'Assemblée. Ils les ont 
confondus avec les Syndikoi et les Orateurs du Sénat, orateurs offi- 
ciels, nommés spécialement pour défendre les anciennes lois devant 
les Nomothètes et pour parler devant le Sénat. Quel que fût leur pou- 
voir et leur influence, les simples citoyens qui parlaient à la tribune 
du Pnyz et qu*on appelait les orateurs n'étaient en aucune façon des 
magistrats désignés à ces fonctions. 

1. Il n'est pas certain que les magistrats, autres que les Prytanes 
qui présidaient TAssemblée, les Nomophylaques qui avaient à veiller 
à ce qu'aucune mesure illégale ne fût proposée, les Thesmothètes qui 
étaient chargés par le Sénat .de l'exécution immédiate de certains dé- 
crets du peuple, fussent tenus, en tant que magistrats, d'assister à 
l'Ekklésia. Sans doute, sans être astreints à monter sur le Pnyz à cha- 
que Assemblée, ils ne manquaient cependant pas les séances, car ils 
avaient tout intérêt à en suivre les délibérations. Souvent môme ils y 
prenaient la parole, soit pour discuter la proposition, soit pour ré- 
pondre à des interpellations que les orateurs leur adressaient quel- 
quefois ds*iiB une discussion incidente. Au reste la loi qui obligeait 
tout citoyen à monter au Pnyï faisait-elle une exception en faveur 
des magistrats? 

2. Aristophane, et le scoliaste, Acham.^ v. 43, sq.; Thesmoph,; 
y, 31, 49; Eschine, C. Ctestph., 2, 



LA CONSTITUTinn ATBÉiniNlfE. 55 

d'hommes un certain recueillement. Aujourd'hui que le 
sentiment religieux est moins profond, le prédicateur 
n'esiril pas écouté à Téglise avec plus de silence que 
l'acteur au théâtre, le député à l'Assemblée et l'ora- 
teur à la conférence ? 

La prière achevée, le héraut, sur l'ordre de l'Épistate 
des Prjtanes qui présidait l'Ekklésia, lisait le décret 
ou le projet de loi que le peuple était appelé en 
cette séance à discuter et à votera II terminait par 
cette courte proclamation dont la formule nous a 
été conservée : « Tiç à^optitw pouXerat ; Qui veut ha- 
ranguer*? » 

Le héraut, sur l'ordre du Président (l'Épistate des 
Prytanes), annonçait que les débats étaient clos et in- 
vitait les citoyens à voter. Comme il n'y avait sur le 
Pnyz qu'une seule manière de voter : la main levée, il 
y avait nécessairement deux votes. Le premier pour 
l'adoption , le second pour le rejet '. C'était aux Pry- 
tanes et à l'Épistate de compter les suffrages. S'il y 
avait doute, ils ordonnaient une nouvelle épreuve. 



1. Aristophane, Thesmoph. , y. 372-375; Démosthène, de fais, 
TO; Eschine,C. Ctesiph., 6. 

2. Aristophane, Acham., v. ^9,^Thesmophor., v. 379; Eschine, G. 
Ctesiph., 4. 

3. De là les deux verbes : XeiporoveTv, donner son suffrage en le- 
vant la main, et 'Anoxciporoveiv , refuser son suffrage en levant la 
main. 



56 INTRODUCTION^ 

Alors, bien certains de la majorité, ils proclamaient le 
résultat du vote, et la séance était levée *. 



Si le Sénat de TArèopage était, selon l'expression de 
Plutarque ', l'ancre de la démocratie modérée de Solon , 
et la retenait contre les agitations et les caprices popu- 
laire?, l'ostracisme était l'égide de la démocratie sou- 
veraine de Kltsthènes, et la défendait contre les sédi- 
tions intestines et les ambitions tyranniques. 

L'ostracisme (ou vote par les coquilles) était une dé- 
cision du Peuple, rendue à la majorité des suffrages 
exprimés au scrutin secret, en des comices extraordi- 
naires, qui fprçait le citoyen dont le nom était inscrit 
sur le plus grand nombre de coquilles à s'exiler d'A- 
thènes pour cinq ans '. - 

1. Aristophane, et le scoliaste, Àcham,,y. 172; Pollux, Vin, 92, sq. 

2. Plutarque, Solon, XXJ. 

3. Thucydide, VIU, 73; Aristote, de PoUtie., 111,9; le scoîiaste 
d'Aristophane, EquU,, v. 851; Pollux, VIII, 20; Hesychius, s. v. 
*0<rTpaxi<rii6c; Diodore de Sicile, XI, 65; Elien, Var, hisU, XIIÏ, 24 ; 
Plutarque, Àrittid., I, VII; AldHad., XIII j Nicias, XI; Themitt,, 
XXII; Pericl, XI, XVII; Suidas, s. v. xipa(iixiQ (làÇiç; Harpocration, 



LA CONSnTUTTON ATHIÎNIBNNE. 57 

On recourait au vote par Tostracisine dans deux 
cas : soit quand un citoyen menaçait par sa puis 
sance démesurée Tégalité démocratique et la souve- 
raineté populaire : c'est dans ces circonstances que fu- 
rent bannies la plupart des victimes de Fostracisme ; 
c'était là la nature essentielle de l'ostracisme ^ : soit en- 
core lorsque deux chefs de parti d*une égale puissance, 
se disputant la direction des affaires publiques, se 
nuisaient ainsi l'un à l'autre et tous deux à la Cité par 
leurs dissensions; et qu'on pouvait craindre que l'un de 
ces deox hommes ne se servit de la violence, ne tentât 
une sorte de coup d'État, pour se défaire de son 
rival. Alors c'était au souverain du Pnyx, au Peuple, 
d'opter entre les deux adversaires ^ C'est ainsi que 
furent bannis Cimon et Thucydide l'ancien, successi- 

s. V. Imcapxo;; Démetrius de Phalère, frag., IV {Oratores Attici, 
édit. Didot, p. 476); Samuel Petit, Leg. Attic,, p. 192^ p. 539; Mém.de 
I^Acad. des Inscrip,, t. XH, p. 145, sq.; Paradys, de Ostracismo Athe- 
niensium, p. l-ll. Cf. Pseudo-Andocides, C. Alcibiad., 6, 42.— A Fori- 
gine la durée du bannissement par Tostracisme avait été fixée à dix 
ans; on la réduisit postérieurement à cinq années. (Auteurs précités.) 

1. Le scoliaste d'Aristophane, Equit.^ v.851; Thucydide, VIII, 73; 
Aristote, de Polttic, III, 9; V, 3; PoUux, VIII, 20; Elien, Var, hist, 
Xm, 24 ; Diodore de Sicile, XI, 55; Plutarque, Aristid., I, VII; Ni- 
cuttj XI, Alcibiad., XIII; les lexicographes, aux mots; Paradys, de 
Ottraeism, Athen., p. 1-11. 

2. Plutarque, PerieleSf XI, XVII; Paradys, de Ostracism. Athen., 
p. 1-4, 8, 9. 



58 INTRODUCTION. 

vement chefs dv parti aristocratique, à rinstigation de 
PéricIèSy chef du parti populaire ^ Hais ce cas se pré- 
sentait très-rarement. C'était en quelque sorte fausser 
le sens de Tostracisme. Le vote d'ostracisme qui, en 
416, menaçait Nicias et Alcibiade, et qui aboutit au 
bannissement de leur ennemi commun, Hyperbolos, 
réunissait les deux conditions; car, d'une part la 
puissance d'Alcibiade était de nature à inspirer la 
crainte de la tyrannie aux soupçonneux Athéniens, et 
d'autre part la riyalité de deux hommes tels que Ni- 
cias et Alcibiade f ouvait nuire à la République ^. 

On procédait ainsi au vote d'ostracisme. D*abord la 
proposition de cette < mesure d'exception, » comme 
l'appelle Montesquieu, que pouvait requérir tout ci- 
toyen, était soumise au Conseil des Ginq^Cents *. Si le 
Sénat n'y avait pas apposé son veto, la proposition était 
ensuite portée à l'Assemblée du Pnyx , où le peuple, 
jugeant de son opportunité, l'adoptait ou la repoussait 
à la majorité des suffrages ^. 

Après que la proposition d'un vote d'ostracisme avait 
été visée par le Conseil des Cinq-Cents et adoptée par 

1. Plutarque, Pmd., XI, XVH; Cimon, XXIV. 

2. PluUrque, Àlcibiad,, XUI; NiciaSy XI; Aristid., VI. 

3. Pollux, Vm, 20; Paradys, de Ostracism. Athen,, p. 15-17. 

4. Pollux, vm, 20; SigODius,(i« Rep. Athen,, II, 4; Paradys, dé Og- 
tracUm. Athen., p. 15-19 



LA CONSTITUTION ATHÉNIENNE. 59 

rikklésîa, les Prytanes convoquaient une assemblée 
extraordinaire sur l'agora pour procéder à ce vote S A 
la date fixée, la place était entourée de barrières, per- 
cées de dix portes distinctes qui s'ouvraient aux citoyens 
de chacune des dix tribus. Au milieu de l'enceinte 
se trouvaient des urnes devant lesquelles siégeaient 
les Prytanes assistés des Thesmothètes. Chaque ci- 
toyen se munissait d'un &rrpaxov (coquille ou tesson) ,* 
il y inscrivait le nom du citoyen qu'il voulait bannir, 
et il déposait la coquille dans l'une des urnes *. Quand 
tous les citoyens avaient voté, les Thesmothètes procé- 
daient au dépouillement des urnes ; mais pour que le 
bannissement contre un citoyen fût prononcé, il fal- 
lait qu'il fût voté par un minimum de six mille suf- 
frages •. 

Par cette sentence populaire qui d'ailleurs n'était 
pas infamante, un citoyen se voyait banni légalement, 
sans avoir été mis en accusation, sans avoir pu se 
défendre, sans avoir subi un jugement, quelquefois 

1. Le scoliaste d'Aristophane, £gutt., y. 851; Plutarque, AristideSf 
VII; Parady9,d£ Ostracism. Athen,, p. 30. 

2. Le scoliaste d'Aristophane, Equit.^ v. 851; Plutarque, Âris- 
tides, VII; PoUui, VIII, 20. 

3. Le scoliaste d'Aristophane, Equit., v. 851 ; PoUux, VIU, 20; 
Plutarque, Aristid., VII; Diodore de Sicile, XI, 55; Démosthène, 
confr. Near,, 140; Tzetzes, Chiliad.y XII; Meursius, Atticâs LeeU, 
p. 23; s. Petitus, Leg.AHicœ, V, 9; Paradys,de 0*^racwm.,p. 15-19. 



60 INTRÛDUCnON. 

même sans savoir que Tostracisme était requis contre 
lui. Car à l'assemblée de Tagora, les citoyens se bor- 
naient uniquement à déposer leurs coquilles et leurs 
tessons dans les urnes ; et à l'assemblée du Pnyx qui 
précédait celle-ci de quelques jours, le peuple n'avait 
pas à désigner par ses suffrages le citoyen qui devait 
être soumis à l'ostracisme, mais seulement à statuer 
sur l'opportunité d'un vote d'ostracisme. Il semble 
que le citoyen contre lequel était dirigé le vote d'os- 
tracisme n'était pas nommé, ni même indiqué au peu- 
ple par le requérant, sinon à mots couverts et d'une 
manière détournée et pleine de réticences. Le pro- 
moteur de cette mesure disait seulement qu'un ci- 
toyen menaçait la République par sa puissance et que 
l'intérêt de la chose publique exigeait son bannisse- 
ment ^ La loi laissait au sens politique de chacun 
à juger quel était le citoyen dont l'exil était né- 
cessaire à la sûreté de l'État. C'était surtout laisser 

1. Cf. Plutarque, Àristid., VII, VIII; Nicias, XI; Alcihiad., XIII; 
Pollux,VIII, 20; P^TaAjB, de Ostraeismo Athenientiunif p. 15-19; 
Schœmann, Antiq. jur, puhl. grsec.y XXXV; Grote, Histoire de la 
Grèce, t. V, p. 328, 599, note 3; t. X, p. 52, note 1. 

Dans la longue note du tome V, VdLUieur de VHis!oire de la Grèce 
réfuie & jamais et par les preuves les plus concluantes Tauthcn- 
ticitô et TezBctitude, d'ailleurs déjà mises en doute, du prétendu dis- 
cours de Phalaz contre A Icibiade, inséré dans la collection des orateurs 
attiques sous la rubrique : Pseudo-Andocides, contra Alcibiadem, 



LA CONSTITUTION ATHÉNIKNNE* 61 

toute latitade aux cabales et aux manœuvres des 
partis. 

Le chiffre de six mille suffrages exigé pour que la 
sentence fût légale et le jugement exécutoire garan- 
tissait d'ailleurs que cette condamnation ne serait pas 
l'effet d'une vengeance privée, mais d'une nécessité 
publique, réelle ou illusoire. Sans cette'condition, l'os- 
tracisme eût été une institution ridicule et dangereuse, 
contraire même au principe du suffrage universel. La 
proposition soumise à l'Assemblée n'indiquant pas 
explicitement le citoyen contre lequel on requérait 
l'application de cette loi, chaque Athénien pouvait 
inscrire un nom sur sa coquille selon ses inimitiés 
personnelles. Parmi les votants combien qui, sem- 
blables au paysan d'Aristide S ne connaissaient pas 
les actes de celui contre lequel ils votaitnt 1 Combien 
qui eussent été fort empêchés de donner une cause 
sensée à leur vote ! Il y avait donc, selon toutes pro- 
babilités, grande dispersion de voix. S'il eût sufâ d'une 
infime majorité pour que la décision eût force de loi, 
souvent à cause du nombre illimité de noms divers 
inscrits sur les coquilles, la minorité fût devenue la 
majorité, et un citoyen eût été banni par un très-petit 
nombre de citoyens, c'est-à-dire contre le vœu de I& 

1. PlutArque, ÂrUM., VII. 



62 INTRODUCTION. 

masse des citoyens ; ce qui eût violé la souveraineté 
populaire. L'auteur de CEsprit des Lois remarque qu'à 
Athènes, Tostracisme fut une chose admirable et qu'à 
Syracuse, il fit mille maux *. C'est qu'à Syracuse, cette 
condition d'une majorité écrasante n'existait pas et 
que les Siciliens se bannissaient sans cesse les uns 
|es autres, n'obéissant qu'à l'envie et aux rancunes 
privés •. 

L'ostracisme est la forme suprême de la toute-puis- 
sance du peuple. C'est ^'application de la Raison d'Ëtat 
par la démocratie *. Mais dans ce mode de procédure, 
qui bouleverse toutes les idées de droit et de justice. 



1. a La loi de Tostracisme fut établie à Athènes, à Ârgos et à Syracuse. 
• A Syracuse elle fit mille maux, parce qu'elle Tut faite saos pru- 
« dence. Les principaux citoyens se bannissoient les uns les autres en 
I se mettant une feuille de figuier à la main ; de sorte que ceux qui 
« avoient quelque mérite quittèrent les affaires. A Athènes, où le 
« législateur avoit senti Textension et les bornes qu'il de voit donner 
< à la loi, l'ostracisme fut une chose admirable : il falloit un si 
« grand nombre de suffrages , qu'il étoit difficile qu'on exil<lt quel- 
« qu'un dont l'absence ne fût pas nécessaire. » Montesquieu, de V Es- 
prit des lois , XXIX, 7. 

2. Cf. sur l'ostracisme syracusain ou pétalisme, Uesychius, s. y. ilt- 
TaXioiAoç; Etymologicum magnum, s. v. '£xf uXXof op^aai ; Plutarque^ 
Dionys.^ l; Diodore de Sicile^ XI^ 87. 

3. « L'ostracisme, dit Aristote, est utile aux gouvemants, et même 
«.juste au point de vue des gouvernements basés sur l'égalité; mais 
« il n'est certainement pas juste dans l'idée absolue de la justice. » 
De poltUic. UI, 9. 



LA CONSTITUTION ATH^NIENNS. 63 

dans ce mode de votation où la plupart des citoyens 
ne savaient contre qui il fallait voter, quel r61e impor- 
tant devaient jouer la calomnie et la corruption I Quelle 
arme terrible un habile chef de parti avait dans i'os- 
racisme pour combattre ses adversaires 1 



XI 



Les principes fondamentaux de la constitution de la 
République Athénienne étaient : l'égalité des citoyens, 
ramovibilité des magistratures, la responsabilité des 
magistrats^ la souveraineté du peuple, inamovible 
et irresponsable. 

A Athènes, l'égalité n'était pas un mot mais un fait. 
TûQt citoyen, quelle que fût sa fortune, quelle que fût 
sa naissance, était astreint aux mêmes devoirs et aux 
mêmes obligations, jouissait des mêmes droits et des 
mimes privilèges. Nul ne pouvait s'exempter du ser- 
vice militaire ; chacun devait concourir à la défense 
de la patrie, selon ses moyens, avec la lance du cava- 
lier, la pique de l'hoplite, ou la rame du matelot. 
Xais chacun aussi participait directement au gouver- 



64 ^INTRODUCTION. 

nement de la chose publique et pouvait aspirer aux 
plus hautes fonctions de l'État. Sï le sort faisait sortir 
son uom de l'urne, ou si le Peuple assemblé le nom- 
mait, le dernier Athénien devenait stratège, comme 
Kléon , et il s'immortalisait à Sphaktérie , archonte 
éponyme, comme Eutbymène> et il donnait son nom à 
l'année. 

Le Gens^ devenu exclusivement financier, n'était in- 
stitué que pour faire peser tous les impôts directs smr 
les riches. Ainsi établi, s'il lésait l'égalité, c*était au 
profit de la classe ouvrière. La rétribution des fonc- 
tions publiques et l'indemnité d*un triobole, alloué à 
tout citoyen jugeant dans les tribunaux ou votant à 
l'Assemblée, permettaient au plus pauvre de remplir 
les emplois de l'État et d'exercer ses droits judiciaires 
et ses droits politiques. Sans cette rétribution et sans 
cette indemnité, si injustement attaquées par Aristo- 
phane et par tous les ennemis de la démocratie 
athénienne , les citoyens qui vivaient du labeur quo- 
tidien n'auraient pu distraire de leur journée de tra- 
vail les heures nécessaires pour se rendre au Sénat, 
à l'Assemblée ou au Tribunal ; ils n'auraient pu ainsi 
participer à la toute-puissance politique et judiciaire 
que la loi leur reconnaissait. Seuls les citoyens aisés 
auraient administré, auraient voté et auraient jugé; 



4 



Lk GONSTITirnON ATHIÎNIENNS. 65 

et la démoeratie athénienne, gouvernée par une seule 
classe de citoyens, fût rapidement devenue une vérita- 
ble oligarchie. 



XIII 



L'amovibilité des magistratures et la responsabilité 
des magistrats étaient, dans la constitution athénienne^ 
des principes non moins absolus que l'égalité des ci- 
toyens. Toutes les charges de l'État étaient annuelles. 
L'année expirée^ le titulaire devait se démettre de ses 
fonctions et rentrer dans la vie privée, à moins que 
l'Assemblée du Peuple, jugeant favorablement sa con- 
daite, ne le renommât à ces mêmes fonctions. Sou- 
nnt un citoyen était renommé plusieurs fois de suite 
à une charge publique. Ainsi Périclès fut au moins 
trente fois stratège, Alcibiade environ dix fois, et 
Phocion quarante-cinq fois. 

Le magistrat athénien n'était pas seulement amo- 
Tîble chaque année et- révocable chaque jour, il était 
encore, du plus grand au plus petit, absolument res- 
ponsable de ses actes. A sa sortie de charge, il devait 
justifier de sa conduite devant le Conseil des Ginq*Gents 



66 INTRODUCnOlV. 

et rendre compte de sa gestion devant le Collège des 
Logistesy qui était une sorte de Cour des Comptes. Là, 
il avait à répondre aux avocats de Tadministration 
ou Sungraphes. S'il ne sortait pas victorieux de cette 
enquête, l'amende, la confiscation, la prison, le ban- 
nissement, la mort même était son châtiment. Quand 
on songe qu'à l'expiration de son ministère, le fonc- 
tionnaire public devait comparaître devant les Lo- 
gistes et les Cinq-Cents, et que, de plus, tout citoyen 
avait le droit de déposer une accusation contre lui» 
lorsqu'il était encore en fonctions ou lorsqu'il venait 
de les résigner, on comprend que, pour qu'un magis- 
trat pût être renommé ou même pût quitter sa charge 
avec honneur, il fallait véritablement qu'il y eût été 
impeccable. 

Le mouvement annuel des fonctionnaires et leur 
responsabilité avaient l'avantage de faire rentrer cha- 
que année dans le sein du Peuple les pouvoirs qui lui 
appartenaient comme souverain, et qu'il ne déléguait 
de cette façon que temporairement et sous contrôle. 
De leur côté, les fonctionnaires, ayant sans cesse la 
crainte de n'être point maintenus dans leur charge, 
l'année révolue, et même d'être traduits en justice par 
les Légistes, ne ménageaient ni le zèle ni l'activité 
qui devaient leur assurer le salisfecit de ces magistrats, 



LA CONSTmrriON ATHimSNNB. 67 

sinon la réélection. Us ne s'abandonnaient pas à 
riocurie que provoquent souvent les sinécures in- 
amovibles. Ils considéraient leur place, non comme 
leur propriété, mais comme une courte , difficile et 
périlleuse mission. A Athènes, exercer des fonctions 
publiques, ce n'était pas s'être utile à soi-même; 
c'était bien réellement servir TËtat. 



XIV 



Les orateurs anciens appelaient le Peuple Athénien 

■ 

le Souverain du Pnyx. C'est qu'à Athènes, le Peuple 
exerçait véritablement la souveraineté, en ce qu'il pos- 
sédait à la fois le pouvoir délibératif ou législatif et le 
pouvoir exécutif. 

Lorsque, comme dans la plupart des républiques 
modernes, ces deux pouvoirs sont séparés, il n'y a 
pas souveraineté absolue pour le Législatif. Il ne fait 
que légiférer et il laisse à l'Exécutif la toute-puissance 
exécutrice, avec une grande initiative dans l'exercice 
de ce pouvoir, puisque l'Exécutif, sans consulter le Lé- 
gislatif dont irémane, prend telle mesure et nonune 
tels magistrats qu'il veut pour assurer l'exécution des 



68 INTRODUCTION. 

décrets du Législatif. Il n'y a pas non plus souveraineté 
pour l'Exécutif. Quelle que soit la puissance d'exécution 
et, en certains cas, d'initiative que lui concède le Légis- 
latif, il n'en reste pas moins subordonné aux décisions 
de celui-ci. La lutte qui, au grand préjudice de la 
liberté, éclate souvent entre ces deux pouvoirs, est la 
preuve manifeste que ni l'un ni l'autre n'a la souve- 
raineté. 

A Athènes, il n'en était pas ainsi. L'Assemblée popu- 
laire était seule souveraine. C'était elle qui édictait les 
lois et promulguait les décrets ; c'était elle qui les fai- 
sait exécuter par des magistrats, nommés par elle, 
responsables devant elle, et chargés, chacim en ce 
qui k concernait^ sous la surveillance du Conseil 
des Cinq-Cents, de l'exécution de ces lois et de ces dé- 
crets. L'Assemblée, il est vrai, déléguait une partie de 
son pouvoir exécutif au Conseil des Cinq-Cents, mais 
sous l'acception la plus stricte du terme. Ce sénat, 
qui était avant tout un corps délibératif, puisqu'il 
avait à élaborer les travaux de l'Assemblée et qu'il 
était, en la personne de son chef, l'Ëpistate des Pryta- 
nes, le Président de l'Assemblée , avait bien quelques 
attributions d'un corps exécutif; mais il n'avait nulle 
initiative. Il ne pouvait nommera aucun emploi public, 
sinon à quelques ofûces infîmes, ni décerner aucune 



LA CONSTITUTION ATHÉNIENNE. 69 

lécompense, ni prendre aucune mesure administrative 
importante. Ciomme pouvoir délibératif, le Conseil des 
Cinq«€ents était subordonné à la puissance législative, 
que seule 1* Assemblée exerçait; comme pouvoir exé- 
cutif, le Conseil n'avait que la surveillance et non la 
direction de l'exécution des décisions de l'Assemblée. 
Aiosi le Peuple gardait pleinement sa souveraineté ; il 
était à la fois tête et bras, législatif et exécutif. 



XV 



De même que toute œuvre des hommes, la constitution 
athénienne avait sa grandeur et ses vices. Les anciens qui 
laconnaissaient bien l'ont vivementattaquée ;les moder- 
nés, qui la connaissent moins bien, Font généralement 
glorifiée. Notre devoir n'était pas de la juger; nous 
avons seulement tenté ici de la résumer et de Texpli- 
quer. C'est l'histoire d'Athènes à l'époque d'Alcibiade 
qui fera juger en toute connaissance de cause la con- 
stitution athénienne; car on la jugera là, non dans sa 
théorie, mais dans son application. Quel que soit d'ail- 
leurs le jugement qu'on porte sur cette constitution» 
on ne pourra pas nier qu'elle n'ait été la plus démo- 



70 INTRODUCTION. 

cratique * de toutes les constitutions républicaines du 
passé et du présent ; et on se souviendra que les Athé- 
niens, régis par ces institutions, si dangereuses qu'elles 
paraissent, ont donné au monde ce siècle de gloire qui 
a été justement appelé : le Rêve de l'Humanité. 

« n n'a jamais existé de véritable démocratie, a dit 
< J. J. Rousseau \ et il n'en existera jamais. S'il y 

1. L*esclayage, voilà la seule objection des écrivains'de l'école de Jo- 
seph de Maîstre i la démocratie athénienne, n n'y avait point dé- 
mocratie puisqu'il y avait esclavage, et sans l'esclavage il ne saurait y 
avoir de démocratie. C'est spécieusement déplacer la discussion. L'es- 
clavage une fois admis, il n'y a plus à s'occuper que des citoyens 
vis-à-vis des citoyens et non des citoyens vis4-vis des esclaves. 
A Athènes, l'esclavage violait la fraternité humaine; il ne. portait pas 
atteinte à l'égalité civique. Les esclaves, étrangers pour la plupart, 
n'avaient pas à participer aux droits des citoyens. Ainsi, l'esclavage 
n'infirme nullement la démocratie des Athéniens. 

Quant à la seconde proposition du dilemme, que l'esclavage était une 
condition absolue des démocraties antiques, elle n'est pas irréfutable. 
Tout d'abord l'esclavage semble résoudre la redoutable question so- 
ciale. Mais la guerre servile qui menace les pays où il y a l'esclavage 
n'est pas moins à craindre que la guerre sociale. D'ailleurs à Athènes, 
malgré l'esclavage, les citoyens pauvres étaient en majorité sur les 
citoyens riches. Pour un chevalier ( limeùç ) il y avait dix mercenaires 
(OYjTiç). L'esclavage ne désarmait donc pas le socialisme. L'esclavage 
au reste n'existait pas que dans les démocraties comme Athènes* 
il existait aussi dans les monarchies comme la Perse et dans les aris- 
tocraties comme Sparte. Si Athènes eût été gouvernée parla monarchie 
ou par l'oligarchie, elle eût^ eu des esclaves. On ne doit pas consi- 
dérer l'esclavage comme la base des sociétés antiques, mais comme un 
de leurs éléments secondaires. 

2. Du CùfUrat Social, III, 4. 



LA CONSTITUTION ATHÉNUENNE. 71 

< avait on peuple de dieux, il se gouvernerait démo- 

< cratiquement. Un gouvernement si parfait ne con- 

< vient pas à des hommes. » S'il s'agit de Tantiquitë, 
c*est un sophisme. Les Athéniens connurent la vérita- 
ble démocratie. Et ils n'étaient pas un peuple de dieux. 
S'il s'agit des temps modernes, c'est une vérité mani* 
faste. L'état même des nations modernes, l'étendue 
de leur territoire, le grand nombre de leurs citoyens, 
la multitude de leurs magistratures, la complication 
de leur administration s'opposent à ce qu'aucune d'elles 
pratique la démocratie comme on la pratiquait à Athè- 
nes. Ces nations ne peuvent vivre que dans une démo- 
cratie modérée, car elles ne peuvent se gouverner que 
par le système représentatif. En admettant que la con- 
stitution athénienne ait été parfaite, les Législateurs 
ne sauraient la prendre pour modèle. Les change- 
ments survenus depuis plus de vingt siècles dans les 
conditions d'existence des nations ont fait de la démo- 
cratie des Athéniens une généreuse utopie. 



LIVRE PREMIER 



451-4S1 At. J. g. 



HISTOIRE 



D'ALGIBIADE 



ET DE 



LA RÉPUBLIQUE ATHÉNIENNE 

DEPUIS LA MORT DR PÉRIGLÉS JUSQTJ^A L^AVÉMEMEMT 

DES TRENTE TYRANS. 



LIVRE PREMIER 

451 -4SI Av. J. G. 

CHAPITRE PREMIER 

La noblesse à Athènes. — Les Enpatrides et les Plébéiens. — 
Généalogie d'Alcibiade. — Rôle des Alcméonides dans This- 
toire d'Athènes. — Klinîas père d'Alcibiade. — Bataille de 
Ghéronée. — Mort de KUnias. — Pérîclès tuteur d'Al- 
cibiade. — L'éducation athénienne. — Yie intime de Pen- 
des. — Aspasie. — Premières années d'Alcibiade. — Péridès 
et Alcibiade. 

La constitution athénienne, essentiellement égali- 
taire, accordant à. tous les mêmes droits, exigeant 
de tous les mêmes devoirs, ne pouvait faire aucune 
distinction entre le descendant d'une ancienne famille 



76 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

eupatride et le fils du plus humble artisan. Le 
beau titre de citoyen qui rendait égaux les fils d'A- 
thènes et auquel avait droit tout Athénien né de 
parents libres, était le seul reconnu par la loi. Le 
peuple, au contraire) quelque jaloux qu'il fût de l'exer- 
cice de ses droits démocratiques et de la plénitude 
de sa souveraineté» admettait une certaine dis- 
tinction entre les plébéiens et les nobles. « Que tu te 
« tiens d'une façon vulgaire, Ëpigènes I — Aussi, 
< Socrate, répondit Ëpigènes, suis-je un plébéien. * » 

Le peuple faisait d'instinct entre les plébéiens et 
les Eupatrides cette différence qui, n'étant pas pres- 
crite par la loi, n'apportait ni à l'une ni à l'autre de 
ces deux classes aucun privilège, aucune préroga- 
tive. A l'époque d'Alcibiade , quelques gens eupatrides 
comme les Eumolpides, les Géryces et les Étéobuta- 
des * avaient conservé à titre d'héritage le droit ex- 
clusif de remplir certains sacerdoces, de présider cer- 



% 'û; Idiemxûc, gçTj, xb c&\ul Ixeic, w 'Em'Yeve;. Kal ô;, ISicon) 
fàv, IçTQ, t\\kiy & £(i^xpaTT)c. Xénophon, Memoràb., in, 12. 

2. La famille des Eumolpides, descendant d'Eumolpos, fils de Pose 
don (Neptune) et fondateur des mystères d'Eleusis, conserva toujours 
le sacerdoce du temple de Démèter (Cérès). De père en fils, les Eu- 
molpides étaient prêtres d*Éleusis. Les Céryces, issus de Céryx, étaient 
hérauts sacrés d*fileusis. Le sacerdoce du temple d'Athènô (Mi- 
nerve) appartenait aussi à une ancienne gens, les Étéobutades. Cf. 



LA NOBLESSE A ATHÂIIES. 77 

taines cérémonies religieuses, d'offrir certains sacri- 
fices. Hais de leurs antiques privilèges il ne leur res- 
tait que cette seule prérogative. 

Qaoique la haute naissance ne donnât aucun pri- 
vilège, elle était cependant un double titre à l'intérêt 
de la multitude. D'une part, les Grecs estimaient que 
les vertus etles grands sentiments se transmettaient de 

père en fils ^ ; d'autre part, le descendant d*un homme 
illustre était à leurs yeux un vivant souvenir des 

fastes helléniques. La naissance était encore profita- 
ble en ce qu'elle mettait en vue le jeune citoyen dès 
Tflge et même avant l'âge où il entrait aux affaires. 
Ces avantages d'une antique origine étaient si peu 
méconnus à Athènes que certains citoyens se dres- 
saient de fausses généalogies '. 

Si en effet la naissance illustre inspirait l'intérêt de 
la multitude, et de là facilitait l'accès aux grands râles 
politiques, Alcibiade était marqué d'avance pour les 
succès de la tribune et le commandement des armées. 
H semblait prédestiné, cet enfant qui devait être le 

Plotarque, Vit. X. Orat. Lycurg, i ; Pausanias, I, 21 37 ; Harpocra- 
tion^ Hésychius et Suidas, s. v. E0(jio>m89ti et 'ExcoSuTaSat ; Mém. de 
l'Àcad. des Inscriptions, t. XVIII, p. 60, sq. et t. XXIII, p. 51, sq. 

1. Aristote, cité d'après Stobée par Fabricius, Biblioth* GraCy 
L XII, p. 275 ; Plutarque, de Nobilitat. 

2. Le scoliaste d'Aristophane, Àves, v. 284. 



78 HlSTOiRB û'âLGIBIADE. 

plus grand capitaine comme le plus grand orateur de 
son temps; qui devait inspirera tous les Grecs une telle 
idée de son pouvoir qu'ils allaient bientôt penser « que 
€ pour lui rimpossible n'existait pas * ; » qui devait 
avoir une si grande influence sur les affaires de la Hel- 
lade que^ dans le cours de sa vie politique etHÛlitaire, 
on saurait à la victoire ou à la défaite d'un parti qu'Alcî- 
biade le commandait ou le combattait; enfin, qui devait 
recevoir du Peuple Athénien le triomphe, et des prêtres 
d'Olympie cette palme sacrée, semblable à une apothéose. 
Aucun Athénien ne revendiquait une plus haute 
origine. < Ma famille ne remonte-t-elle pas jusqu'à 
Zeus? » disait Alcibiade^ non sans une certaine ironie ^. 
Par son père Kllnias, fils d'Alcibiade l'Ancien, Alcibiade 
était Éacide '; il descendait d'Ajax le Télamonien, roi 

1. Nihil eum non effieere pos$e ducehant, Comelias Nepos, Alei" 
biad, vu. 

2. Platon, Prim, Àlcibiad. , p. 120. — Alcibiade, élève de SocraU 
et des sophistes^ était ce qu'on appelle aujourd'hui un esprit fort. 
Aussi, quoiqu'il se plût par orgueil à rappeler souvent qu'il descendait 
de Zeus (Jupiter), il ne le disait pas d'un ton bien convaincu* D'ail- 
leurs la grande foule des AtbénieDS, si religieux encore et si res- 
pectueux des choses du passé, ne songeait pas à s'étonner de ces pré- 
tendues origines divines ou héroïques. Il n'y avait pas alors à Athènes 
une seule fainille Eupatride, remontant à plus de trois siècles, dont 
l'arbre généalogique n'eût ses racines dans les temps légendaires. 

3. Les Éacides descendaient d'un fils de Zeus, Éaque, qui durant sa 
vie fut roi de Salamine, et qui devint après sa mort un des trois juges des 



G<N]LLtX>aiE D*ALC1BIADE. 79 

de Salamine ^ Par sa mère Dinomakhè, fille de Hé- 
gakiès le Jeane, Âlcibiade appartenait à l'illustre fa- 
mille des Alcméonides '• 

A eax seuls, les aïeux légendaires et historiques 
d'Alcibiade rappellent toute l'histoire d'Athènes. Du 
côté paternel, c'est Ajax 9 l'un des héros du siège de 
Troie, qui conduisit, dit Homère, « douze vaisseaux noirs 

Enfers. Eaque eut deux fils, Tâamon^ père d'Ajaz, et Pelée, p^e 
d'Achille. 

1. Platon, Prtm, Alcibiad., p. 120; Plutarque, Aleihiad.y I; 
SokUj X; Isocrate, de Bigis, 10; Produs, m Plat. Àlcihiad, I, 
p. 1145 ; Meursius, Lectiones Atticœ, p. 333, sq.; Wischer, Alkibùidet 
vnd Lytandros , p, 15; Wiggers, Quœst. de Alcîbiad., p. 60; Gham- 
beau, de Alcibiade, dissertât., p. 12, 15; Hecker, de Alcibiadis mo- 
rUms, p. 21, 22, 23; Hertzberg, Alkibiades der Staatsmann und Feld-^ 
fcerr, p. 18. 

1 Plutarque, Aleih., I; Isocrate, de Big. 10; Platon, Prim, Akih,, 
p. 104, 121; Lysias, C. Alcihiad. Minor.j I, 33. Cf. Thucydide, V, 43; 
Suidas, s. y. 'AXxi6iaÔT)c; Valère Maxime, 111,1; Aulu-Gelle, Noct. 
AUie.y XY, 17 ; Cornélius Nepos, Alcib,, I; Libanius, Declam., XXIX ; 
Keursius, Lectiones AUiex, p. 333, sq.; Haupmann, Alcibiades Ando- 
eifUus (dissertation insérée dans les Oratores grœci de Reiske, t. VIII, 
p. 575); Chambeau, de Alcihiad. dissert., p. 12-15; Hecker, de Alci" 
Wod. morib., p. 21, 22, 23; Wiggers, Quœst. de Aldbiad,, p. 60; 
Wischer, Alcihiad. und Lysand., p. 15; Hertzberg, Alkihiades der 
Staatsmann und Feldherr, p. 20, sq. 

Démosthène {adv. Mid., 144) dit que c'est par son père qu'AIci-* 
biade était Alcmôonide; mais cette assertion, qui est absolument 
en contradiction avec les autres témoignages anciens, moins posté- 
rieurs à l'époque d'Alcibiade que le plaidoyer contre Hidias, et qui, 
de ravis de commentateurs, est peut-être due à une erreur de 
copiste, n'a plus à être discutée* La question a été résolue. 



80 * HISTOIRE d'aLCIBIABB. 

sur les rivages barbares ;» c'est Eurysacès qui fit don à 
Athènes de Tile de Salamine et auquel les Athéaiens 
décernèrent les honneurs divins et élevèrent un autel 
qui subsistait encore du vivant de Pausanias * ; c'est 
Kilnias l'Ancien, l'ami et le conseiller de Solon * ; c'est 
Alcibiade l'Ancien qui, conjointement avec Kllsthènes, 
ramena les exilés à Athènes, chassa les tyrans et éta- 
blit la démocratie ' ; c'est Rltnias, deuxième du nom, 
qui eut pour fils le stratège Kléopompos, vainqueur 
de Lokriens à Alopè * ; c'est enfin, le père même d' Alci- 
biade, Kltnias, troisième du nom, qui se conduisit en 
héros au combat d'Artémision, à bord d'une trirème 
équipée à ses frais, et qui tomba glorieusement à la 
sanglante bataille de Goronée ''. 

1. Plutarqne, Sok>n, XII. Pausanias, I^ 35. 

2. Plutarque, SoloUy XXI. 

3. Isocrate, de BigU, 10. Cf. Hérodote, VI, 131 ; Lysias, C. Aleib. 
minor.f I, 33. 

4. Thucydide, II, 26» 58. — Aucun des monographes d'Alcibiade ne 
nomme parmi ses parents ce Kléopompos qui cependant est expressé- 
ment désigné par Thucydide comme fils de Kltnias. Peut-être ce Kléo« 
pompos futril frère aîné du grand Alcibiade; mais nous ne le pensons 
pas. S*il Veut été effet, il est hors de doute qu'il eût été mentionné 
par Platon, par Isocrate ou par Plutarque, et désigné comme tel par 
Thucydide. On doit plutôt croire qu*Âlcibiade l'Ancien, Tami de Klis- 
thènes, avait un frère, nommé Kilnias, qui eut un fils, nommé Klêa- 
pompos, lequel était cousin et non fils du Kltnias père d'Alcibiade. 

5. Isocrate, de Bigis, XI3 Hérodote, VIII, 17; Plutarque, Alcih,, h 
Cf. Diodorede Sicile, XU, 6. 



GiN^ALOGIB D'aLCIBIADE. 81 

Oa cAté maternel, voici d'abord AlcméoD, fils de 
Targonaute Amphiaraûs et époux de la nymphe Cal- 
lirrhoë; voici ensuite Tarchonte Hégaklès, qui or- 
donna le massacre dès partisans du conspirateur 
Gylon et qui fut banni comme sacrilège * ; puis vient 
Hëgaklès, deuxième du nom, vainqueur aux Jeux 
Pythiques dans la quarante-septième Olympiade ' ; 
puis Alcméon le Jeune| ami de Grésus , roi de Lydie ' ; 
puis Uégaklès, troisième du nom, qui épousa Agariste, 
fille de Kllsthènesy tyran de Sicyone S et qui» chef du 
parti de la plaine \ fut tour à tour allié et ennemi de 
Pisistrate, lui donna sa fille en mariage et le chassa 
deux fois de TAttique ' ; puis le grand Rllsthènes, qui 
fonda la ville de Lipsidrion, qui reconstruisit, en partie 
à ses frais, le temple de Delphes, qui renversa la dy- 
nastie pisistratide et qui donna à Athènes sa première 

1. Hérodote, V, 71; Thucydide, 1, 126 j Hutàrque, 5oIon, XIV. 

3. Piadare, Pyth,, VII, ?. f2. Cf. Isocrate, de Big., X. — Isocrate 
conrond les Jeux Pythiques avec les Jeux Olympiques et Hégaklès 
avec AlcméOD. 

3. Hérodote, VI, 12B, 127. 

4. Hérodote, VI, 127-131. 

5. Hérodote, I, 60; Plutarque, Solon^ XXXIX. — Au temps de 
Pisistrate, les citoyens de TAttique formaient trois partis : le parti de 
a Plaine, le parti de la Montagne et le parti du Rivage ; les labou- 
reurs, les bergers et les marins. 

6. Hérodote, I, 60-61-63; Isocrate, de Big.j X ; PluUrque, de Ma- 
liQfi. Herodot, , XY. 

1 6 



82 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

constitution vraiment démocratique^; puis enfin le 
frère de Kltsthènes, Hippokratès, qui eut deux enfants, 
dont Tun, Mégaklès , quatrième du nom, fut père de 
Dinomakhè S mariée à Rltnias et mère d'Alcibiade, et 
dont l'autre, Âgariste, épouse de Xanthippos, vainqueur 
des Perses à Mykale, engendra le grand Périclès*. 

Fils de Kllnias et de Dinomakhè, Âlcibiade était donc 
arrière-petit-lilsdê KItsthènes, tyran de Sicyone, arrière- 
petit-neveu de Klisthènes le Réformateur, petit-neveu 
par alliance de Xantbippos le vainqueur de Hykale, et 
cousin issu de germains de Périclès\ 

1. Hérodote, V, 62; Plutarque, Pericl, III. 

2., Ce Mégaklès eut un autre enfant, Euryptolème, qui fut p&re de 
Pisianaz et d'Isodicè, laquelle épousa Cimon l'Ancien. (Plutarque, 
Cimon, V.) 

3. Hérodote, VI, 131; Plutarque, Pericl, III; Alcibiade, I;l8o- 
crate, deBig., X; Platon, Prim. Alcih., p. 104, 105.^ Cf. Démos- 
thène, C. Jftd., 144; Libanius, Déclamât. XXIX; Suidas, s. y. jlkXxi- 
SiairnQi Valère-Maxime, lU, 1; Aulu-GcUe, Noct. ÀUic, XV, 17; 
Wiggers, Quxst, de Àlcib., p. 61 ; Chambeau, de Alcibiad. dissert., 
p. 12-15; Hecker, de Alcih, morib., p. 23; Vîscher, Alkib, und 
Lysand,, p. 15; Uertzberg, Alkibiad,, p. 20 et p. 53-55. 

4. 'Avc<)/ia5oQ;. — Dinomakhè, mère d' Alcibiade, était cousine ger- 
maine de Périclès. Selon Cornélius Nepos, après la mort deXlînias, 
elle serait devenue la femme de Périclès. Mais cette assertion , que 
Cornélius Nepos ne donne que sous la forme dubitative : dicitur, ne 
mérite pas discussion. 

Suidas, 9. V. *AXxt6iaoY); ; Valère-Maxime, III, 1; A ulu- Celle • J^Tocr. 
AU.j 15, 17, et la plupart des hisioriens et des commentateurs mo- 
dernes font Alcibiade neveu (àdtXçtÔovç) de Périclès. C'est devenu 



NAISSANCE D*ALGIBIADE« -83 

Alcibiade naquit au dème Skambonis S de la tribu 
Léootide % dans la seconde ou dans la troisième an- 
née de la quatre-yingt-deuxième Olympiade, en 451 
OQ en 450 avant l'ère chrétienne'. Il fut inscrit sur le 

un lieu commun historique. Leur erreur vient sans doute de ce 
qu'oubliant, on ne sait pourquoi, le témoignage formel d'Hérodote 
(VI, 131), et dePlutarque {PericL, Ui), qui disent qu'Agariste, fille 
d'Hippokratès, épousa Xanthippos et en eut Périclès, ils font cette 
Agiriste épouse de Périclès. Dans ce cas même , Alcibiade n'eût pas 
I été neveu, mais petit-neyeu de Périclès. 

1. Plutarque, Alctb,, XXIIl. 

2. Hesychius, s. t. Mup(jLV)xyjc; Bœckh^ Corpus Inscript. grxCf 1. 1^ 
n* 170. Cf. Sauppe, Dedem. urb. Àthen.y p. 124; Hanriot, Top, des 
dèmes de VÀttique, p. 33. — Le dème Skambonis était un dème urbain; 
Alcibiade était un Athénien d'Athènes. 

3. Selon la regrettable coutume des auteurs anciens, les historiens 
grecs et latins ont négligé de nous apprendre la date de la naissance 
d'Alcibiade. On peut cependant, sans user d'inductions trop hasardées, 
la fixer presque en toute certitude à Tan II ou III de l'Olympiade LXXXII 
(461 ou 450 ayant Jésus-Christ). La donnée la plus concluante est 
celle^i. On sait que les Athéniens ne possédaient leur complète majo- 
rité politique qu'à Tâge de trente ans. JDès vingt ans, ils avaient le 
droit d'assister et de voter à l'Assemblée; mais ils ne harangaient 
le peuple et ils ne remplissaient de fonctions publiques qu'après trente 
ans. (Voir l'Introduction de VHistoire d'Àlcibiade, p. 560 Or, l'entrée 
d'Alcibiade aux affaires, signalée par le renvoi des ambassadeurs lacé- 
démoniens et par l'alliance contractée avec Argos^ date de Tannée III 
OQ IV de la LXXXIX* Olympiade (421 ou 420 av. è. C). Et Plutarqua 
{Âlcib.j XIIIj dit qu'Alcibiade entra dans la carrière politique « étant 
encore tout jeune homme, Sti {utpàxiov w. • Thucydide fait aussi 
remarquer la grande jeunesse d'Alcibiade (V, 43). Il faut inférer de 
cette double assertion, non pas qu'Alcibiade occupa à vingt ans la 
première magistrature, mais qu'il se mêla à la vie politique aussitôt 



B4 HISTOIRE d'âLCIBIADE. 

registre publies sous le nom d'Alcibiade, fils de Kit- 

Tâge réglementaire atteint^ c'est-à-dire dès qu'il eut trente ans. Or 
puisqu'Âlcibiade avait trente ans en 421, il dut donc naître en 451. 
On pourrait donner encore d'auti^s preuves. Ainsi, selon la plupart des 
auteurs anciens, Alcibiade fit ses premières armes à la bataille de Poti- 
dée, qui fut livrée en 432 ou 431 av. J. G. Il avait donc à cette époque 
dix-neuf ou vingt ans. C'était en effet l'âge où les jeunes Athéniens, 
astreints au semce militaire depuis leur dix-huitième année, faisaient 
en certains cas partie des expéditions. Chambeau {de Alcib. disxert.f 
p. 18 et 19) I qui, à peu près d'accord avec nous, assigne positive- 
ment à l'année 450 av. J. G. la naissance d' Alcibiade, donne en- 
core d'autres preuves. Nous les citons, car elles ne peuvent que for- 
tifier notre assertion ; mais, pensant qu'elles sont basées sur des don- 
nées trop vagues et trop hypothétiques, nous les laissons sous la 
responsabilité de Chambeau : a Restât adhuc ut annum definiamus 
« Alcibiadis nostri natalem quem nullus scriptor definite comme^ 
« morat, qaare conjecturis rem expediamus oportet. Primum vero 
I e ttemmatis conspectu salis liquet Dinomaehem, Alcibiadis ma* 
« trem, circiter Olymp. LIVI, ^^natam fuisse : siponamus eam cum 
c Clinia nuptam esse anno decimo octavo {ut mos erat apud Athe- 

■ nienses)f tum Aleibiades fere Olymp. LXIXII, 2 (450 a. Ch.) natus 
« est, Nam quum Clinias pater apud Coroneam cecidisset {Olymp. 
« LIIXlIj 2) Aleibiades infans adhuc erat. Deinde Xenophon eum cum 
« Pericle de legibus - colloquentem inducit, ubi vigesimum annum 

■ nondum agebat; prima stipendia autem apud Potidœam meruit 
« Olymp, LXIZVIIf 4. Jam ex Platonis dialogis palet anno quarto 
« Olympiadis LIIZIX trigesimum annum egisse, > — Disons, par 
parenthèse, qu'un historien fait naître Alcibiade en 445, c'est-à- 
dire deux ans après la mort de son père , tué en 447 . Les autres 
monographes d'Alcibiade donnent cette même date de 451 ou de 450. 
Cf. Wiggers, Quxst, de Akibiad., p. 62; Hecker, de Akibiad. mort- 
bus. p. 24; Vischer, Alkib. und Lysand.^ p. 15; Hertzberg, Alkib. der 
Staalsmann und Feldherr, p. 21. 

1. Cette inscription, qui consacrait la légitimité de l'enfant et lui 



KliNIAS. 85 

nias. C'était la coutume chez les Athéniens, qui ne por- 
taient pas de nom de famillei de donner au fils aîné le 
nom de Taïeul et souvent au plus jeune le nom du 
père^ Ainsi le frère cadet d'Alcibiade, que mentionne 
PialoDy s'appelait RUnias'. 

Le père d'Alcibiade n'était pas homme politique, 
cofflme ravaiect été ses aïeux KItnias l'Ancien et Al- 
cibiade l'Ancien, comme devait l'être son fils Alcibiade . 
La figure de Kltoias est celle d'un riche citoyen et 
d'an brave guerrier. Il était à cause de sa fortune in- 

assunit le droit d'héritage, était enregistrée à la fête des Apaturias , 
qai tombait au mois Pyanepsion (octobre-novembre). L'eafant pouvait 
être inscrit depuis le jour de sa naissance jusqu'à l'ftge de sept ans. 

1. Par notre longue généalogie d'Âlcibiade, on a pu sa convaincre 
de cet usage. Que d'AIcméons, de Klîstbënes et de Hegaklès, dans la 
gent AIcméonide ! Que de KItnias et d*Alcibiades dans la gens Eacide I 
On pourrait citer encore de nombreux exemples de la transmission du 
nom de générations en générations. Miltiade, fils de Gimon, donna 
ce nom A son fils, le grand Cimon. L'alné des fils légitimes de Périclès, 
fils de Xanthippos, s'appelait Xanthippos. Le plus jeune, que Périclès 
eut d'Aspasie, fut nommé Périclès. 

2. Platon, Pro<ogor«, p. 320; Prim. Alcib,, p. 104, 118.— On 
a*a d'autres renseignements sur ce frère d'Alcibiade que cette mention 
de Platon dans le Protagoras et dans le Premier Alcibiade. 11 n'était 
plus jeune qu'Alcibiade que de deux ou trois ans. Comme Alcibiade, il 
eut pour tuteurs Périclès et Ariphron. Dans le Premier ÀkibiadCf 
p. 118, Alcibiade traite ce frère avec mépris. Il l'appelle insensé : (laivô- 
[icvov àvOpcdicov. £t Socrate semble ne pas désapprouver cette épithète. 
Peut-être ce Rlinias mourut-il avant trente ans. En tout cas, il ne joua 
aucun rôle dans Thistoired^ Athènes. 



86 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

scritsar la liste des trlérarques. A Tépoque de Tinvasion 
de Xercès , sa trirème fit partie de la flotte athénienne 
qui repoussa les Perses au combat naval d*Ârtémisiony 
(480 av. J. G.). Selon Hérodote, « Rltnias s'y distingua 
le plus entre les Athéniens, qui eux-mêmes effacèrent 
par leurs exploits tous les autres Grecs ^ > Trente- 
trois ans plus tard, en 447, lorsque las de subir un 
gouvernement imposé par le démocratie athénienne» 
les Béotiens du parti aristocratique, exilés de Thèbes, 
prirent les armes, Klînias, malgré son âge avancé et 
malgré les prudents conseils de Périclès, partit avec 
les mille hoplites volontaires qui se joignirent patrie- 
tiquement au;x troupes alliées que le stratège Tolmidas 
conduisait contre les révoltés. A la sanglante bataille 
de Goronée qui termina l'expédition, le père d'Alci- 
biade combattit et mourut vaillamment aux côtés de 
Tolmidas \ 

Voilà, dans toute sa concision, la vie si obscure, si 
simple et si glorieuse de cet homme auquel l'ambitieux 
Alcibiade aurait dû faire graver cette épitaphe : Il ne 
se mêla pas à la politique et mourut pour la patrie. 
Par leur silence même, les historiens affirment que 



1. Hérodote, VIII, 17 ; Plutarque,iilct&tad., I; Isocrate, de Big.y XI. 

2. Thucydide, I* 1^3; Diodore de Sicile, XII, 6; Plutarque, Peri^ 
cleSfXXXf^X Àlcibiad., I; Isocrate, d« Bt^., XI. 



KLtNIAB. 67 

KItnias resta toujours en dehors des luttes politiques 
qui, durant ce siècle de grandeur, passionnèrent, agitè- 
rent et finirent par ruiner le peuple d'Athènes. Et, il 
faut le dire à la gloire de Kllnias, son illustre origine, 
sa grande fortune et sa parenté avec Pèriclès lui au- 
raient donné accès aux charges les plus élevées de la 
République, et lui auraient facilité, s'il eût eu un peu 
d'éloquence, ce qui n'était pas un talent rare dans la pa- 
trie des orateurs, les triomphes de la tribune du Pnyx. 
On peut donc regarder la mort de Rltnias, qui fit Al- 
cibiade orphelin trois ans après sa naissance (447 av. 
J. G.), comme n'ayant pas été sans influence sur le 
caractère et l'avenir de cet homme illustre. En par- 
tant pour l'expédition de Béotie, Rlioias, inquiété peut- 
être par de tristes pressentiments, avait désigné Péri- 
dès et Ariphron, ses deux cousins germains du côté de 
sa femme, pour tuteurs de ses deux enfants ^ Si Rlî- 
nias avait vécu, sans doute les conseils et l'autorité de 
cet honune dont le caractère noble, simple, aussi fa- 
natique du devoir qu'indifférent à l'ambition, fait son- 
ger aux Romains des premiers temps de la République, 
auraient su maîtriser les ardentes passions et l'ambi- 
tion excessive d'Alcibiade. Admis même que Rltnias 

1. Platon, Prim. Àlcib., Cf. p. 104; Protagoras, p. 320, Plutarqiie, 
Aleib.j I; Isocrate, de Bigit^ XI. 



88 HISTOIRE D'AIiCIBtADI. 

n'eût pu par son exemple et ses remontrances par- 
venir à dompter cette nature d'acier, semblable à une 
lame d'épée qui, flexible autant que ferme, ne plie que 
pour reprendre aussitôt sa' forme, il est au moins cer- 
tain que le milieu dans lequel se fût écoulée la jeu- 
nesse d'Alcibiade n'eût pas développé chez lui les 
instincts ambitieux. Au contraire, sous la tutelle 
de Périclès, Alcibiade vécut au foyer même des 
passions politiques. Avec son intelligence précoce et la 
faculté d'assimilation des enfants doués, il s'initia 
très-jeune aux sentiments multiples, aux sophismes 
plus ou moins généreux, aux mille intrigues des hommes 
de parti. Quand Alcibiade cessa d'être un enfant et 
devint un éphèbe, Périclès qui avait dû remarquer ses 
désirs prématurés de briller et de dominer [ne se fît 
pas faute sans doute de parfaire dans des entretiens 
familiers, à la fois plus simples et plus pratiques que 
ceux de Socrate, cette éducation d'homme d'état. Le 
mécanisme de la politique athénienne, dont des conver- 
sations tenues chaque jour devant l'enfant lui avaient 
superficiellement indiqué les principaux ressorts, fut 
par Périclès expliqué au jeune homme dans tous ses 
rouages. En même temps qu'il révélait à Alcibiade 
les intrigues et les moyens de la vie politique, le c^rand 
Périclès, qui plus que tout autre avait joui et souffert 



P<RICLÈS ST ALCIBIADB. 89 

du pouvoir, ne lui en montrait-il pas la grandeur et 
l'inanité ? 

On regrette que les historiens anciens ne nous aient 
pas conservé quelques-uns de ces entretiens entre le 
tuteur et le pupille, entre ces deux ambitieux d'égale 
force, Tun au faite de la puissance et revenu de tout, 
Tautre dans l'ivresse des premières espérances et aspi- 
rant à tout, et qui s'enviaient peut-être mutuellement. 
Seul Xénophon * nous a laissé une de ces conversa- 
tions quMl a recueillie soit de la bouche même d'Al- 
cibiade, soit d'après le bruit public. Quoique Fau- 
teur des Helléniquis y ait manifestement prêté à Alci- 
biade la dialectique captieuse de leur mattre com- 
mun Socrate, et qu'on n'y puisse guère trouver un 
vague écho de l'éloquence juvénile du futur orateur, ce 
court dialogue est précieux pour l'historien. Sa sim- 
plicité et sa conclusion négative lui donnent un vif 
intérêt, comme à tous les mémoires de Xénophon, 
moins ornés mais plus véridiques que les dialogues 
de Platon. 

C'est avant Tâge de vingt ans*, dit Xénophon, qu'AI- 
cibiade eut cet entretien avec son illustre tuteur « Dis- 
« moi, Périclès, peux-tu m'apprendre ce que c'est que 

1. Memoràb., l, 2. 
3. Optv tlxotfiv ix&v. 



90 HISTOIBE D'aLCIBUDE. 

« la loi?— Assurément, dît Périclès,— Parles Dieux 1 

< enseîgne-le-moi ; car j'entends louer certaines per- 
c sonnes parce qu'elles observent religieusement les 
« lois, et j'estime qu'on ne mérite cet éloge que si on 
c sait ce que c'est que la loi. — Il n'est pas difficile , 
c Alcibiade, de te contenter^ répondit Périclès : la loi 
« est tout ce que le Peuple Assemblé a sanctionné, tout 
« ce qu'il a ordonné de faire ou de ne point faire. — 

< Mais qu'ordonne-t-il de faire? le bien, ou le mal? — 

< Par Zeus! le bien, enfant; Teux-tu qu'il ordonne le 
« mal ? — Et si ce n'est pas le Peuple ; si, comme dans 
«r l'oligarchie , ce sont quelques citoyens qui s'assem- 
« blent et qui prescrivent ce qu'on doit faire, com- 

< ment cela se nomme-t-il? — Dès que c'est la frac* 
« tion des citoyens au pouvoir qui ordonne quelque 
c chose, cet ordre est une loi. — Si, au contraire, un 
« tyran usurpe la puissance, et qu'il ordonne au peu- 
<• pie ce qu'il doit faire, est-ce là encore une loi ? — As- 
« sûrement, répondit Périclès , puisqu'elle est donnée 
« par celui qui commande. — Mais , reprit Alcibiade* 
« quand le renversement des lois a-t-il lieu? n'est-ce 

< pas lorsque le fort, sans se servir de la persuasion, 
« contraint le faible à faire ce qu'il lui plaît ? — Je le 
« pense ainsi. — Ainsi, le tyran qui force les citoyens 

< à obéir à ses caprices est donc ennemi des lois? ^ 



PiRICL&S ET ALCIBIADE. 91 

« Assurément. J'ai eu tort d'appeler lois les ordres 
c d'un tyran qui n'emploie pas la persuasion pour les 
« faire exécuter, ditPériclès.— Et lorsqu'un petit nom* 
« bre d'oligarques, ayant la puissance souveraine, dicte 
« ses volontés à la multitude sans demander son 
« aveu, faut-il appeler cela une violence ou une loi ? 
« —De quelque part que vienne l'ordre, qu'il soit 
c écrit ou verbal, dès qu'il n'est fondé que sur la 
> force, il me semble plutôt une violence qu'une loi. 
« — Hais, ce que la multitude, qui a le pouvoir, or- 
c donne aux riches sans obtenir leur consentement 

< sera donc aussi violence et non pas loi ? — Gela est 

< très-vrai, Alcibiade. Quand nous étions à ton Age, 
« nous étions forts sur ces difficultés, nous nous plai- 
c sions à subtiliser , à sophistiquer comme tu le fais 

< maintenant *• » 

Périclès ne fut pas un modèle pour Alcibiade seu- 
lement conmie homme politique ; il lui servit aussi 
d'exemple comme homme privé. Oserait-on avancer 
que la vie intime de celui qu'on appelait l'Olympien % 
et qui divorçait publiquement avec sa femme pour 
épouser sa maîtresse Aspasie, l'hétaïre de MiletS ne 

1. Xénopbon, Memorab,y I, 2. 

2. Platarque, PericU, VIIT; Fragm. comte, grœc, p. 752. 

3. Plutarque, Pericl., XXIV; Harpocralion, s. v. 'Aoita^ia. —Quoi- 
que d^un esprit infiniment plus élevé et d'une conduite moins déréglée 



92 HISTOIRE D'ALGIBIADB. 

contribua pas à égarer le sens moral d'Alcibiade, et à 
le rendre lui-même enclin dans la suite, quand l'âge 
des passions fut arrivé, à s'affranchir sans scrupule de 
toutes les convenances sociales ? 

Alcibiade qui venait sans cesse chez Périclès, qui 
peut-être même habitait chez lui^ bien que sa mère 
fût encore vivante alors S voyait souvent Aspasie*. 
Cette, femme, autant par son esprit, sa gr&ce, ses con- 

peut-être sinon plus hypocrite que ses semblables, Aspasie élait avant 
(le devenir la maîtresse, puis l'épouse de Périclès. une véritable hé- 
taïre. Les termes que Plutarque emploie pour parler d'elle le prouvent 
clairement : èTciOétai totç àv8pà<n. Selon Héraclidei cité par Athénée, 
(X,I1) Aspasie eût été pis qu'une courtisane; elle aurait exercé à 
Mégares un métier inqualifiable. C'est d'ailleurs comme une courtisane 
que la considèrent les auteurs anciens et modernes, tels que Bayle 
dans son Dictionnaire critique, l'auteur de la Vie d^Àspasie (Mémoire 
de VAcad. des Inscrip., XXXI, p. 69), et Grote, Histoire de la Grèce, 
t. VIIl p. 119, sq. Mais aujourd'hui, on tente la réhabilitation d' Aspasie ; 
on fait d^elle un prédicateur de rémancipaticn des femmes. Dans un 
livre sur Aspasie, publié récemment, M. Becq de Fouquières va jusqu'à 
dire que le seul amant qu'Aspasie eût jamais fut Périclès. M. de Fou- 
quières a mis beaucoup de talent et d'érudition dans ce panégyrique 
d'Aspasie; Aais nous doutons qu'il convainque de la vertu de la Mile- 
sienne ceux à qui l'antiquité est familière. 

1. Antiphon, cité par Plutarque, Alcibiad.f IIl; Platon, Protagoras, 
p. 220. 

2. Platon, Prtm. Àlcib., p. 129. —Dans ce dialogue, Socrate parle 
de la mère d*Alcibiade comme d'une personne encore vivante. Mais 
selon la loi athénienne, la femme n'était jamais émancipée. Le mineur 
ne peut être tuteur. 

3. Athénée, V, 19. 



ASPASIX. 93 

naissances en philosophie et en politique^ que par sa 
beauté, à laquelle Tenfant n'était sans doute sensible 
qu'inconsciemment, dut séduire Alcibiade. Platon dit 
qu'Aspasie forma nombre d'Athéniens à l'éloquence po- 
litique . Ces paroles ne peuvent-elles pas s'appliquer 
à Alcibiade plus qu'à tout autre? Avant d*étre l'élève 
de Socrate, il aurait été l'élève d'Aspasie. Mais si 
sérieuses que pussent être les conversations d'As- 
pasie % Alcibiade n'y puisait certes pas les leçons 
de vertus austères qu'il eût prises au foyer con- 
jugal de son père Klînias et de sa mère Dinomakhè. 
De plus, Aspasie ne vivait pas dans la solitude. Chaque 
jour des femmes de toute condition venaient converser 
chez elle avec les sophistes, les hommes politiques, les 
artistes les plus célèbres de l'époque*. Parmi elles, il y 
avait de jeunes Athéniennes absolument vertueuses, 
telles que la femme de Xénophon, qui ne craignaient 
pas de se compromettre en se montrant dans le gynécée 

1. Platon, Memx.y p. 236. Plularque, Pericl.j XXIV.— A en croire 
Platon, on doit compter parmi ceux qu' Aspasie forma à la politique et 
à la rhétorique Socrate et Périclès lui-même. Cf. le scoliaste, ibid.; 
Alhénée, V, 8; Lucien, dg Saltat., XXV; Harpocration, s v. 'Adwa- 
aia; Fragm, comic, grœc, (édit. Didot), p. 282. 

2. Cf. Platon, Menexen,, et les commentateurs ; Plutarque , Pericl, 
XXIV; Xénophon, Memorab., II, 6 ; jEconomic, II. 

3. Anaxagore, Socrate, Phidias, Kallikrates, Ictinus, et tant d'au- 
tres. Cf. Platon, Jfenfx., p. 236 ; et le scoliaste, Plutarque, PericL, 
XXII, XXIV, XXVf. 



d4 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

de la mattresse de Périclès / ; mais il y avait aussi 
des étrangères d'une vertu suspecte'. Sans accorder 
aux rumeurs publiques qui couraient alors plus de 
créance qu'elles n'en méritent , sans croire qu'Aspasie 

s 

faisait pour Périclès ce que Livie fit plus tard pour 
Auguste*, qu'elle attirait chez elle des femmes athé- 
niennes et étrangères pour les livrer à son mari*, on 
peut cependant penser que si la demeure d'Aspa^ie 
n'était pas un Parc-aux-Gerfs, ce n'était pas non plus 
un prêche. Ainsi, par Périclès et par Aspasie, Alcibiade, 
dès son enfance, se trouvait initié, sans qu'il y prit 
peut-être garde , à ce qui devait être le but de sa vie 
entière : l'ambition et le plaisir. Hais personne ne 
songeait à lui enseigner le devoir. 

1. Plutarque, Perid.f XXIV; Cicéron, de Invent. j I, 99 ; Quinti- 
lien, deirutitut, Orator.yY, 19. 

2. Aristophane, et le scoliaste, Ac?iam., v. 524, sq. ; Plutarque, 
Pericl , XXIV, XXIX, XXXII ; Athénée, XIII, 9. 

3. Suétone, Aug,, LXXI. 

4. Le poète comique Hermippos accusa Aspasie de professer des 

opinions impies et d'attirer chez elle des femmes de condition libre 

pour les prostituer à Périclès. L'affaire fut portée devant le tribunal 

Héiiastique; mais Aspasie fut absoute, gr&ce, dit Escbine, aux larmes 

et aux supplications de Périclès, qui semble dans ce procès avoir 

plaidé lui-même pour sa maîtresse. Plutarque, PericU^ XXXII. Cfé 
Athénée, XIII, 5. 

Dans un passage des Achamiens (v. 524, sq.; Cf. le scoliaste) « 

Aristophane, dit aussi expressément qu'Aspasie avait chez elle des cour^ 

tisan. 






PREMlàRES ANNÉES D'aLCIBIADE. 95 

Aldbiade, en sa qualité d'orphelin , jouit très-jeune 
d'une liberté qui, jointe à sa fortune et à son nom, ne 
lui laissait voir aucun obstacle dans la satisfaction de 
ses désirs. Si Kltnias eût vécu, cet homme dont la vie 
ne se dépensait pas aux mille labeurs de la vie politi- 
que eût pris le temps d'élever son fils lui-même; il 
se fût évertué à corriger ces penchants altiers et im- 
périeux. Périclès ayant sans cesse à prévenir ou à cal- 
mer les volontés ou les caprices de cet autre enfant 
terrible qui s'appelait le Peuple Athénien, n'avait guère 
le loisir de s'occuper des incartades de son pupille. Il 
avait encore moins le temps de réformer cette nature 
qui allait se pervertissant. 

Lorsque Alcibiade quitta sa nourrices une Lacédé* 
monienne appelée Amykla ^, Périclès lui donna comme 
gouverneur le thrace Zopyros, un de ses esclaves, qui, 

1. Les femmes grecques dans ia haute autiquité oe pouvaient se 
di^nser de nourrir elles-mêmes leurs enfants (Homère^ Ilias, K, 
V. 83; Odys.j A, v. 446; Euripide, lon.j v. 1460). Mais cette coutume 
n'était plus en vigueur dans TÂthènes historique, et les quelques 
femmes qui allaitaient encore s^adj oignaient cependant une nourrice. 
Aristophane, EquU.,v. 7l3;'Suidas, s.v. Tpoçôç; Plutarque, de Puerii 
edueand, 

3. Plutarque, Akib., I. — Le commentateur de Plutarque prétend 
que c'était Tusage chez les Athéniens de prendre comme nourrices des 
Laconiennes. Les auteurs ne disent pas un mot qui puisse justifier 
cette allégation. La nourrice d' Alcibiade était lacédémonienne; elle 
aurait pu être athénienne^ thébaine, thrace ou mégarienne. 



96 < HISTOIRE D'ALGIBIADE. 

selon Platon, était à cause de sa vieillesse incapable 
de remplir tout autre emploi*. Platon, par la bouche 
de Socrate, semble blâmer Périclès du singolier 
choix de ce gouverneur. En effet, peut-être Périclès eût- 
il pu mieux choisir? Cependant Zopyros n'était qu'un 
pédagogue, dans le sens que les Grecs attachaient à 
ce terme : il n'était pas chargé d'instruire Alcibiade, 
mais de veiller à ce qu'il s'instruisit. Ses fonctions 
consistaient surtout à accompagner Alcibiade dans les 
écoles, les palestres et les gymnases ' où l'appelait la 
double éducation athénienne qui développait à la fois 
les facultés de l'esprit et les forces du corps. L'esclave 
Zopyros n'était donc pas trop indigne de cette charge 
assez peu élevée. Sa vieillesse même, que raille So- 
crate y était un titre de plus au respect de son élève. 
Quoi qu'il en fût, Zopyros devait s'ingénier à ne pas 
contrarier les volontés d' Alcibiade, et à se montrer 
indulgent pour ses caprices et ses violences. 

Un jour que l'enfant, déjà robuste, s'exerçait à la 
lutte, vivement pressé par son antagoniste et se voyant 
sur le point d*étre renversé, il le mordit à la main 
pour lui faire lâcher prise. Indigné de se voir arra- 
cher la victoire d'une façon aussi déloyale, celuin^i lui 

1. Plalon, Prim. Âleib,, p. ]22; Plutarque, Alcih.j l. 

2. Cf. Plutarque, Alcib., III; Théophraste, Charact.y IX. 



PREMIÈRES AlfNÉES d'aLCIBIADB. 97 

dit : « Tu mords comme les femmes ! Non, répondit Al- 
< cibiade, mais comme les lions : oùx tytaf% , dlXV &< oi 

Un autre jour, Alcibiade jouait aux osselets^ avec 
de jeunes camarades dans une rue de la ville ; car les 
enfants des meilleures familles athéniennes ne dédai- 
gnaient pas de prendre la rue pour le théâtre de leurs 
jeux. C'était au tour d'Alcibiade de jeter les osselets , 
lorsqu'il aperçut une lourde charrette qui se dirigeait 
de son côté. Cette rue étant étroite, comme la plupart 
de celles d'Athènes, les joueurs devaient se déranger 
pour laisser passer la voiture. Alcibiade cria au char- 
retier de s'arrêter. Celui-ci ne tint aucun compte 
de ses paroles et continua à avancer. Les enfants se 
retirèrent. Hais Alcibiade, ne pouvant maîtriser sa co- 
lère de voir ainsi résister à une injonction d' Alcibiade, 
et voulant à tout prix que sa volonté eût force de loi, 
se jeta résolument par terre, jusque sous les pieds des 
chevaux, en criant au charretier : « Passe ainsi, si tu 

1. Plutarque, Âpophteg. Reg. et Duc.; Àlcib., II. 

2. Le jeu des osselets était une sorte de jeu de dés gui consistait à 
jeter sur un damier ou sur toute autre surface plane quatre mor- 
ceaux d'ivoire renfermés dans un cornet Sur ses quatre faces, cha- 
que osselet était marqué d'un de ces nombres : un, trois, quatre, six. 
Le plus beau coup, appelé le coup de Vénus ^ consistait à amener les 
quatre chiffres différents. PoUux, IX, 9; Gicéroo, de Divin. j I, 13, 
II, 21 ; Ueursius, de Lud. Grœe., s. y. àatpayàXoç. 

X 7 



98 HISTOIRE d'alCIBIADE. 

Yeux*. » Effrayé, cet homme arrêta sa voiture, et quel- 
ques passants, tout émus de cette scène, accoururent re- 
lever Âlcibiade en poussant de grands cris*. D'autres 
s'empressèrent sans doute d'aller raconter aux discou- 
reurs de l'agora cette action qui, dans son extrava- 
gance même, révélait une volonté indomptable et un 
courage unique chez un enfant. 

Un autre caprice d* Alcibiade montre à quelle valeur 
il estimait sa beauté naissante. Lorsqu'il commença à 
fréquenter les écoles, il se fit remarquer par son ardeur 
à s'instruire. Il suivait très -volontiers les différentes 
leçonf^ des principaux mattres d'Athènes *; mais ayant 
remarqué que l'exercice de la flûte contracte les mtis- 
clés faciaux et fait grimacer celui qui enjoué, il refusa 
obstinément d'apprendre cet instrumenta « Cet art, di- 
« sait-il, est méprisable et indigne d'un citoyen. L'ar- 
« chet ou la lyre n'altère point les traits du visage et 
« ne lui enlève rien de sa sérénité; mais la flûte dé- 
< forme tellement la bouche et la figure entière, que 
c c'est à peine si les amis les plus intimes peuvent 

\. ...'Ev^Xcuev (ô'À>xi6iadTi;) oOtok, el SouXtrai, 2ic(cX0etv. 

2. Plutarque, Alcibiad,^ II. 

3. Plutarque, Alcib., II. 

4. Duris de Samos, fragm, 70 (Fragm, Bistoric. GrarCf édit. D'dot, 
t. II); Pamphile d'fipidaure, fragm. 9 [Fragm. Historic. Gtêtc, t. III)* 
Aulu-Gelle, Noct, AUiCj XV, 17 j Plutarque, AkUnad., II. 



PRXMIÈRSS ANNâBS d'aLCIBIABK. 

c TOUS reconnattre. Celui qui joue de la lyre peut 
c s'accompagner en chantant ou en déclamant, tan- 
• dis que la flûte, en tenant la bouche fermée, in- 

< terdlt la parole. Laissons donc la flûte aux enfants des 
c Thébains, qui sont incapables de parler; mais nous, 
« Athéniens, sachons nous rappeler que nos ancêtres 

< et nos maîtres sont Athënè et Phoibos Apollon! 
« Athènè, qui jeta loin d'elle la flûte, et Apollon 
c qui fit écorcher vif l'aulète ^ > 

Les moralistes ne doivent pas trop s'indigner de cette 
coquetterie outrée. La légende d'Athènè, à laquelle le 
discours d'Alcibiade fait allusion en même temps qu'à 
celle du satyre Marsyas, ne dit-elle pas qu'un satyris- 
que, voyant Athènè jouer de la flûte, lui conseilla d'à- 

ê 

bandonner un instrument qui déformait ses traits. D'a- 
bord la Déesse n'écouta pas le conseil du jeune satyre ; 
mais s'étant vue dans l'eau, ce premier miroir, elle eut 
horreur de ses joues enflées et lança sa flûte dans la 
source*. 

PeutK)n demander à Alcibiade plus de sagesse et 
moins de coquetterie que n'en avait la vierge Athènè? 
Pour rendre son verdict en toute impartialité, l'histo- 

1. Plutarque, Alcihiad., II. — AOXT)tifj;, joueur de flûte, 

2. Plutarque, de Ird. — Cette légende est mentionnée par Natalis* 
Cornes et les autres mythologues. ^ 




U 4 



100 HISTOIRE D'aIGIBIADB. 

rien doit se pénétrer du temps et du milieu, et juger 
avec les idées eties habitudes, non d'un descendant» mais 
d'un contemporain. Or à Athènes , ainsi que dans la 
plupart des contrées de l'antique Hellade, ce res- 
pect excessif de la beauté était naturel. Pour les Grecs, 
la beauté était plus qu'une Divinité : c'était une 
vertu. Et^ parmi toutes les vertus , celle-ci était une 
des plus estimées, car on voyait en elle un don direct 
des Dieux. On recherchait la beauté chez les athlètes, 
ces victorieux chantés par Pindare , et on l'exigeait 
chez les prêtres d'Âchaie; —les Dieux, pensait-on, se 
laissant plus aisément fléchir par les prières de la 
beauté \ Dans TÉlide, il y avait des concours de beauté 
où le vainqueur était couronné de myrte '. < La beau- 
« té, disait Isocrate au peuple d'Athènes, a les mêmes 
<c droits dans le ciel que sur la terre. Rien n'est si 
« précieux qu'elle, qui fait le prix de toute chose. Les 
< autres vertus peuvent s'acquérir, se perfectionner 
« par l'art et par l'exercice ; les Dieux seuls donnent 
« la beauté avec la vie, et nul n'en peut avoir que ce 
« qu'il a reçu de la nature. La beauté adoucit les 
c mœurs et donne le charme à la vie ; elle invite les 
« &mes nobles à l'enthousiaste amour de la gloire ; elle 

1. EAuboDio»,; yil; 2i, 27; Stobée, LXIII; Plularque, fragm., XIV. 

2. Alhénée,Xin, î. 



FEUEMiÂiuss anhéss d'alcibiadb. 101 

« fait naître plus de vertus que toutes les leçons de la 
« philosophie et de la morale; elle allume le génie; et 
c les arts lui doivent leurs chefs-d'œuvre comme leur 

< origine, puisqu'ils ont tous pour but de plaire et 

< d'instruire par l'image du beau. Il n'est rien, pour 
« moi, qui tienne tant de la divinité ^ > Ce dithy- 
rambe, qui, au sens moderne, paraîtrait d'une morale 
subversive, ne soulevait chez les Athéniens aucun 
murmure, aucune récrimination ; et au pied de l'Acro- 
pole, sanctuaire d'Âthènè, tombeau d'Érecthée, les 
trente mille spectateurs du théâtre de Bakkhos ap- 
plaudissaient ce vers d'Euripide : « C'est surtout la 
beauté qui a droit au trône '. » 

Les Grecs s'étaient déjà aperçu de la déformation des 
traits que causait la flûte ; ils avaient tenté d'y remé* 
dier en ajoutant Tanche, afm qu'on employât le moins 
de souffle possible, ce qui diminuait l'enflure des 
joues; ils avaient aussi inventé une sorte de menton- 
nière qu'on liait derrière la tête et qui empêchait d'ou- 
vrir la bouche d'une façon ridicule K Le remède était 
pire que le mal. Il était constant que l'art de la flûte 
nuisait à la beauté. A Athènes , c'en était assez pour 

1. Isocrate, Panegyric, Helen.j XXV. 

2. Cité par Athénée, XVII, 2. 

3. Plutarque, Symposiac, VII, 8. 



102 HISTOIRE d'ALGIBIADB. 

que la flûte fût condamnée en principe. Les éloquentes 
paroles d'Alcibiade eurent l'action d'un réquisitoire 
Les éphèbes qui jouaient de cet instrument apprirent 
bientôt qu'on louait Alcibiade de mépriser la flûte et de 
railler les aulètes. Ils suivirent son exemple. Depuis, 
Tusage de cet instrument, qui avait toujours été en 
grand honneur, fut banni du nombre des occupations 
des hommes libres ^ 

D'autres traits de la jeunesse d'Alcibiade étaient res- 
tés gravés dans la mémoire du peuple athénien. Il entra 
un jour dans une école et demanda au grammatiste un 
livre de Y Iliade^. Celui-ci répondit qu'il ne possédait 
aucune des rhapsodies d'Homère. C'était cependant la 
coutume parmi les maîtres d'Athènes d'exercer la 
mémoire de leurs élèves en leur donnant à réciter 

1. Plutarque, Àlcihiad.y II. 

2. On sait qu'à cette époque, quoique Solon eût défendu aux 
rhapsodes d'intervertir, lorsqu'ils les récitaient, Tordre des chants ho- 
mériques, quoique plus tard les Pisistratides eussent enfin donné une 
version exacte des deux poëmes, qui fit loi jusqu'à Yidition de la 
couette, riliade et l'Odyssée n'existaient dans leur entier qu'à un très* 
petit nombre d'exemplaires. Le plus grand nombre des grammatistes 
et des particuliers ne possédaient que des fractions de l'œuvre homéri- 
que, telles que le Combat des vaisseaux, les Adieux dPAndromaque, 
la Valeur de Diomède, la Patroeléej la Mort d'Hector ^ le Massacre des 
prétendants et autres rhapsodies. (Diogène de Laërte, SoUm, I, 67; 
Cicéroii, de Orat., lU . 33 ; Pausanias, XII, 26; Élien, Var, hist,, XIII, 
14, et YIII, 2; AUatius, de Patria Homeri, p. 223; Pope, Essai sur 
Homère, p. 141.) 



PBKMIÈRBS ANNÉES D'aLCIBIADI. 103 

des vers d'Homère et d'Hésiode \ Aldbiade , aussi 
surpris qu'indigné d'une telle négligence, donna un 
soQfflet au pédagogue, et sortit en le traitant de maî- 
tre ignorant^ qui ne ferait de ses écoliers que des igno- 
nots comme lui *. 

On doit bl&mer la violence d'Aldbiade; mais on ne 
peut que partager contre le grammatiste sa légitime in- 
dignation. Pour les enfants d'Athènes, les poèmes ho- 
mériques n'étaient pas seulement un cours de belle 
langue; c'était l'histoire de la Grèce antique; c'était, 
on le peut dire, le catéchisme de la religion hellénique. 
Un maître était donc inexcusable de ne posséder 
point au moins un livre de ces poèmes. Sans doute ce 
grammatiste reconnut sa faute; autrement il n'eût pas 
manqué de traduire le trop irascible fils de Kltnias de- 
vant le tribunal des Héliastes. Dans ce pays où il était 
défendu de frapper le dernier des esclaves, un citoyen, 
s'il n'eût senti sa cause mauvaise, ne se fût pas laissé 
battre et insulter sans en demander justice. 

Dn confrère de ce granunatiste, ayant appris qu'Alci- 
biade était un admirateur pa9sionné d'Homère S lui dit 

^1. Platon, Protagoras,, et de Rep., t. II, p. 226. 

2. Plutarque, Àkib., VII, et ÀpophUg,, Reg. et Due,; Élien, Var. 
hitt.y XIII, 38. 

3. Iffxvpdc '0|iT)pov iOav(MiUv 'AXxi6tà8v}c. Élien, Var hist,, 
XIII, 38. 



104 ' HISTOIRE d'aLCIBIADB. 

qu'il possédait tout l'œuvre homérique, corrigé de sa 
main. « Quoi! lui répondit Alcibiade, tu enseignes la 
« grammaire, toi qui es capable de corriger Homère! 
ce Que ne formes-tu plutôt les jeunes gens? ËIt', if^, 

ce zohç V60VÇ icaiSeufii^ i ; » 

Par amour de rantithèse on traduit le plus sou- 
vent Toùç véouç par a les hommes. » Les traducteurs 
mettent ainsi un grave contre - sens dans la bou- 
che d'Âlcibiade, car instruire les enfants c'est former 
les hommes. Au contraire, Alcibiade reprochant à ce 
savant grammatiste de ne pas s'occuper à former « les 
jeunes gens » lui conseille d'imiter les Antimœros, les 
Socrate, les Antiphon, les Protagoras, les Dionyso- 
doros et autres sophistes qui, selon la mode alors en 
honneur à Athènes, formaient par leurs leçons plus 
ou moins spécieuses sur la divinité, la morale, la rhé- 
torique et la politique les jeunes gens aux luttes ora- 
toires et au gouvernement de la chose publique. 

Si dans sa jeunesse Alcibiade n'était pas toujours 
maître de ses gestes, il n'était pas non plus maître de 
ses paroles, ce qui peut être plus grave. Un jour qujîl 
se présentait chez son tuteur, demandant à lui parler, 
un esclave répondit que Périclès ne pouvait le recevoir 

1. Plutarque, Akihiad, VII. 



PREMIÈRKS ANNltES D'ALQBUDB. 105 

parce qu'il était très-sérieusement occupé : qu'il tra- 
vaillait à rendre ses comptes aux Athéniens. On sait 
que tous les magistrats de la République étaient res- 
ponsables, et qu*à l'expiration de leur charge ils de- 
vaient justifier de leur gestion devant l'Assemblée et 
devant des tribunaux spéciaux. Alcibiade , dépité 
de n'être pas reçu, s'écria en s'en allant: c Ehl ne 
vaadrait-il pas mieux que Périclès travaillât à ne pas 
< rendre ses comptes à ces Athéniens ? ËIta SAtiov oùx 

c ^v oxoiccîv aÙT^v, htùç oOx dciro$f&9gi Aoyov 'AOi|vatGi< * ; b 

Dans la cité d'Athènes, où tant de délateurs de toute 
sorte et de sycophantes assermentés se tenaient aux 
écoutes, c'en était assez pour faire soupçonner l'ad- 
ministration de Périclès et pour demander sa mise en 
accusation. C'en était assez pour classer Alcibiade, 
quinze ans avant son entrée aux affaires, parmi les 

ê 

partisans de Tautocratie, que les Grecs appelaient la 
tjrannie. 

1. Plutarque, Alcib,, VU, et Apophtkeg»f Reg, et Duc. Cf. Diodore 
de Sicile, Xlf, 38. 



CHAPITRE DEUXIEME. 



Les mœurs antiques. — Les amis d'Âlcibiade. — Les sophistes. 

— Socrate. — Première entrevue de Socrate et d'Âlcibiade. 

— Socrate et les jeones gens. — Les doctrines socratiques. 

— Ambition excessive d'Âlcibiade. — Cause de Fascendant 
de Socrate sur Âlcibiade. — Les leçons de Socrate et la po- 
litiqae d'Âlcibiade. 



Autant par sa beauté et son esprit que par son il- 
iQstre origine, son tuteur Périclès et ses richesses, Âl- 
cibiade était célèbre avant qu'il eût vingt ans. Déjà 
sa Tie de plaisirs et son avenir de gloires excitaient les 
6DYienz ; déjà on inventait contre lui toutes les calom- 
nies. On l'accusait d'avoir tué d'un coup de bâton un 
de ses esclaves dans la palestre de Sibyrtius, ^ de s'être 
enfui encore enfant de la demeure de Périclès pour 
dler habiter avec un certain Démokrates dont il était 

1. Antiphon, Frapm. (Orator. im'c.,édit. Didot, t. Il, p. 281). 
Plutarqae, Aldbiad. IIL 



108 HISTOIRE D'ALaBlADE. 

aimé S de prendre part aux orgies nocturnes du culte 
de la Déesse Gotytto' ; on lui reprochait encore d'autres 
actes de débauche et de violence. Dans la suite, ces 
dififamations dont ne sont jamais exempts les grands 
acteurs de l'histoire^ furent recueillies et répétées par 
les adversaires politiques d'Alcibiade et par les adver- 
saires judiciaires de son fils'. A l'exemple d'Aristo- 
phane dont là verve ne respectait ni TËtat, ni la vertu, 
ni le courage, ni la divinité , les poètes comiques Eu* 

1. Antiphon/ Fragm, {Orator. Attic.y édit. Didot, t. Il, p. 281). 
Plutarque, Àlàhiad. ni. — Antiphon ajoute qu'apprenant la dis- 
paiition d'Alcibiade, son tuteur Ariphron voulait le faire crier à son 
de trompe; mais que son autre tuteur, Périclès, s'y opposa en disant : 
« S'il est mort, cette proclamation ne nous en apprendra la nouvelle 
■ qu'un jour plus tôt; si au contraire il est vivant, elle le déshonorera 
< pour sa vie entière. > Plutarque fait d'ailleurs justice de ces alléga- 
tions odieuses. Il qualifie d'abord l'ouvrage d'Antiphon, auquel il em- 
prunte ce récit, de libelle, d'écrit injurieux, XoiSoipCa; et il conclut 
ainsi : « Doit-on ajouter foi à des imputations que cet auteur lui- 
« môme avouait n'avoir publiées que par la haine qu'il portait à Alci- 
c biade?» 

2. Argum. ad'Bapt. Eupolis {Fragm. Poet. Comte, Grxe,^ édit. 
Didot, p. 157). Thémiste, Orat,, VIII. 

3. Thessalos, Androklès, Andocide, Antiphon, Lysias. On verra, 
dans la suite de ce livre, le rôle de plusieurs de ces accusateurs. Parmi 
eux Lysias surtout mérite d'être flétri comme calomniateur. Son pre- 
mier plaidoyer contre le fils d'Alcibiade (Contra Alcibiadem Minortm 
Orat, I), écrit avec une violence inouïe, n'est qu'une longue im- 
posture. Nous avons eu à différentes reprises, l'occasion de nous en 
convaincre. Au moyen des textes impartiaux de Thucydide, et d'autres 
historiens, avec lequel il se trouve en contradiction, nous l'avons prit 



LES AMIS d'ALCîBIADE. 109 

polis et Phérécratès ne craignirent point d'ajouter à 

ces calomnies d'autres calomnies ^ Plus tard enfin, 
quoiqu'infirmant rautorité des orateurs et des poètes 
qui avaient transmis ces impostures» les historiens 
commirent la faute de les sanctionner en les con- 
signant dans leur récit. Ils auraient dû reconnaître 
daDs ces calomnies, non des faits plus ou moins dou-* 
teux, TùBia ces armes infâmes qu'on forge aux épo- 
ques de trouble. 

Comme tout homme de valeur, si Alcibiade dès sa 
jeunesse avait des ennemis, il avait aussi des amis. 
Ceux-ci étaient même en plus grand nombre que ceux- 
là. D'une part, la fortune politique d'Alcibiade que 
quiconque pouvait prévoir, et son ambition eflFrénée, 
qu'il avouait avec orgueil ', le faisaient rechercher de 
tous les hommes de parti, oligargues ou démagogues. 
Pour se fortifier, on prenait à tâche de l'attirer par- 

en flagrant délit de mensonge. Voir particulièrement les §§ 37, 33 
et 168. — On sait d'ailleurs que certains avocats contemporains sont 
célèbres par la manière dont dans certains procès civils ils se 
serrent de la médisance et de la calomnie contre la partie adverse. 
Si Lysias vivait , il serait leur maître à tous. 

1. Aristophane, Acham.,'v, 716; Eupolis, ir yum. ad BapU, Phéré- 
cratès, Fragm. {Fragm. Comte. Grœc.j édit. Didot, p. 157 et p. 114.) 
lescoliasted'Aristophane, Proï. IX, A. Cf. Thémiste, ;Ora<., VIII; et 
Hesjchius, s. v. xuaOoxopiavT). 

2. Platon, Prim, Alcib,, p. 105, sq. 



110 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

mi soi) ou pour parvenir avec lui au pouvoir, on ten- 
tait de s'attacher à son étoile déjà visible. D'autre 
part, son esprit railleur, sa grande beauté, ses pro- 
digalités fastueuses, son existence de viveur, pour 
employer un néologisme nécessaire à la peinture de ce 
caractère, lui attiraient la société des parasites et des 
jeunes débauchés d'Athènes. 

Âlcibiade cependant, irascible, altier, fantasque, n'é- 
tait pas toujours d'un commerce agréable. On raconte 
que voulant une fois mettre à l'épreuve l'amitié de ses 
familiers, il imagina cette sinistre comédie. 11 plaça au 
fond d'une pièce obscure de, sa maison une statue 
qui, recouverte d'une draperie, avait l'apparence d'un 
cadavre. Alors, ayant mandé ses amis, il leur dit qu'il 
venait de tuer un homme et qu'il les conjurait de 
l'aider à le faire disparaître. Tous se retirèrent, de 
peur d'être considérés comme complices du crime. 
Seul le beau Rallias, fils d'Hipponikos, offrit son se- 
cours. Alcibiade lui découvrit aussitôt son stratagème ; 
mais il conçut une vive amitié pour Rallias ^ 

Souvent aussi Alcibiade aimait à rendre de vrais 
services à ses amis. Un jour, un métœque qui désirait 

l. Polyen, I, 40, % 1.— Cette amitié devait se rompre dans la suite, 
k cause d'afibires d'intérêts, après le mariage d' Alcibiade à la sœur de 
Kallias, Hipparèthe. Plutarque, Àkih., VII] ; Pseudo-Andooide^ 
C. Alcib., 13, 14. 



LBS AMIS d'ALCIBIABB. 111 

depuis longtemps connaître Alcibiade, se décide à le 
venir voir; il est introduit près de lui; il lui fait les 
pins ardentes protestations d'amitié ^ Alcibiade pris de 
sympathie pour cet homme Tinvite à dîner*. Après le 
repas, il lui ordonne de se trouver le lendemain sur 
l'agora où l'on devait renouveler certain bail des fer- 
mages de rËtat, et de mettre une surenchère. Le 

1. Cet homme, dit Plutarque (Alctb., Yfl], après ayoir vendu le 
pea de biens qu'il possédait, réunit la somme de cent statères, et 
eut la simplicité de porter son petit trésor au riche Alcibiade, en le 
pressant de l'accepter. Celui-ci feignit de prendre l'argent, et le 
rendit au métœque à la fin du dîner. 

2. Les repas des Athéniens, que Ton pourrait appeler les repas ré- 
glementaires, étaient ràxpdTia(ia' (déjeuner, pris de grand matiu), 
l*ifi«tov ou 6etXtvôv (sorte de goûter vers le milieu du jour) et enfin 
le Mticvov (dîner, après la troisième heure de midi). De ces trois repas, 
le Scticvov seul était sérieux; les deux premiers étaient très-légers, car, 
comme le dit Plutarque (Quœtt, Sympos., VI, Vni), « les Grecs esti- 
■ maient qu'il était mauvais de manger copieusement dans le repas du 
« matin, et qu'il suffisait de prendre un bon repas après les trayaux du 
■jour.» (Athénée, I, 9; V, 4; Bustathe et les scellés, ad Iliad., B; 
ad Odysi., B, et P; Suétone, Vitel., XIII ; Horace, Satyr, I, t. 6 et 7 ; 
Sénèque, Epistol, 83; Celse, I, 3). 

Il y avait encore le x£&|loç qui répond parfaitement à notre sou- 
per, dans le sens viveur du mot. Difl'érent du av^jucôatov, qui n'était 
souvent qu'un prétexte à réunion et à causeries , quoiqu'on y bût gras- 
sement et qu'on y admit, vers la fin du repas, des chanteuses^ des 
danseuses et des joueuses de flûte, le %&\i.oi était une véritable orgiCé 
On le commençait après le dîner (Stîicvov), et il se continuait souvent 
jusqu'au lever du jour. Ces deux sortes de souper, le av(iir6aiov et le 
uâ|io^ étaient à Athènes les seules véritables formes de réunion in- 
time. Platon, Sympoiion; Plutarque, QtuetU Sympos.; Varron, VII, 



112 HISTOIRE D'aLOBIADE. 

pauvre métœque se défend d'abord^ alléguant sa pau- 
vreté et le haut prix de ce fermage qui était de plu- 
sieurs talents. Toujours prêt à s'irriter, Âlcibiade le 
menace de le faire fustiger par ses esclaves s'il ne lui 
obéit pas. Tout effrayé, cet homme se rend donc le 
lendemain devant les Polètes, à Tagora, et se mêle 
à la foule de traitants. Lorsqu'on va adjuger le fer. 
mage au même prix que dans le bail précédent, le 
métœque met une surenchière d'un talent. Les fermiers 
furieux se liguent contre lui; ils exigent qu'il indique 
un citoyen comme caution, persuadés qu'il n'en trou- 
vera pas. En effet, cet homme, interdit, se retire déjà, 
lorsqu'Alcibiade, qui était venu là pour assister au 
désappointement des fermiers, dont on ne sait pour 
quelle cause il voulait se venger, crie de loin aux nia- 
gistrats d'inscrire son nom, que l'enchérisseur est de 
ses amis et qu'il est sa caution. Les anciens fermiers 
se trouvant alors fort embarrassés, car ils étaient ac- 
coutumés à payer les arrérages du premier bail avec 
les bénéfices du second, offrirent de l'argent au mé- 
tœque pour l'engager à résilier l'affaire. Alcibiade ne 
voulut pas qu'il acceptât moins d'un talent. Ceux-ci 

89; GicéroQ ad Fam. IX, 24; Becker; CharieUs Excur. , II; Winckel- 
mann, Monum, Antic, inédit, j p. 200, Millio, Vases antiques, t. II, 
p. 58. 



LES AlOS D'âLCIBIADB. 113 

finirent par donner cette somme, qui à Athènes était 
presque une fortune ^ 

Parmi ces compagnons de plaisir, qnelques-uns, il 
&ut bien FaYOuer, éprouvaient ponr Alcibiade, < la 
« plus beau des Grecs, » un sentiment suspect. Mais 
Alcibiade^ selon le témoignage de ses contemporains, 
repoussait avec mépris ces honmiages équivoques et 
rebutait ses nombreux adorateurs par les dédains et 
les mauvais traitements '. 

1. Plutaïque, Akibiad.f V. 

2. Platon, Ptim. Àlcibiad., p. 103-104. Platarque, Àlcib., IV, V. 
— On sait la conduite qu'il tint envers Tun d'eux, Anytos, devenu 
plas tard tristement célèbre comme accusateur de Socrate. Cet Anytos 
qui aimait Àlcibiade Vinvita à venir souper chez lui avec quelques 
étrangers. Alcibiade refusa et mena débauche dans sa maison en 
compagDîe de courtisanes et d'amis. Au nombre de ceux-ci se trou- 
vait un nommé Thrasyllos, qui appartenait à la quatrième classe de la 
floeiété, c'est-à-dire à la classe la plus pauvre. Après souper, Alcibiade 
se ravise; il dit à ce Thrasyllos et à quelques esclaves de le suivre, et 
se dirige vers la demeure d' Anytos. Il s'arrôte sur le seuil de la porte 
qui donne accès à la salle du repas, et apercevant les tables surchar- 
gées de vases précieux et de vaisselle d'or et d'argent, il ordonne à ses 
esclaves d'en prendre la moitié et de les porter chezThrasyllos; puis 
sans daigner même entrer, il se retire. Les convives d'Anytos se ré- 
crièrent sur l'insolence et Vaudace d' Alcibiade. « Je trouve, au con- 
« traire, leur répondit philosophiquement leur hdte, qu'Alcibiade me 
< traite avec ménagement et comme un ami, puisque maître de tout 
• emporter, il m'en laisse la moitié. » — Cette historiette, plus ou 
moms vraie, est rapportée par Athénée, XII, 9, et par Plutarque, Alcih. 
IV. La version d'Athénée et celle de Plutarque diffèrent Tune de l'autre 
dans quelques détails insignifiants mais le fond du récit reste le même. 

I 8 



114 HISTOIRE D*ALCIBUDE. 

i On peut le dire hautement, de tous ceux qui le 
cherchaient, un seul homme a obtenu d'Alcibiade 
une liaison que l'histoire a diversement qualifiée. 
Mais cet homme s'appelait Socrate I Cet homme était 
celui que l'Oracle de Delphes avait sacré le plus sage 
des humains^ Cet homme était celui que saint Au- 
gustin devait reconnaître pour un des élus de la Cité 
de Dieu^. Faut-il donc le confondre avec les autres 
adorateurs d*Alcibiade, et admettre que ses avances 
aux beaux jeunes gens n'avaient pas pour unique but 
de les former à la sagesse et, comme il le disait lui- 
même, « d'accoucher des intelligences? » 

Cette odieuse accusation, basée sans doute sur les 
insinuations d*Aristoxène ', que leur violence même 
convainc de calomnie, et sur la lecture superficielle 
du PhMre et du Banquet de Platon S n'a commencé à 
être portée contre Socrate que longtemps après sa 
mort, à cette époque de décadence où la corruption 
romaine avait introduit cette infamie dans les mœurs. 

1. Platon, iipolo^. Socraf., p. 21 ; Xénophoji, Apdog. Socrat., II; 
Valère Maxime, III, 4. 

2. Saint Augustin, de Civil, Dei, VUI, 9. 

3. Aristozène, /yaym.^XXV, XXVII^XXVUI (édit. Didot); Suidas, 
s. V. 'Api<rc6(fvoc; saint Cyrille, C. Julian,, VI, p. 208. 

4 . Et probablement aussi sur la condamnation de Socrate comme 
« corrupteur des jeuDes gens » et sur la première page du Premier 
Aleibiade et la première page du Protagoras. 



LES MŒURS ANTIQUES. 115 

Ni Aristophane dans ses NtUes^ ni Mélétos dans son ac<- 
cosation contre Socrate, dont Diogène de Laërte a 
transmis le texte *, n'y font aucune allusion. Assuré- 
ment ils n'auraient point manqué dans leur haine, 
d'ailleurs justifiable, contre ce sophiste, de l'accuser 
d'un crime que les lois athéniennes punissaient avec 

une juste sévérité ^ De même pour Alcibiade qui avait 

• 

1. Diogène de Laêrte, II, 40. — Voici le texte de eette accusation : 
« Melétos, fils de Melctos^ du dème de Pythos, accuse par serment 
c Socrate, fils de Sophroniskos, du dème d'Âlopèce : Socrate est cou- 
« pable en ce qu'il ne reconnaît pas les Dieux de i'Ëtat et qu'il met à 
c leur place des extravagances démoniaques. Il est coupable en ce qu'il 
« corrompt les jeunes gens. Peine : la mort.» La seconde accusation 
contenue dans le manifeste de Melétps, peut, avec un peu de mau- 
vaise foi et beaucoup d'ignorance, prêter à réquivoque, mais cette 
équivoque est détruite par ces lignes bien explicites de Platon : « Dis- 
« nous, Melétos, demande Socrate, commentée corromps les jeunes 
« gens : N'est-ce pas^ selon ta dénonciation, en leur enseignant à 
• ne pas reconnaître les Dieux que reconnaît TEtat, et en leur ap- 
« prenant à honorer sous le nom de démons d'autres divinités ? 
« N'est-ce pas là ce que tu dis ? — Melétos : c'est cela même. » 
Platon, Apolog. Socrat, p. 158. 

lénophon dans son Apologie, Eschine dans son Discours contre 
Tiviarquey et tous les auteurs anciens^ témoignent aussi que si Socrate 
fut accusé de corrompre la jeunesse, ce ne fut nullement à cause de ses 
mœurs, mais parce que ses leçons antireligieuses et antidémocra- 
tiques avaient formé des hommes tels que l'athée Kritias, le plus cruel 
des Trente Tyrans; l'oligarque Théramène, le collègue de Kritias; 
Fambitieux Alcibiade, deux fois banni d'Athènes; et le traître Xénophon , 
qui renia humanitairement sa patrie sous le prétexte qu'il lui était 
plus avantageux de s'allier à l'ennemi. 

2. Xénophon, Sympos,, VIII; Eschine^ C, Timar. § 12 à 34; Dé- 



116 ' HISTOIRE d'aLCIBIADE. 

tant d'ennemis. Ses nombreux adversaires politiques 
n'auraient pas attendu pour le perdre l'affaire aussi 
imprévue que mystérieuse de la mutilation des hermès, 
s'ils avaient pu, des son entrée aux affaires, lui intenter 
une accusation du même genre que celle qu'intenta plus 
tard àTimarque, l'orateur Eschine.Timarque, convainca 
des mœurs infâmes dont l'accusait Escbine, fut con- 
damné à la mort civile. Banni de l'Assemblée, de l'a- 
gora, de la vie politique, méprisé et repoussé par tous, 
il se pendit, dit-on, de honte et de désespoir*. 

Le témoignage des écrivains postérieurs, de Gi« 
céron', de Cornélius Nepos*, de Plutarque% de Lu- 

mosthëne, C. Ândrot^ 13-15; Samuel Petit, de Legib,, AUie.Yl, 5; 
Meursius, Themis Attica, î, 6; Gesner, Socrates sanettu Pasderoita, 
p. 27, 28 (CommefUarii Societatis Gottingensis, t. II). 

1. Voir tout le plaidoyer d'Eschine contre Timarque, les scoliastes et 
les commentateurs : Reiske, Dobrée, Wolff, Dobson, Taylor, Auger, etc. 
Ce plaidoyer est d'autant plus curieux à consulter sur cette question 
des rapports de Socrate et d'Alcibiade, qu'Eschlne en un passage (140- 
153) lait parfaitement la différence qui existait aux yeux des Grecs en* 
tre Tamitlô pure et le chaste amour des héros et des grands hommes, 
tels que Achille et Patrocle, Oreste et Pylade^ Thésée et PirithoOs» 
Harmodios et Aritogiton^ et les liaisons honteuses des Hmarque et des 
Hisgolas. Xénophon marque aussi très-explicitement cette diflërenoe, 
Sympsos., VIII : « Ce Ganymède, dit-il, fut aimé des Dieux non à 
« cause de sa beauté corporelle, mais parce qu'il avait Pftme vérita— 
« blement belle. » C'est la théorie socratique. 

2. Cicéron^ de Fat., V. 

3. Cornélius Nepos, ikibiod., II. 

4. Plutarque, de Yirtut. an Fortun. Alexand» 



LIS MOBURS ANnQUJES. 117 

cieD* et d'Athénée ^ qui tous quatre jettent assez incon* 
sidérément cette injure à Socrate, ne peut être admis 
dans le procès, car chacun d'eux se dément soi-même 
dans d'autres parties de son œuvre *. Juvénal formule 
plus clairement encore cette accusation, mais, en tant 
que poète satûrique de quatre siècles postérieur à So- 
crate, son témoignage est nul *. La même accusation 
portée par un groupe d'auteurs chrétiens, Lactance' 
Théodorète de Gyrène*, saint Cyrille'', et Socrate de 
ByzanceS n'a également aucune importance. C'est la 
haine des souvenirs du Paganisme qui leur inspirait ces 
calomnies. Ces écrivains ecclésiastiques étaient d'ail« 

1. Lucien, Sect.y XV, XVI, XVII; de Amonh,, LIV. 

2. Athénée, V, 19. — Athénée porte cette accusation en citant, d'a- 
près Hérodîcos, des vers attribués à Aspasie. 

3-acéron, Tuscul, IV, 37. — Plutarque, Àlcih., IV, V,VII.— 
Lucien, de Àmarih., XUX. — Athénée, V, 17, 18, 19. — Athénée 
ne conclut précisément ni à l'affirmative ni à la négative. Il semble 
Utribuer cette accusation aux paroles de Platon et de Xénophon, 
dont il cherche à prouver les erreurs. Quant à Nepos (Alcib. II), 
il se dément aussi lui-môme, mais sans en avoir conscience, puis- 
qu'il base son accusation sur le discours d'Alcibiade dans le Banquet, 
et qu'il termine en disant que ce discours conclut à Tinnocence de 
Socrate et d*Alcibiade. 

4. Juvénal, Sat., XI, v. 10. 

5 Lactance, de Inttitut. Divin., III, 20. 

6. Théodorète de Gyrène, Curatio Grœc, affect, Dise,, IV et XII. 

7. Saint Cyrille, Conir, Julianum, VI, p. 208. 

8. Socrate de Byzance, Historia Eccleeiastica, III, 23. 



118 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

teurs contredits de leur temps par d'autres auteurs 
chrétiens, saint Justin, saint Augustin, Athénagoras» 
Théophile d'Antioche, Origène et saint Clément d'A- 
lexandrie, qui tous jugèrent favorablement Socrate^ 
Faut-il ajouter plus de foi aux insinuations des satiri- 
ques et des commentateurs du seizième siècle, aux vers 
plaisants de Boileau et de Piron. Assurément non ; et 
c'est leur faire trop d'honneur que d'en parler. Donc, 
aucun témoignage contemporain ni postérieur n'auto- 
risant à accuser Socrate de ce crime, l'historien jaloux 
à la fois et de la vérité et de la mémoire de Socrate 
doit trouver dans sa doctrine même, transmise par ses 
disciples, Platon et Xénophon, sa condamnation ou sa 
justification \ 



1 . Voir Van Limburg Brouwer [Àpologia SoeratU contra MêUli redivi 
eaiumniam, p. 240 sq.), qui cite le texte môme des auteurs précités. 

2. Les critiques, les érudits et les monographes qui se sont occu- 
pés d'Alcibiade ou de Socrate ont cru, par un scrupule d'historien au- 
quel nous sacrifions nous-même, que le devoir d'étudier cette triste 
question leur était imposé. La plupart concluent à l'innocence de So- 
crate. Ce soniGessner iSocratetsanctus pxderasta; Limburg Brouwer: 
Apologia Socratit contra Meliti redivi ealumniam ; Schweighaûser : 
Mores Socralis ; Hecker : de Alcibiadismoribtis, Hertzberg: Alkibia' 
des der StaaUmann und Feldherr; Ghambeau : de Alcihiade diuer^ 
tatio. D'autres sont d'un avis opposé, tels Baseggio : Distertcuion sur 
VAUibiade fanciuUo a scoîa; Grothe : de Sacrale Aristophanis ; et 
Droysen : Einleitung xu den Woiken (Uebersetsung der Aristophanes, 

t. ni). 



f 



LBS MOSITRS ANTIQUES. 119 

Or, la première lecture du Phèdre*^ du Banquet \ 
du Premier ÀUtbiade et du Protagoras* de Platon, 
ainsi que le livre Premier des Mémoires sur Socrate^ de 
Xéoophon inspirent évidemment des doutes cur la mo- 

1. Dans le Phèdre, voir les premières pages de la Palinodie, la pa- 
rabole des deux coursiers, le plaidoyer de Lysias, et la singulière réfu- 
tation de Socrate qui invoque à son aide Sappho, — Mascula SapphOy 
dit Horace^ — et Ânacréon, — Anacréon l'amant de Bathylle! 

2. Dans le Banquet, voir le discours assez ambigu d'Ëryxima- 
que et la théorie plus que compromettante développée par Aris- 
tophane. — Quant au récit prêté à Alcibiade (p. 219), qui raconte 
« avoir couché sous la même couverture que Socrate et s'être levé le 
c matin tel qu'il serait sorti du lit de son père , » il ne signifie ab- 
solument rien, car des preuves certaines le font considérer comme dû 
entièrement à la vive imagination de Platon. D'abord, pas plus qu'A- 
ristophane, Alcibiade n'assistait à ce banquet. (Voir Xénophon, Sym- 
pos.y I, et Athénée, V^ 19.) Ensuite, il est affirmé dans ce récit que ce 
fat Alcibiade qui le premier rechercha Socrate et non Socrate qui re- 
chercha Alcibiade; ce qui est absolument contredit par Platon lui- 
même (ProtagoTOS, p. 309» et Prim. Âlcib, p. 103), par Plutarque 
[AUib,, IV, Y, Vil), par Athénée (V. 19), lequel s'appuie sur plusieurs 
témoignages contemporains, entre autres sur des vers attribués i As- 
pasie, et par tous les écrivains précités. Si le Banquet est un document 
précieux pour l'histoire des idées et des doctrines, c'est une œuvre 
de nulle valeur pour l'histoire des hommes et des faits. Lorsque long- 
temps après la mort de Socrate, Platon écrivit ce dialogue, il ne recula 
pas pour justifier son maître devant la pensée de calomnier Alcibiade. 

3. Les premières pages seules de ces deux dialogues se rapportent 
à ce sujet. La première page du premier Àlcibiadey n'est rien en soL 
même si on ne la confère avec la première page du Protagoras qui 
n'est certes pas à l'honneur des mœurs de Socrate. 

4. Xénophon, Memorabil. I, 3. Voir la réprimande, peut-être in- 
opportune, faite à Critobule par Socrate. 



120 msToiRB d'alcibiâbb. 

ralité de Socrate et des soupçons sur son attadiement 
aux jeunes gens. Mais la seconde ou la troisième lec- 
ture de ces œuvres*, faite avec plus d'attention et en y 
joignant celle du Banquet de Xénophon*, du Lysis 
et du Philèbe' de Platon, donne au contraire la sou- 
veraine certitude que Socrate doit être à jamais 
absous de toute participation au vice infftme dont la 
médisance Ta accusé. Ces textes, à la vérité, servent 
aussi à reconnaître que si Socrate fut toujours étranger 
à cette honte, il en parle, et malgré ses sages exhorta* 
tiens *, il en laisse parler à ses interlocuteurs avec trop 
d'indulgence et sans la moindre indignation \ G'estsans 

1. On est alors frappé : dans le Phèdre f de la conclusion de la ré- 
futation du plaidoyer de Lysias, des dernières pages de la Palinodie 
et de la victoire remportée par le bon cheval; — dans le Banquet 
du noble éloge de l'amour par Phèdre^ du discours bien catégori- 
que de Pausanias, enfin de la belle réplique finale de Socrate, d'une s 
grande éloquence et d'une philosophie si élevée ; — dans le premier 
Aleibiade, de la suite de la déclaration de Socrate; — dans les Jfemo- 
rabilia (I, 3), de ce que dit Xénophon des sentiments de Socrate. 

2. Xénophon, Sympot.y VIII : la leçon de haute morale et de chas- 
teté donnée par Socrate à Kallias. 

3. Dans le Ii/m, qui a Tamitié pour sujet, Platon emploie les 
mêmes termes, les mêmes expressions» que dans le Banquet^ le Phi- 
léhe et le Phèdre. — Dans le Philèbe, voir la définition donnée par So- 
crate de la véritable volupté. 

4. Xénophon, Memor., I, 3. 

5. Platon, Phedr,, Prokigor.,Sympo9., Xénophon, Sympos,, IV, 
Vm, Memorab., I, 3. 



LES HGBimS ANTIQOSS. 121 

doute une telle complaisance qui a suggéré la calomnie 
dont sa mémoire est victime. On peut penser d'ailleurs, 
et Don sans quelque raison, que le vrai coupable en 
tont ceci n'est pas Socrate, mais celui qui s'est rappelé 
ses leçons et qui les a transmises à la postérité en les 
illuminant du rayonnement d'une poésie et d'une 
éloquence divines, Platon t Platon dont Socrate disait : 

< *Qc tcMd yl xaie^isuâtO' 6 vf ovttfxoc ; que de fois ce jeune 
« homme m'a-t«il calomnié! ^ > 

En effet, c'est Platon qui fait soupçonner Socrate; 
c*est Xénophon, moins éloquent, moins élevé, mais 
certainement plus véridique, qui le fait absoudre. C'est 
que la langue si vive, si poétique, si riche de Platon 
se refuse à exprimer les calmes jouissances de l'amitié, 
qui par la violence de l'expression deviennent dans 
son œuvre les folles extases de l'amour.* « Platon, dit 

< Athénée, écrit indistinctement tout ce qui se pré- 

< sente sur sa langue imprudente', y* 

1. Diogène de LaSrte, II, 35. 

2. Comparer à ce siiget, comme nous Tavons dit, le Lytis et le Ban" 
qwty le Phèdre et le Philêbe. 

3. Athénée, V, 18. — Si Ton ne mettait en doute les épigrammes à As- 
ter, à Dion , à Phèdre et à Alexis , attribuées à Platon, qu'on lit 
dans VAfUhologie, il faudrait accuser Platon de ce Yice. Dans ce cas 
on pourrait le soupçonner avec raison d'avoir fait rouler tant de dia- 
logues socratiques sur ce sujet scabreux par sympathie personnelle, et 
on absoudrait absolument Socrate de sa complaisance à en discourir. 



122 BISTOIRE d'aLCIBIADE. 

On doit donc croire à Finnocence de Socrate. Bien 
même qu'on la mtt en doute, pourrait-on assumer sur 
un individu Tiniquité d*une société? Parmi les grands 
hommes de l'antiquité gréco-latine, il n'y a pas que 
Socrate et Alcibiade qui aient été ainsi accusés. Com- . 
bien d'autres encore depuis Aristide le Juste ^ jusqn'A 
Trajan le Très-Bon * ! Thémistocle», Pindare *, Platon ■, 
Alexandre le Grand *, Jules César ^, Auguste', Virgile % 
Horace ^^ l'empereur Hadrien *S ^^^ parler des libè- 
res et des Nérons. Mais ce n'est pas à un honmie accu- 
sé de cette ignominie, à un Alcibiade, à un Alexandre 
à un César, qu'il faut l'imputer à crime, c'est le 

Quoi qu'il en soit, Platon est d'autant plus coupable de s'être étendu 
sur ce sujet dans ses dialogues, que leur interprétation plus ou moins 
erronée a servi d'excuse dans le monde gréco-romain à tous les par- 
tisans de cet amour et a converti plus d'un insensé à cette infâme 
doctrine. Plutarque (de Amore) et Lucien (de Amorib. XLVIII^ XLIX, 
LIV) le disent expressément. 

1. Plutarque, Arislid,, II. 

2. L'empereur Julien, Cxsares, IX. 

3. Plutarque, Thémistocl, III. 

4. Yalëre-Maxime, IX, 12. 

ô. Antholog.gr œc. Ep, erot, 78; JTp. fun,, 669, 670. (Tauschnitz. 

6. Plutarque, Alexand., LKYII; Quinte-Gurce, YI, 5. 

7. Suétone, Cœsar,, XLIX. 

8. Suétone, August., LXYIII. 

9. Yirgile, Eglog.y II. Cf. Martial, YIIÏ, 56. 

10. Horace, Od, X, v. 4, et les commentateurs. Cf. Walckenaér, Vie 
d^Horaee, t. II, ch. XIII. 

il. L'empereur Julien, Caesares, YIII, XXIH. 



PRSMlàRS ENTREVUE DE SOGRATE ET d'aLCIBIADE. 123 

moDde astique tout entier qui doit en porter le stig- 
mate infamant. 

Platon a laissé le récit de la première entrevue de 
Socrate et d'Alcibiade^ Quoique cette narration pèche 
]Mur quelques inexactitudes, car les Dialogues ne sont 
point exempts d'anachronismes et de contradictions', 
elle jette une vive lumière sur le caractère d'Alci«« 
biade et semble empreinte du sceau de la vérité. 

Cette entrevue eut lieu quelque temps avant la ba- 
taille de PotidéeS livrée en 432-431 av. J. G. Alcibiade 
avait alors dix-huit ou dix-neuf ans. Il était en flge de 
prendre les armes pour la République^. Bientôt, à vingt 
ans, il allait assister aux séances de l'Assemblée *, non 
pour y parler, car il semble que seuls les citoyens qui 

1. Dans le dialogue : Le Premier Alcibiade qui est presque en- 
tièrement consacré à ce récit. ^ 

2. Athénée (V. 15, 16, 17, 18, 19) en a relevé un grand nombre. 

3. Puisque Alcibiade connaissait déjà Socrate lors de Texpédition de 
Potidée, dont ils faisaient partie tous deui et où le philosophe lui sauva 
la Tie (Plularque, Alcib,, VIII; Platon, Sympos, p. 220-221). — HerU- 
berg {AVcihiad., p. 26) assigne dix-neuf ans à Alcibiade lors de son en- 
trevue avec Socrate. 

4. Les Athéniens étaient astreints au service militaire depuis leur 
dix-huitième jusqu'à leur soixantième année. Ulpian, in Olynth., III ; 
Pollux,VIII,9. 

5. Aristophane, Acham., v. 209; Eschine, in Ctewph, 6, Polluz, 
VIII, 86; Suidas, s. v. XiÇiàpxo;. 



1S4 HISTOIRE D'aLCIBIADB. * 

avaient atteint trente ans prenaient la paroles mais 
pour voter et pour s'initier à la politique et à l'élo- 
quence en écoutant les orateurs. 

Depuis quelque temps déjà Socrate suivait sans 
cesse Alcibiade, s'approchait de lui et s'ingéniait à se 
trouver dans les gymnases, sur les promenades, aux 
représentations chorégiques, chez Aspasie, jusques dans 
le gynécée des hétaires, partout enfin où il avait la 
Chance de le rencontrer'. Celui-ci s'était aperçu des 
assiduités du sophiste et commençait à s'en étonner*. 
Un jour qu'Alcibiade, allant à quelque rendez* vous 
d'amour, passait sur l'agora, vêtu d'un pallium de 
pourpre brodé d*or traînant à terre à la manière des 
efféminés et d*une fine tunique de lin^ chaussé de 
riches crépides d'une forme particulière que lui seul 
portait S et des cigales d'or' dans sa belle chevelure 

1. Voir l'Introduction, p. 52^53. 

2. Platon, Prtm. A'eib., p. 103-104; Cf. Plutarque, Àldb. IV, VII; 
Athénée, V, 19. 

3. Platon, Prtm. Akxb.^ p. 104. 

4. Plutarque, AUib., XVI ; Athénée, XII, 8; PoUuz, IV, 18. Cf. Thu- 
cydide, I, 6. 

5. PoUux, VU, 89; Athénée, XII, 8. — Dans la suite, igoute Athé- 
née, on appela cette sorte de chaussure de$ chaussures à VAleibiade, 

6. A Athènes les femmes portaient dans leur coiffure de petites ci- 
gales d'or, TdTciYe;, pour indiquer qu'elles étaient comme les cigales, 
nées du sol, de race autochthonn. Quelques jeunes élégants, parmi 
lesquels on compte Alcibiade, se paraient aussi de ces sortes de bi- 
joux. Le scoliaste d'Aristophane, m Hub. y. 980. Cf.Thucydidey I, 6. 



PBEMliOaX ENTRSYOB DE SOCRATE ET D'aLCIBIADB. 125 

qu'il conserva longue pendant sa jeunesse ^ contraire- 
ment à la mode athénienne, Socrate Taccosta et lui dit^* : 
« Fils de RIfnias, je pense que tu t'étonnes qu'ayant 
commencé le premier à t'aimer, je sois le seul de 
tous tes amis qui persévère dans mon amitié ; et 
que tous les autres f ayant obsédé chaque jour, 
moi seul j'aie été si longtemps sans même t'adresser 
la parole. Ce n'est aucune considération humaine 
qui m'a retenu ; c'est mon démon qui s'y est opposé 
ainsi que je te Texpliquerai plus tard. Maintenant 
que mon démon ne me retient plus j'espère que 
notre amitié ne lui déplaira pas, et je me hâte de 
l'aborder. Pendant tout ce temps j'observais 
comment tu te conduisais avec tes amis. Dans le 
grand nombre d'hommes orgueilleux qui te recher- 
chaient il n'en est pas un que tu n'aies rebuté par 
tes mépris. Tu crois n'avoir besoin de personne 
tant tu as été libéralement doué par la nature, du 
côté du corps comme du côté de T&me. D'abord 1 u 
t'estimes le plus beau, le mieux fait de tous les 

1. A dix-huit aos les Athéniens coupaient leur chevelure pour la con- 
sacrer aux Dieux (PoUux^ VII, 9). Selon Athénée, XII, 8, Alcibiade. 
aurait gardé sa chevelure quelques années de plus. Cependant une 
pierre antique, représentant un Alcibiade imberbe, auquel on ne sau^ 
rait donner plus de vingt ans , le montre avec des cheveux courts. 

?. Platon, Prim. Àlcih.f p. 103-104. 



126 



HISTOIRE DALCIBIADE. 



hommes ; et il sufGt à chacun de te voir pour s'as- 
surer que tu ne mens point. Tu te dis ensuite de 
la plus illustre famille d'Athènes^ qui est la plus 
considérable des villes grecques. En effet, du côté 
paternel, tu as des alliés et des amis puissants et 
nombreux qui te serviront quand s'en présentera Toc- 
casion; du cété de ta mère, tu n'en comptes pas 
moins, ni de moins influents* Mais celui qui, à ce qu'il 
te semble, est appelé à te servir le plus efficace- 
ment dans tes entreprises» c'est Périclès, fils de 
Xanthippos, que ton père vous a laissé pour tu- 
teur à ton frère et à toi; Périclès qui non-seule- 
ment dans cette cité, mais encore dans toute la 
Grèce et dans de nombreuses nations barbares, peut 
ce qu'il veut. J'ajouterais encore les grandes riches* 
ses des tiens, si je ne savais que tu te glorifies de 
ces choses moins que de toute autre. Ces avantages 
t'ont inspiré tant d'orgueil que tu méprises tous les 
hommes comme trop inférieurs à toi'.... » 
« Ge que tu ne sais certes pas, Socrate, répondit 
Alcibiade, c'est que tu ne m'as prévenu que d'un in- 
stant, et que j'avais le dessein de t'aborder le pre- 
mier afin de te demander la cause de ta persévé- 
rance. Que désires-tu? Quelle est ton espoir en 



1. Platon, Prtm. Alcib.j p. 103-104. 



SOCRATK ST ALClBIADB. 127 

* 

m'importunant sans cesse, en te trouvant toujours 
avec tant de soin dans quelque lieu que je sois t Je 
ne puis trop m'étonner de ta façon d'agir. Aussi 
jet'écoute Tolontiers^... > 
< Pour moi, Alcîbiade, reprit Socrate, si je Pa- 
yais pensé content de tous ces avantages et dans le 
dessein de vivre sans autre ambition, il y a long- 
temps que j'aurais renoncé à ma sollicitude pour 
toi (au moins je me le persuade). Hais maintenant, 
je vais t'îndiquer bien d'autres pensées sur toi-même ; 
et ta comprendras ainsi que c'était pour étudier ton 
esprit que je te suivais sans cesse. En effet, si quel* 
que Divinité te disait : ô Alcibiade, veux-tu vivre avec 
les avantages seuls que tu possèdes maintenant, 
sans qu'il te soit permis d*en obtenir de supérieurs, 
ou prëfères-tu mourir tout de suite? il me semble 
que tu choisirais plutôt la mort'. Et voici dans 
quelle espérance tu vis : tu penses qu'aussitôt que tu 
auras harangué le Peuple Athénien, il te recon- 
naîtra digne de plus d'honneur que Périclès et que 
tOQt autre citoyen renommé dans les siècles passés ; 
qu'ainsi la plus grande autorité te sera confiée parmi 
les tiens, et que non-seulement tu seras le plus puis- 

1. Platon, "Bfifn, Aleib,, p. 104. 



128 HISTOIRE D'aLCIBUDK. 

% 

sant dans cette ville, mais qu'encore ta seras le plus 
illustre parmi les Grecs et les Barbares qui habitent 
cette région du monde. Et si la même Divinité te 
concédait l'empire de TEurope, mais te défendait de 
passer en Asie et d'aspirer à cette domination, je 
pense que tu ne voudrais pas vivre pour de si petites 
choses et si tu ne propageais pas ton nom et ta 
puissance parmi toutes les races humaines. Je pense 
aussi, qu'hormis Gyrus et Xerxès, tu ne juges 
personne digne de mémohre. Voici dans quelle espé- 
rance tu vis; ce n'est pas pour moi une conjec- 
ture mais une certitude. Gomme ta conscience t'af- 
firme que je dis la vérité, tu me demanderas sans 
doute : mais Socrate, en quoi tout ceci se rapporte- 
t-il à l'obstination que tu as mise à me suivre par- 
tout î Je vais te l'expliquer, ô fils aimé de KUnias et 
de Dinomakhé: c'est que, pour réaliser tes desseins, 
lu ne peux rien sans mon aide, tant j'ai de pouvoir 
sur toi et sur tes affaires. De même que tu espères 
pouvoir prouver à la cité que tu es digne de tout 
honneur, et par Jà atteindre toutes les grandeurs et 
avoir la puissance de tout faire, j'espère de même 
pouvoir beaucoup sur toi, aussitét que je t^aurai 
convaincu que je suis digne de cette puissance. 
Ni tuteur, ni parent, ni aucun autre, ne peuvent 



r 



SOCRATE ET ALCIBIADE. 129 

m 

« te livrer cette puissance que tu désires. Moi seul, je 
• le puis, avec l'aide de la Divinité. Tant que tu était 
« plus jeune et que tu ne vivais pas dans une telle 
« ambition, le Dieu m'a défendu de te parler, de 

< peur que mes conseils ne fussent perdus. Mainte- 

< nant il m'y pousse, car maintenant tu peux m'en- 
« tendre*. » 

Socrate, à en juger par ces pages de son élève Platon ', 
connaissait bien Alcibiade. Il le peint magistralement 
dans ce préambule ; il découvre ses plus secrètes pen- 
sées. Aussi cette connaissance parfaite de l'homme 
loi servit-elle à captiver l'attention et bientôt l'ami- 
tié d'Alcibiade. Dans la suite, Socrate lui prouvera à 

1. PlatOD, Prtm. Alcibiad,, p. 105, sq. 

2. Par sa nature extraordinaire où se contrariaient les vertus les plus 
rares et les mauvaises passions, Alcibiade dut exciter l'intérAt sinon 
la sympathie de Platon. Le philosophe, qui le vit sans doute quelque- 
fois et qui parla de lui souvent avec Socrate. l'étudia comme un des 
plus étonnants représentants de la race humaine. C'est pourquoi nul 
ne peignit mieux Alcibiade que Platon dans ces pages. En écrivant 
le livre Y des Lois, Platon ne songeai t>il pas encore à Alcibiade lors- 
qu'il traçait ce portrait magistral : « L'homme né pour la philosophie 
a dû apporter sur la terre, esprit, mémoire, courage et grandeur 
d'âme. Que les avantages extérieurs répondent aux qualités morales, 
et dès Tenfance il est au premier rang. A peine entre-t-il dans la 
jeunesse, que tous ses proches, tous ces concitoyens réclament pour 
eux-mêmes ses talents ; et que déjà les prières, les honneurs, les flat- 
teries l'assiègent : on compte sur l'avenir qne lui marque son génie. 
Que va-t-il faire cet homme, surtout s'il joint à ces dons de l'intelli- 

I 9 



130. HISTOIRE d'aLCIBIADE. 

Taide de sa victorieuse dialectique que lui Alcibiade, 
lui le plus ambitieux des ambitieux, ne sait rien et 
n'est capable de rien^ Hais ce n'est pas ainsi que le 
philosophe aborde le jeune homme, car Tirascibie 
Alcibiade se rebuterait tout d'abord et continuerait 
son chemin sans s'arrêter plus longtemps à écouter 
ces insolences. Au contraire, Socrate qui connaît le 
faible de son interlocuteur le flatte dans ses projets 
ambitieux, qu'il semble approuver, dans ses espéran- 
ces, qu'il feint de partager, dans ses vertus, ses riches- 
ses, ses puissaotes alliances, qu'il parait affirmer. 
Puis soudain, excitant à la fois la curiosité et Tam- 
bition d'Alcibiade, il lui apprend que lui seul, So- 
crate, fils de Sophroniskos, peut le faire réussir dans 
ses projets. Dès lors Alcibiade est vaincu. Il se rend. 

gence^ une patrie illustre, de grandes richesses, une haute naissance et 
réclat d'une majestueuse beauté? Son âme ce s'ouyrira-t-elle pasà une 
ambition insatiable? Il se croit d'avance le chef des Grecs et des Bar- 
bares ; et sa gloire ne l'étonné pas. Il se grandit lui-môme dans son 
cœur. Voilà le règne de l'orgueil, voilà le silence de la raison. Com- 
ment lui serait-elle permise? C'est ainsi que la jeunesse douée des 
plus belles qualités a dans ces qualités mêmes des écueils qui la font 
échouer .quand de mauvais principes l'égarent. Tout lui devient fu- 
neste, l'esprit, ropulence et la gloire. Ces âmes supérieures bien di- 
rigées sont l'honneur de l'humanité; une fois perverties, elles cau- 
sent les plus grands maux dans les États. Mais les esprits médiocres 
n'ont point de destinée. » 
1. Platon, Prim, Àkibiad,, p. 107 à 124. 



SOCRATB ET ALCIBIADE. 131 

II est tout à Socrate. Ainsi qu'il le dit lui-même, les 
rôles sont intervertis; c'est lui qui va maintenant 
poursuivre Socrate, comme Socrate Ta poursuivi 
jusqu'ici*. 

La suite du dialogue, qui rentre presque entièrement 
. dans le domaine de la philosophie et de la morale, et 
où Alcibiade se montre plutôt comme interlocuteur 
de Socrate que comme personnage historique, est 
moins intéressante pour l'historien. Socrate demande 
à Alcibiade quel conseil il donnera au Peuple Athé- 
nien, quand il montera à la tribune. Celui-ci, amené à 
cette réponse par les questions captieuses du dialecti- 
cien, dit qu'il leur conseillera ce qui est juste. Aux 
habiles objections de Socrate, Alcibiade avoue qu'il ne 
sait pas ce qui est juste, il se rejette sur l'utile; c'est 
ce qu'il conseillera aux Athéniens. D'inductions en 
déductions, de sophismes en paradoxes, Socrate lui 
prouve que le juste et l'utile sont une seule et même 
chose, et il le convainc de là que puisqu^l n'a pas la 
notion du juste, il n'a pas non plus la notion de 
l'utile. Alcibiade ne peut donc donner aucun conseil 
pour la chose publique. D'où lui vient cette incapa- 
cité!f de ce qu'il veut parler de choses qu'il ignore. S'il 
veut gouverner les autres, il lui faut d'abord se gou- 

1. Platon, Prim. Âleihiad,y p. lOô. 



132 HISTOIRE D'ALCIBIADE. 

verner lui-même. Pour se gouverner soi-même^ on 
doit d'abord se connaître La conclusion de ce dialo- 
gue, est donc ce dernier terme de la sagesse humaine, 
que nul ne peut se vanter d*atteindre : Connais-toi toi- 
même : riSûei 24YT0N *. 

Alcibiade ainsi perd presque absolument sa person* 
nalité et devient le comparse impersonnel nécessaire 
à la dialectique platonique. On peut même douter 
qu'avec sa nature ardente et pratique d'homme d'État 
et d'homme d'action, Alcibiade se soit rendu aussi aisé- 
ment aux arguments du sophiste, que cet orgueilleux 
si sûr de sa force, si sûr de la faiblesse d'autrui, se 
çoit aussi facilement laissé convaincre d'ignorance et 
d'impéritie. Cependant le propre de l'homme prati- 
que — et Alcibiade si profondément moderne par 
bien des côtés était cet homme — est d'écouter toujours 
avec une attention simulée ou réelle les discours de 
l'interlocuteur dont il a ou dont il croit avoir quelque 
chose à apprendre. U feint de se rendre à ses argu- 
ments, d'apprécier ses conseils, mais en réalité il 
n'est pas influencé; il conserve son jugement dans 
toute sa netteté et ne prend de ce qui lui est dit 
que ce qu'il veut bien prendre. C'est pourquoi dans 
ces pages éloquentes, on peut encore glaner quel- 

1. Platon, jPn'm. Àlcihiad.j p. 107 à 112. 



^ 



SOCRATE ET ÀLCIBIADE. 133 

qoes phrases caractéristiqbes où la personnalité d'Al- 
dbiade s'accuse énergiquement. 

A cette demande de Socrate : « A quels peuples con- 
• seilleras-tu aux A théniens de déclarer la guerre ? A 

< ceux qui agissent selon la justice ou à ceux qui la 
c yiolent? > Alcibiade répond d* une façon évasive, sans 
se livrer tout à fait, ni sans cacher entièrement le fond 
de sa pensée : < Tu m'interroges sur une chose difficile, 

< car si quelqu'un pensait devoir faire la guerre à ceux 
« qui suivent la justice, il ne te l'avouerait pas^ » 

Gomme Socrate, selon cette habitude qui l'amènera 
à la ciguë^ attaque le Peuple Athénien , et le dé- 
clare un < mauvais maître, » Alcibiade défend chaleu- 
reusement la plèbe, et affirme que « c'est du peu* 

< pie qu'il a appris sa langue, que c'est le seul gram- 
c matiste qu'il ait eu pour cela, et qu'il a toute obli- 

< gation à ce peuple que Socrate trouve pourtant 
« un si mauvais maître '. * Son bon sens a aussi une 
révolte contre les arguments spécieux du philosophe, 
quand celui-ci lui conseille, avec un peu de sarcasme, 
de ne pas songer à haranguer les Athéniens sur les 
choses qu'il ignore (le juste et l'injuste.) « Mais je 

1. Platon, Pnim. XiciWad.^p. 109. — ... El y«P ««» «lavoeTtaC xiç 
«K à^^ ^pô; Toù; Ta oixaia icpaTTovToç icoXcf&etv, oùx &v^ âtioXoprjatié yt, 

2. Platon, Prim, Àlcibiad., p. 111. 



134 HISTOIRE D'aLCIBUDE. 

< pense, Socrate, que les- Athéniens et les antres 
« Grecs examinent rarement ce qui est le plus juste, 
« ou le plus injuste.... Sans se perdre dans cette 
« recherche, ils s'occupent uniquement de ce qui est le 

< plus utile. Et je crois que le juste et Futile ne 
« sont point la même chose; car un grand nombre 

< d*hommes qui ont agi injustement ont profité de 
c leur injustice, et au contraire d'autres, qui se sont 

< conduits justement, n'ont jamais eu à se réjouir 
« de leur justice*. » 

On retrouve aussi l'Âlcibiade de l'histoire, lorsqu'à 
cette question de Socrate : « Que penses-tu du cou- 
rage? A quel prix voudrais-tu en être privé? » Il ré- 
pond : «c Je ne voudrais pas vivre si j'étais lâche.... La 
« lâcheté me parait le plus grand des maux... Égal 
« même à la mort'. » On le retrouve encore quand il 
dit à Socrate qui lui demande ce qu'il prétend faire, s'il 
compte demeurer tel qu'il est ou enfin prendre soin de 
soi : « Je comprends tout ce que tu dis, Socrate, et je suis 
« de ton avis. Oui tous ceux qui gouvernent la Répu- 
« blique, excepté un très-petit nombre, me semblent 
« comme à toi des ignorants... S'ils étaient habiles, il 

1. Platon, Prtm. Àlcihiad., p. 112-113. — .... àXXà «oXXoT; 5^ IXu- 
airO-viffev àhiKf\<san litydXa à$ix^(j.aTa, xal itépoiç, otfAai, dixoua 
ipyaffa|Jiévoi(, où iMrfy^tyxt. 

2. Platon, Prtm. Àlcibiad,, p. 115. 



' 



SOCRATB ET ALCIBIADE. 135 

faudrait que celui qui doit être en rivalité avec eux 
travaillât et s'exerçât avant que d'entrer en lice 
contre eux comme contre des athlètes; mais puisque 
absolument ineptes ils se mêlent du gouvernement, 
que m'est-il besoin de tant d'études et tant de tra- 
vail! Je leur serai de beaucoup supérieur» rien 
qu'avec mes qualités naturelles*. > Socrate alors 
blflme justement, cette présomption juvénile. Il dit 
qu'il est indigne d'Alcibiade de vouloir seule- 
ment surpasser ses compatriotes au-dessus desquels 
il doit se placer si haut qu'ils ne pensent pas même 
à lui rien disputer, et que se sentant entièrement 
inférieurs ils ne songent qu'à se mettre sous ses 
ordres pour combattre les ennemis ; mais qu'il doit 
surtout s'efforcer de surpasser les meilleurs géné- 
raux et hommes d'Ëtat étrangers*. » Âlcibiade^ qui se 
rend à la justesse de l'argument , demande si les géné- 
raux Spartiates et perses sont en effet de beaucoup su- 
périeurs aux stratèges athéniens. Socrate, avec sa 
partialité accoutumée en faveur des Perses et desSpar- 

■ 

tiates, lui trace un tableau brillant de la fortune, de la 
haute origine et de la solide éducation des hommes de 
guerre de Suze et de Lacédémone ' ; puis il leur corn- 

1. PlatoD, Prim, àUtbiad., p. 119. 

2. Platon, Prtm. Alcxbiad., p. 119, 120. 

3. Platon, Prim. i/ct'Mad., p. 120, 121, 122. 



136 HISTOIRE D*ALCIBIADE. 

pare Alcibiade; Alcibiade qui, dit-il, « a été élevé par 
une nourrice de basse naissance, a été abandonné 
par Pérîclès à Zopyros, esclave thrace, inhabile i 
tout autre emploi à cause de sa vieillesse ; Alcibiade, 
dont personne n'a pris soin de l'éducation, dont toute 
la fortune, territoriale consiste environ en trois 
cents plèthres* de terre qu'il possède au dème d'Er- 
khiasis, et dont la mère, Dinomakhé, n'a de bijoux 
et de vêtements que pour la valeur de cinquante 
mines'; Alcibiade enGn, qui n'a pas vingt ans, qui est 
sans expérience et d'une telle présomption qu'il lai 
semble superflu d'étudier, de travailler et de s'exer- 
cer, et qu'il estime que sa beauté, sa taille, sa ri- 

1. Le plèthre était une mesure agraire qui équivalait à un peu plus 
du quart de l'arpent. Trois.cents plèthres de condition ordinaire va- 
laient environ une tlrentainede mille francs. Lysias, de Bonis Arts- 
toph., 33. Les terres valaient plus ou moins selon la nature du sol et 
selon qu'elles étaient près ou loin d*Âthènes. On doit remarquer aussi 
que les terres rapportaient plus qu'aujourd'hui, soit qu'on les affermât, 
soit qu'on les fit valoir soi-même. Le taux ordinaire des intérêts était 
de 10 à 12 pour cent. Cf. Itée, de heredit, Hagn; Demosthëne, Pr. 
Phorm.; Bœckh, Économie politique des AthénicnSj t. I, p. 336, sq. 

2. Cinquante mines, un peu plus de 4500 francs. Hais il faut se 
rendre compte du prix des choses dans l'Athènes antiqne. Relative- 
ment à la grande valeur de l'argent à cette époque, Dtnomakhé pour 
cette somme possédait déjà une riche garde- robe. Une paire de crc- 
pides de femme coûtait deux drachmes, 1 fr. 80 cent. (Aristophane, 
PlutuSf V. 984) et le plus élégant des habits d'homme, la chalmyde , 
coûtait douze drachmes, 11 fr. (Pollui, VIII, 46). 



r 



SOCRATB ET ALCIBUDE. 137 

• chesse et les dons de son esprit lui suffisent pour 
« accomplir ses projets ambitieux ^ » 

Dans ce parallèle, Socrate montre par deux fois sa 
mauvaise foi accoutumée : la première en élevant outre 
mesure, contre toute justice et toute vérité, les Spar- 
tiates et les Perses; la seconde en abaissant Âlci- 
biade. L'éducation d'Alcibiade ne fut pas négligée, 
ainsi que le prétend Socrate. Le fils de Kltnias reçut 
d'abord l'éducation commune à tous les enfants d'A- 
thènes; et son instruction fut dignement complétée par 
les entretiens de Périclès et par les leçons de sophistes 
renommés. Quand Socrate affecte d'estimer à rien les 
trois cents plèthres de terre d'Alcibiade, il serait aisé 
à celui-ci de répondre que trois cents plèthres consti- 
tuent déjà une belle fortune dans un pays aussi riche 
que l'Attique, où c même les terres qui se refusent 
« à la culture font vivre plus de monde par les 

1. PlatoD y Pn'm. Àkibiad., p. 130 à 134. — Voici, raconte Elien^ 
comment Socrate réprima l'orgueil d'Alcibiade. Voyant que ce jeune 
homme s'enorgueillissait de ses richesses et de ses grands domaines, 
il le mena dans un endroit où était eiposée une carte géographique 
représentant la terre entière. « Cherche ici l'Attique, je te prie », lui 
dit-il alors. Quand AIci biade l'eut trouvée : < Cherche maintenant, 
c continua Socrate , les terres qui t'appartiennent. — Elles ne sont 
« point marquées, répondit Alcibiade. — Eh ! quoi ! reprit Socrate, 
c tu tires vanité de propriétés qui ne sont pas même un point sur la 
«terre! > Histar. Var. III, 29. 



138 HISTOIRE D'aLCIBUDE. 

« mines et les carrières que celles qui produisent du 
cblé*.. 

D'ailleurs le patrimoine d'Alcibiade ne consistait pas 
seulement en terres. Il possédait des maisons et de 
vastes terrains à Athènes'; il avait aussi une grande 
exploitation industrielle, carrière ou fabrique'. Gequi 
est certain, c'est que la fortune d'Alcibiade était éva- 
luée à plus de cent talents \ 

« Crois-moi donc, mon cher Alcibiade, continue So- 
« crate, obéis au précepte du temple de Delphes: 
« Connais-toi toi-même. Tes ennemis sont tels que 
« je te les ai peints, et non tels que tu te les figures* 
« Rien ne peut les vaincre que l'habileté et le talent; et 
« si tu restes inférieur en ces choses, la gloire te man- 

1. Xénophon, deStipend, AUie., I. 

2. Elien Var, Histor,, IX, 29. 

3. Bœckh, Économie politique des Athéniens j tradaction Laligant, 
f. I, p. 75. 

4. Plus de cinq cent cinquante mille francs. Lysias^ de Bonis Arts» 
toph., 52. — Cette fortune était immense pour le temps, puisque à 
cette époque un Athénien pouvait vivre avec trois ot)oles (45 cen- 
times) et même deux oboles (30 centimes) par jour. Selon les prix don- 
nés par Bœckh, d'après les auteurs anciens, une maison valait de trois 
à cent vingt mines (de 275 fr. à 11 000 fr.); un esclave de deux à 
dix mines (de 180 fr. à 900 fr.) ; un cheval de 200 à 1000 fr., un bœuf 
de 40 à 80 fr. — Suivant un commentateur, il faudrait entendre que la 
fortune d' Alcibiade était, non de* cent talents d'argent, mais de cent 
talents d'or, ce qui relèverait à plus de cinq millions cinq cent mille 
francs. 



SOCRATE ET LES SOPHISTES. 139 

c qnera chez les Grecs comme chez les Barbares, la 
t gloire que tu désires plus ardemment que nul homme 

< n'a jamais rien désirée > Sur la promesse d'Alcibiade 
d'étudier et de s'exercer, Socrate termine ainsi l'entre- 
tien : « O que je voudrais que tu persévérasses! Hais 

< je crains, sans me défier de toi, que la force des 

< exemples de cette cité ne nous vainque à la fois 
■ moi et toi*. » 

Socrate posséda bientôt un grand ascendant sur le 
jeune homme. Alcibiade pensait que la fréquentation 
de cet être singulier qui cachait sa vaste science sous 
. une feinte ignorance et qui par le talent de la parole 
tournait à son gré l'esprit de ses interlocuteurs, lui 
donnerait la science des affaires et l'éloquence per- 
suasive et triomphante*. L'enseignement des sophis- 
tes entrait dans l'éducation des jeunes Athéniens 
qui se destinaient à la politique. Alcibiade avait pris 
des leçons de Protagoras, de Prodikos et d'autres 
rhéteurs célèbres. Or, quoique Platon défende bien 
vivement son mattre d'avoir été un sophiste, quoique 
Socrate ait toujours combattu les sophistes, Socrate 
était un sophiste, au sens athénien du mot. Et c'était un 

1. Platon, Prtm. Alcibiad.y p. 124. 

2. Platon, Prtm. Aldbiad,, p. 135. 

3. Xénophon, Memoràb,, I, 2; Platon, Sympox., p. 216; Plutarque, 
ÂleQnad,, V. 



140 HISTOIRE D^'aLCIBIADE. 

sophiste d'autant plus dangereux qu'il ne faisait pas 
payer ses leçons et qu*il discourait non dans sa maison 
et avec quelques jeunes gens , mais sur Tagora, dans 
les rues, aux banquets, chez les barbiers, dans les 
jardins et les gymnases suburbains d'Athènes, sous les 
portiques du Pirée, au bord du Céphise et de rilissus, 
et avec tous les gens qu'il rencontrait*. C'est dcfnc 
comme roattre de dialectique, à titre de sophiste, que 
Socrate parvint à s'attacher l'ambitieux Alcibiade. 

L'ambition fat certainement le principal, le seul mo- 
bile peut-être du rapide attachement d*Alcibiade pour 
Socrate. On a prétendu que le jeune homme s'était 
laissé gagner à TafTection filiale que le philosophe 
inspirait à ses disciples*. Le charme de sa conversation, 



1. Lorsque les Nuées furent représentées (424 av. J. C), Sociate était 
considéré dans Athènes comme un sophiste; et c'est comme sophiste et 
comme maître de Krilias^run des Trente, qu'il fut plus tard condamné à 
mort. Xénophon (Uemorah., I, 2), ne cherche pas à le dissimuler, et Es- 
chine (C. Timarch. 173), le dit formellement : 'Eica^'Oitilç^o» *AOY)varot, 
£oxpdTY}v (jilv T6V <roçi(m)v iicexTeCvati , 6ti Kpixiav içâvTi icncat- 
devxa>;. — Parmi les historiens et les critiques qui regardent Socrate 
comme un véritable sophiste, on peut citer Fréret {Sur la condamna- 
tion de Socrate, Mém. de VAc. des Inscript. T. XLyiII,p. 209, sq.); Her- 
mann {Geschichte und systcm der Plalonischen philosoph.f p. 220); 
Richter (Aristophanisches, p. 210); Grothe (de Socrate Aristophanis] y 
Grote [Histoire de la Grèce, t. VII, p. 392-394 ; t IX, p. 296, note 1); Ede- 
lestand du Méril [Mémoires archéologiques et littéraires, p. 150, sq.) 

2. PluUrque,i4ici6iad., IV, V, VII; Platon, 5ympo»., p. 214, sq. 



ASCENDANT DE SOCRATE SUR ALCIBIADE. 141 

la science et Thabileté de sa dialectique, l'originalité 
et souvent la justesse de ses raisonnements et de ses 
aperçus, ses préceptes de morale et de vertu qu'il 
avait le rare mérite d'appliquer lui-même avec plus 
de rigueur qu'il n'en exigeait de ses élèves, enfin sa 
tempérance, sa modestie feinte ou réelle, sa puis- 
sance sur soi-même et toutes ses autres qualités» cap- 
tivaient bientôt la plupart de ceux qui, sans s'ir- 
riter de ses ironies humiliantes, continuaient à le 
voir*. En fut-il de même d'Alcibiade? Un contempo- 
rain, témoin digne de foi, affirme le contraire. Selon 
Xènophon, ni Âlcibiade, ni Kritias, n'aimaient Socrate ; 
ces deux ambitieux ne le fréquentaient qu'uniquement 
afin de découvrir le secret de son irrésistible éloquence 
et de s'instruire dans les choses de la politique^ La 
preuve, c'est que dès qu'ils se sentirent assez forts 
pour se passer de leçons, ils cessèrent subitement de 

1. Pour juger de l'affection sérieuse et dévouée que Phédon, Criton, 
Slmmias, Cébès, Chéréphon, et la plupart de ses élèves ressentaieni 
pour Socrate, on n'a qu'à se rappeler les diverses épisodes de son ju- 
gement et de sa mort, rapportés par Xénophon, Platon et biogène 
de Laérte. 

2. Xénophon, Memorah,, I, i. — Tous ceux qui connaissent la va- 
leur Téridjque des différents auteurs anciens, comprendront de quel 
poids est le témoignage de Xénophon en cette question. Platon est 
trop poète et trop partial , Plutarque est trop postérieur à Alcibiade, 
pour que leurs assertions ne s'effacent pas devant celles de Xéno- 
phon. 



142 HISTOIRE D'aLCIBLLDE. 

le voir*. Alcibîade était dévoré par une ambition 
surhumaine. Quand l'ambition est la passion prédo- 
minante d'un homme, elle en devient rapidement la 
seule, étouffant tout autre sentiment. C'est le syco- 
more dont les racines implacables tuent les plantes 
environnantes et qui s'élève sur leurs débris, ma- 
gnifique, puissant, solitaire. 

Âlcibiade cependant ne put se défendre d'une cer- 
taine sympathie pour son mattre, mais il n'eut pas 
pour lui cette affection extraordinaire, ce contre- 
amour dont parle Platon dans le Banquet. 

D'ailleurs, aux yeux des Athéniens qui ne jugeaient 
que sur les apparences, la plus vive amitié semblait 
unir Socrate et Alcibiade. On les voyait toujours en- 
semble, sous le portiquo du Lycée comme sous les 
platanes et les grands oliviers des jardins du héros 
Académus, dans les gymnases comme dans les festins 
à l'agora comme au Céramique-Extérieur, à Athènes 

1. XénophoD) Memoràb.y 1,2. — On pourrait objecter qu'il était 
assez naturel qu' Alcibiade, une fois entré aux affaires, cessât de voir 
Socrate. Sans cesse hors d'Athènes, soit en campagne, soit en exil, 
Alcibiade^ quand il y revenait , n'avait guère le loisir de prendre 
part aux longues discussions du sophiste. Des discours à composer, 
des questions à étudier, des projets à élaborer, des troupes à exercer, 
de longues journées passées à l'Assemblée et au Conseil des géné- 
raux, sans parler des heures qu'il consacrait aux plaisirs, suffisaient 
amplement à occuper son temps. 



ASCENDANT DE SOCRATE SUR ALGlBIADE. 143 

comme à rarmée* . On savait que Socrate avait sauvé 
la vie à Alcibiade au combat de Potidée*, qu'Alcibiade 
avait secouru Socrate dans la retraite de Délion'. 
Socrate louangeait souvent Alcibiade^ et ne cachait 
point que le jeune homme le comblait de présents et 
d'o&es de service, qu'il refusait d'ailleurs au grand 
déplaisir de sa femme, la cupide Xanthippe. « Je suis 
« aussi généreux qu'Alcibiade, disait le sophiste, 
« puisque je refuse obstinément les présents qu'il 
me fait^ > Quand Alcibiade parlait de Socrate, c'était 
dans les termes les plus élogieux ^ Il affectait de res- 
sentir pour lui une sorte d'idolâtrie dont il feignait 
de s'honorer soi-même*. « Lorsque je l'entends, di- 

« sait-il, le cœur me bat avec plus de violence qu'aux 

■ 

« Gorybantes. J'ai trouvé éloquents nos grands ora- 
< teurs; mais ils ne* m'ont rien fait éprouver de sem- 



1. Platon, Sympos»,p. 217. Plutarque, Akibiad.j V. 

1 Socrate et Alcibiade furent compagnons d'armes dans les expédi- 
tions de Potidée et de Délion. Platon, Sympoi.f p. 219, 221. Plutar- 
que, AUibiad.i VII; Diogène de Laêrte, I, 43. — Athénée, au livre V, 
chapitre XV, s'est ingénié à prouver que Socrate ne -combattit ja- 
mais dans Tarmée athénienne. Il en donne plusieurs preuves que 
Casaubon dans ses notes sur Athénée a refutées sans peine « 

3. Plutarque^ Àl€ibiad.,\l\\\ Platon, Sympos., p. 220. 

4. Diogène de Laërte, 1, 47 ; Élien, Yar, Bistor. IX, 29* 

5. Plutarque, Àlcibiad., VIII. 

6. Plutarque, Àlcibiad,y V, VIL Platon, Sympos., p. 214, sq. 



144 HISTOIRE d'ALCIBIADE. 

« blable. Mon âme n'était point troublée; elle ne s'in- 
« dignait pas contre elle-même de son esclavage. Cet 
« homme éveille en moi un sentiment dont on ne me 
« croirait pas susceptible : la honte. Oui , Socrate seul 
« me fait rougir, car j'ai la conscience de ne pou- 
« voir rien opposer à ses conseils et à ses remon- 
trances*. » 

Aussi lorsqu'emporté par ses passions, Alcibiade se 
laissait entraîner à la débauche, il évitait de quelques 
jours de revoir Socrate*. Mais celui-ci le poursuivait 
jusque dans le gynécée des hétaires en renom, jus- 
que dans les orgies où, couronné de violettes et de 
lierre*, la coupe en main et le baiser aux lèvres, en 
compagnie d'amis et de courtisanes, il écoutait les 
joueuses de flûte S A la vue de Socrate, Alcibiade 
« rougissait d'avoir démenti ses* promesses par sa 
« conduite ^; » il quittait aussitôt maîtresses et fami- 
liers* et il suivait cet homme dont, disait-il, «l'aide 

1. Platon, Sympos.j p. 215-216. — Plutarque rapporte à peu prè« 
ce discours d'Alcibiade; Alcibiad.f VII. 

2. Platon, ^ympos,j p. 216; Plutarque, Àlcibiad.y VII; et De discem. 
adulator. 

3. Platon, Sympos.f p. 213. 

4. Plutarque, Alcihiad., VII. >- Aristophane {Vesp. v. 1387) et 
Théophraste {Charact.y XI] donnent de curieux détails sur ces 
joueuses de flûte. 

5. Platon, Sympo»., p. 215-216. Plutarque, il ictWad., VII. 

6. Plutarque, Alcihiad,, VII. 



LKS DOCTRINES POLITIQUES DE SOCRATE. 145 

« lui était plus nécessaire qu'aucune autre pour Tac- 
< complissement de ses projets ^ » 

Âldbiade raisonnait-il juste? La fréquentation du 
sophiste le fortifia-t-il et le rendit-elle plus apte à 
gouverner, ou la captieuse dialectique de Socrate ne 
Tabosait-elle pas sur la véritable utilité de ses leçons? 
Il est iûipossible de reconnaître dans la vie poli- 
tique d*Alcibiade l'influence de Socrate. Si Alcibiade, 
qui agit toujours par le peuple, eut un mattre, ce 
maître fut non pas Faristocratique Socrate, mais le 
démagogue Périclès. 

Les doctrines politiques de Socrate ne concordent 
nullement avec la conduite d'Alcibiade comme homme 
d*État. Sans cesse Socrate lui recommande de ne point 
rechercher la faveur du peuple*. Alcibiade^au contraire, 
s'ingéniera toujours à la conquérir, justement persuadé, 
en dépit des injonctions de Socrate, que dans un État où 
le peuple est le seul dispensateur du pouvoir, la pre- 
mière condition pour parvenir est de gagner la sympa- 
thie et la confiance du peuple. Socrate raille le tirage 
au sort des magistratures \ Son disciple songea-t-il ja- 
mais à réformer ce mode d'élection ? Alcibiade compre- 

1. Platon, Sympos., p. 220. 

2. PlAion, Prim, Àkibtad.y p. 131-132, 135. 

3. XéDophoD, Memorah., I, VII. 



146 HISTOIRE D*ALCIBIADE. 

nait que les charges purement honorifiques et sans au- 
cune importance politique suffisaient à l'ambition des 
vaniteux vulgaires qui pouvaient tous y aspirer, et qui 
ainsi ne portaient pas leurs vues sur les importantes 
magistratures soumises à l'élection et les laissaient 
à de plus habiles. Toutes les sympathies de Socrate 
sont pour Sparte; Alcibiade combattra les Spartiates. 
Socrate vante la précelience de l'autocratie et de 
l'aristocratie; Alcibiade sera l'adversaire du parti 
aristocratique et deviendra le chef du parti démocra- 
tique. Une maxime favorite de Socrate était celle-ci : 

< Ce n'est pas pour son intérêt personnel que l'on doit 
« gouverner, mais pour le bien générale » Plus d'une 

fois Alcibiade oubliera cette maxime. Socrate résumait 
en ce peu de mots les devoirs de l'homme d'État : 
c Dans l'administration intérieure^ il augmentera les 
« richesses du pays , il apaisera les dissensions et fera 

< naître la concorde; dans la guerre, il prendra les 
« moyens d'assurer la victoire; dans les relations 

< extérieures, il fera des amis à la Cité et non des en- 
« nemi8^ > Alcibiade sera trop peu de temps au pou- 
voir, et lorsqu'il s'y tiendra ce sera dans des circon- 
stances trop pressantes pour qu'il puisse s'occuper 
spécialement des finances de la République et cher- 

1. Xénophon, Memorah., IV, 6. 



r 



LES DOCTRINES POLITIQUES DB SOCRATE. 147 

cher à accroître la fortune publique selon la méthode 
socratique : « On devra connaître les revenus et Té- 
« tat des mines, suppléer aux productions qui s'affai- 
« blissent, remplacer celles qui viennent à manquer, 
• étudier les dépenses, sapprimer celles qui sont inu- 
« tiles, s'assurer si la récolte suffira aux besoins de 
< Tannée^ > Loin d'apaiser les dissensions à Tinté- 
rieur de la cité, Alcibiade en fera momentanément 
naître de nouvelles. Et la seule bataille qu'il perdra, 
ce général invincible, il la perdra parce qu'il aura né- 
gligé tous les moyens d'assurer la victoire en confiant 
le commandement de la flotte à un lieutenant inhabile'. 
Enfin, conformément [aux préceptes de Socrate, Alci- 
biade sutconquérir denombreux alliés à laRépublique ; 
mais il lui suscita aussi de puissants ennemis. Quant 
à ces utopies dont Platon s'est fait l'écho dans la M^ 
puUij'ue.et dans les loû, le sens juste et pratique 
d'Alcibiade reconnut bien vite l'inanité de telles chimè- 
res. On pourrait multiplier ces exemples^ si ceux-ci 
ne suffisaient pas à infirmer Tinfluence des doctrines 
de Socrate sur la conduite politique d'Alcibiade. 
Alcibiade ne se proposa pas plus pour modèle So- 

1 . Xénophon, Jfemofa&.| II I, 6. 

3. Antiokhos. —Cf. Xénophon, tiéXenxc.^ I, 5; Plutarque^ A2ci&tad«, 
XXY; Ii/sand. V; Diodore de Sicile, Xlil, 71. 



148 HISTOIRB d'aLOBUDE. 

crate orateur que Socrate doctrinaire. Sans doute il 
surprit les procédés de la méthode socratique, qui con- 
sistait à mener la pensée des propositions les plus 
communément admises jusqu'à celles qu*on voulait 
faire admettre. Mais il comprit que si cette éloquence 
captieuse et persuasive, qu'il avait tant enviée autrefois» 
était à la vérité irrésistible dans une discussion parti- 
culière où les objections même fournissaient de nou- 
veaux ar^ments , elle serait sans efiet à la tribune» 
quand il faudrait par quelque péroraison entraînante 
enlever le vote de six mille auditeurs. Ce n'est pas 
une savante dialectique qui passionne la foule assem- 
blée; ce sont quelques paroles de force qui éclatent 
comme un coup de tonnerre. 

Les longues heures passées dans la société de So- 
crate ne furent pourtant pas des heures perdues pour 
Alcibiade. Au milieu de ses sophismes et de ses spécula- 
tions spécieuses, Socrate laissait souvent échapper des 
maximes pleines de justesse et de bon sens. Même dans 
les choses de la politique, où certes il était le moins 
disert, Socrate professait des doctrines et exposait des 
principes dont l'application était souvent impossible, 
mais dont la théorie était d'un sage et d'un citoyen. 
Quelquefois même, le philosophe, sous une forme fami- 
lière et ironique, donnait des conseils d'une acception 



LBS DOCTRINES POLITIQUES DE SOCRATE. 



149 



tonte pratique. « Pour te former à radministration, 

< dit-il, uu jour à Glaukou, commence par relever la 

< maison de ton oncle qui réclame appui. Si tu ne peux 
« aider un seul particulier, comment pourras-tu être 
c utile à tout un peuple! — Socrate, j'aurais rendu de 
c grands senrices- à mon oncle, mais il refuse de m'é- 
c coûter. — Quoi 1 tu ne peux persuader ton oncle et 
« tu penses que tu pourras persuader tous les Athé- 
« niens et ton oncle avec eux* ? » Une autrefois, il inter* 
pella ainsi Cbarmide : « Pourquoi avec tes talents et 
« ton intelligence de la politique, redoutes-tu tant 
■ de prendre part aux affaires? — Qaelle preuve 
« as-tu donc de ma capacité pour me juger ainsi? 

< — Tes entretiens avec nos magistrats. Te parlent- 

< ils de quelque affaire, tu leur donnes d'excel- 

< lents conseils ; commettent-ils des fautes, elles ne 

< t'échappent pas. — Mais, Socrate , quelle différence 

< entre soutenir des entretiens particuliers et lutter 
« cont'-e une multitude! Tu ne sais donc point que 
c la crainte et la honte, si naturelles à Thomme, nous 

< inquiètent plus dans les assemblées du peuple que 
c dans les réunions intimes? — Eh bien, je vais te 
c prouver que ce ne sont ni les plus sa^es citoyens, ni 
f les personnages les plus puissants de l'État qui se 

1. Xénophon, ifemofa&.y III, 6. 



150 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

« font craindre de toi, mais la partie la plus nulle et la 
« moins éclairée de la nation. Es-tu donc intimidé par 
« les foulons, les cordonniers, les maçons, les ouvriers 
« en métaux, les laboureurs, les petits marchands, les 
c colporteurs et les brocanteurs , car voilà ceux qui 
« composent l'Assemblée du Peuple?. Ne ressembles-tu 
c pas à un athlète consommé qu'effrayerait Tassant 
« d'un ignorant? Tu parles facilement devant les pre- 
« miers citoyens, tu triomphes sans peine de ceux qui 
c ont l'habitude de parler en public; et tu crains 
« d'être moqué par une vile multitude, ignorante en 
« politique ' ! » 

Si Âlcibiade ne mit pas en pratique les théories de 
Socrate et s'il ne suivit pas ses conseils, les leçons du 
philosophe ne lui furent cependant pas inutiles. Ces 
entretiens eurent sur Âlcibiade une double et salutaire 
influence. D'abord ils diminuèrent sa présomption et 
sa trop grande confiance en soi ; ils l'engagèrent, en lui 
montrant son ignorance relative, à s'instruire encore 
et i se perfectionner par l'étude et le travail dans 

1. Xénophon, Memorah., III, 7. Selon Élien, ce serait à Alcibiade 
lui-m6me et non à Gharmide que Socrate aurait tenu ce discours, 
Var, Histor.y II, l. — Xénophon dans ses Mémoirm de Socrate, rap- 
porte nombre de ces entretiens familiers qui, plus peut-être que les 
éloquents dialogues de Platon, justifient l'oracle de Delphes d'avoir 
reconnu en Socrate le plus sage des hommes. 



LES DOCTRINES POLITIQUES DE SOCRATE. 151 

tontes les sections de la science politique. Ensuite, 
chose plus importante encore, ces conversations, qui 
embrassaient l'universalité des connaissances, lui élar- 
girent l'esprit, lui apprirent à tout connaître, à pen- 
ser et à raisonner sur tout^ Alcibiade n'appartenait 
pas à cette classe d'hommes politiques qui circonscri- 
vent leur intelligence à la politique seule, affectant 
d'estimer indignes d'eux la philosophie, les sciences, 
les arts, les lettres. Grâce à Socrate, il aurait pu juste- 
ment s'écrier, comme le Chrêmes de Térence : 

Homo sum et nil humani a me alienum puto. 

Les leçons de Socrate proGtèrent à Alcibiade homme 
privé ; homme public, elles lui furent inutiles, elles lui 
forent même nuisibles. 11 ne suivit pas dans une seule 
drconstance la ligne politique que lui avaient • tracée 
les doctrines socratiques; et par une inconséquence 
unique, les Athéniens le soupçonnèrent toujours, mal- 



1. D'après les témoignages anciens, l'intelligence d'Alcibiade était 
pour ainsi dire encyclopédique. Sans parler de ses talents politiques et 
militaires et de son éloquence, il était un digne élève de Socrate en 
philosophie, méritait en lettres et en arts le titre de elegans admirator^ 
et était môme initié aux sciences proprement dites. Il avait de grandes 
connaissances en médecine Cf. Ëlien, Var. Hislor., XIII, 38; Diosco- 
ride, IV, 25, 26 ; Fabricius, Bibliotheca grascaft. VI, p. 9; t. XIII, 
p. 48. 



158 msToiRB d'algibiade. 

gré les preuves qu'il avait données de son attachement 
à la démocratie, d'aspirer à la tyrannie d'après les 
conseils de son mattre, l'aristocrate Socrate. Ce fut là 
la véritable cause !du second bannissement d'Alcibiade. 



CHAPITRE TROISIEME. 



Athènes pendant la première partie du cinquième siècle (500- 
430f ay. J. C); les guerres médiques; victoires des Athé- 
niens ; traité de Délos; réformes politiques; épanouissement 
des arts; apogée de la puissance athénienne. — Haines 
suscitées dans les grands États de la Grèce par la supré- 
matie d'Athènes. — Doriens et Ioniens, oligarchies et dé- 
mocraties. — Causes de la guerre du Péloponnèse. ^ Dé- 
cret contre Mégares (432), — Révolte de Potidée. — Les ar- 
mements à Athènes. — Siège de Potidée (431). — Alcibiade 
devant l'ennemi. — Premières invasions de TAttique. — La 
peste à Athènes. — Condamnation de Périclès. — Sa réélec- 
tion et sa mort (430-429). 



Cest alors que la fortune a élevé les nations aux 
plus hauts sommets qu'elle est près de les abandonner. 
L'excès de leur puissance précipite leur chute. Pour les 
grands empires, c'est le démembrement ; pour les pe- 
tits États, c'est rabaissement ou l'asservissement. 

n en fut ainsi pour Athènes. La seconde période du 
nnquième siècle la vit à Tapogée de la grandeur. Ce 



154 HISTOIRE D'aLCIBIADB. 

siècle ne passa pas sans avoir été témoin de sa ruine. 
Par sa vitalité le Peuple Athénien reconquit bientôt, 
il est vrai, son indépendance, son autonomie , sa vie 
politique ; mais jamais il ne recouvra le demi-siècle 
de gloire, de splendeur et de force qu'il avait eu sous 
Périclès. 

La rapidité de la chute d'Athènes n'a d'égale que la 
rapidité de son élévation. En 499, au commencement 
de ce cinquième siècle dans le cours duquel Athènes 
devait atteindre au plus haut degré de la prospérité 
glorieuse et toucher au dernier terme de la désolation , 
qu'était-ce qu'Athènes ? Un petit État dont l'histoire se 
bornait à quelques rares expéditions contre les Eabéens 
et les Éginètes, et à des luttes intestines, à des révo- 
lutions armées ou pacifiques ; un peuple qui ne s'était 
pas mêlé, comme l'avait fait la plupart des grandes 
villes grecques, aux longues guerres de Hessénie; 
une cité bien inférieure à Sparte qui étendait alors sa 
suprématie sur la moitié du Péloponnèse , et qui était 
redoutée non-seulement par tous les Grecs mais encore 
par les Asiatiques; une ville à peine égale à Ai^os, à 
Mégares, à Thèbes,à Gorinthe, à Égine, à Sicyone. 

Au sixième siècle, les Dorions auraient pu, sans 
trop d'injustice, dire d'Athènes l'Ionienne ce qu'on 
disait de l'Achaïe : < qu'elle s'efforçait de ne point 



ATHÈNBS AU CINQUIÂME SIÈCLE. 155 

c prendre parti dans les affaires générales de la Hel- 
« lade, et qu'elle se félicitait de son obscurité. » 

Hais la période de gestation dans laquelle Athènes se 
recueille va expirer. Les clameurs des Barbares qui 
accourent du fond de la Perse, de la Hédie» de la 
Thrace, de THyrcanie, de l'Inde, de l'Arabie^ de l'Ethio- 
pie^ de l'Assyrie et de cent autres contrées ^ pour as- 
servir la Grèce, brûler les temples sacrés, raser les villes, 
réduire les citoyens en esclavage, en hâtent le terme. 
Alors Athènes se révèle au monde grec. Elle était en 
reste avec l'hifitoire ; l'histoire devient sa débitrice. En 
moins d'an demi-siècle, le génie collectif du peuple 
athénien, mû et conduit par le génie individuel de Mil- 
tiade, de Thémistocle, d'Aristide, de Gimon, d*Éphialtes 
et de Périclès, conquiert toutes «les gloires, toutes les 
renommées, toutes les puissances, toutes les forces, 
toutes les grandeurs, et fait resplendir autour d'A- 
thèues une radieuse auréole dont les dernières gé- 
nérations humaines verront encore l'éclat. 

Tandis que les Spartiates meurent en héros aux 
Thermopyles, les Athéniens vainquent les Perses sur 

■ 

terre et sur mer. Miltlade les bat à Marathon et à 
l'Artémision: Thémistocle les écrase à Salamine; 
Xanthippos les défait à Mycale; Aristide les massacre 

1. Hérodote, Vn , 60*96. 



156 HISTOIRB D'aLGIBIABE. 

à Platées ^ Les Barbares chassés de la terre sacrée 
qu'ils avaient osé souiller^ les Athéniens les pour- 
suivent à outrance sur les mers et les rives asia- 
tiques. Cimon leur enlève Eion en Thrace, Byzance 
sur rHellespont et toutes les villes du littoral de la 
Carie et de la Lycie ; Xanthippos délivre Sestos dans 
la Ghersonnèse *. En même temps la flotte athé-^ 
nienne purge la mer Egée des pirates de Tlle de 
Scyros et des corsaires de Phénicie ^ Athènes ne 
remet pas encore au fourreau son épée victorieuse. 
Commandés par Cimon, par Périclès et par d'autres 
stratèges, ses hoplites s'emparent de Thasos, de Carys- 
tosy de Naxos, de Trézène, assiègent Gypre, vont com- 
battre jusqu'en Egypte les Perses et les vainquent 
sous les murs de Memphis, détruisent les flottes alliées 
des Corinthiens, des Épidauriens et des Éginètes, exter- 
minent les Béotiens à QEnophyta, soumettent Ttle 
d'Égine, battent deux fois les troupes de Gorinthe 
dans les défilés de Fisthme, brûlent Gythion» le port 
de Sparte, prennent Naupacte, repoussent lesSicyo- 

1. Hérodote, VII, 188, 234; VUI , 1-18, 40-96, IX, 16 87, 98- 
116; Thucydide, I, 89; Diodore de Sicile, X^fragm.; XI, 13-19,30-36, 
Plutarque, Themistoeles, VIII-XX ; lrw(tdc«, VllI, XV-XXXI. 

2. Hérodote, IX, 118-121, Thucydide, I, 89, 94, 98; Diodore de Si- 
cile, XI, 44, 60 

3. Thucydide, I, 98. Diodore de Sicile, XI, 70. 



ATHÂNES AU CINQUIÈME SliE:LE. 157 

nîens, répriment la révolte de l'Eubée et forcent l'ar- 
mée Spartiate du roi Plistonax à se replier sans com- 
battre*. 

La tribu Ërechthéide érige Tinscription célèbre qui 
nomme ses citoyens tués à Fennemi, dans une seule 
année, en Egypte, en Phénicie, à Gypre, à Haliées, en 
Ai^olide, à Mégares et à Égine. Quel bulletin victo- 
rial égale cette simple inscription I 

Par ses victoires et ses conquêtes, Athènes de- 
Tient la première cité de l'agrégat hellénique. 
Sparte elle -même , l'altière Sparte, humiliée et 
Yaincue, reconnaît sa suprématie. Le traité d'Aris* 
tide met Athènes à la tête de la Confédération de 
Délos, lui assure la suzeraineté de toutes les villes 
grecques des Iles et du continent asiatique, lui donne 
chaque année trois millions de francs* de contri- 
butions étrangères pour subvenir aux frais de 

1- Thucj'dide, I, 97-98, 100-118; Diodore de Sicile, XI, 60-6*2 , 74, 
77-85, XII, 3-7 , 22-28; Plutarqvie, Pericles, XXXI-XLII. 

2. 460 talents selon Thucydide (I, 96) et selon Plutarque [ArùHdes, 
XL); 550 talents selon Diodore de Sicile (XI, 47). La contribution 
annuelle des alliés s'élevait donc à Torigine de la diète au moins à 
deux millions quatre cent soixante mille francs. Dans la suite cette 
contribution fut portée à six cents talents, parce que les villes rebelles 
avaient été punies par Taugmentation du tribut, et enfin, peu à peu, 
à la somme énorme de treize cents talents. (Plutarque, Aristides, XL. 
Thucydide, H, 13, 56; V, 18.) 



158 HISTOIRE d'aLCIBIJU)E. 

guerres et des contingents formidables d'hommes et 
de vaisseaux, enfin la fait commander à mille cités*. 
L'omnipotence dans les affaires eitérieures , la suze- 
raineté de rionie, les victorieuses expéditions, l'orga- 
nisation d'une puissante armée, la création d'une ma- 
rine de guerre sans égale , ce n'est là qu'une des 
multiples manifestations du génie athénien. Pendant 
que se gagnent ces batailles et que se concluent ces 
traités, Aristide, Éphialtes et Périclès, par des réformes 
successives, perfectionnent les lois et le gouvernement 
de la cité S et achèvent ce magnifique monument poli* 
tique et social , idéal inaccessible des démocraties, qui 
s'appelle la Constitution Athénienne.. Corinthe, Mëgares 
et Égine voient leur commerce décroître devant la pro* 
digieuse extension du commerce des Athéniens, dont 
les longs vaisseaux sillonnent en tout sens la mer Egée 
et la mer Ionienne et exportent au loin les produits de 
la terre et de l'industrie. Athènes devient c la grasse 
< Athènes, XiirapaC 'AO^vat >. Athènes devient aussi la 
splendide Athènes. Le foyer des arts et des lettres s'é- 

1. Thucydide, 1, 95-97 ; Diodore de Sicile^ XI, 47 ; Plutarque, Àris- 
tid„ XXXIX-XLI. 

2. Aristophane, Vesp. y v. 705. ~ Dans ce chiffre, qui ne paraît pas 
exagéré, Aristophane comprenait les villes tributaires, les cités aUiées 
et les colonies. 

3. Plutarque, ÀrUlid,, XXXVII, XLI; Periclei, XII, XV. 



F 



ATHiNSS AU CINQUifeBIE SIÈCLE. 159 

teint en lonie, à Égine et à Corinthe^ et se rallome dans 
la cité de Pallas, qu'il illumine de ses resplendissants 
rayons. Sous la direction de Phidias, d'Ictinus, de 
KaUikratèSy de Mnésiiaos, de Rorébos, de HétagénèSy 
de HnésiklèSy de Xénoclès, une armée d'ouvriers 
élèvent le Théséion, l'Odéon, le Parthénon, les Propy- 
lées, rÉrechthéion, le théâtre de Dionysos et le tem- 
ple de Dèmëter-Eleusine^ Phidias, Polyclète, Myron, 
Alkamënes, Ktésilaos, Naukydès animent le marbre, 
le bronze, Tivoire et l'or, et peuplent les édifices et les 
enceintes sacrées d'un monde de statues ^ Polygnote, 
Panaenos, Mikon, ApoUodore, Aristophon, Zeuxis et 
Parrhasios décorent le Pédle et les autres monu- 
meots publics ainsi que les riches habitations particu- 
lières dp fresques grandioses et d'admirables tableaux 
qui retracent les fastes de l'histoire athénienne et les 
aventures des Dieux'. En même temps que cette légion 
d'artistes, se lève une légion de poètes, d'historiens, 
de philosophes, de savants. C'est Eschyle, c'est Sopho- 
cle, c'est Hérodote, c'est Rratës, c'est Hellanikos, c'est 

1. Hutorque, Feridei, XVII-XXIII. 

2. PluUrque, Pen'clef, XXIII; Pausanias, I, 3, 5, 7; Pline, XXXV, 
8;Sillig, Catalogus Artilic., aux mots ; de Clarac, Manuel deVArtchei 
les anciens, t. II; Beulé, VAcropole (VAthèneSf ch. X et XI. 

3. Pausanias, I, 3, 6,7; Pline, XXX Y, 2, 8, 9;SiUig, Cakdog. 
irtt/ic., p. S3, 89; Junius, de Pietura veierum, III, 3, sq.; de Clarac,. 
Manuel de VAri che% les anciens, t« II, etc. 



160 ^ HISTOIRE d'ALCIBIADE. 

Anaxagore de Clazomène, c'est Thucydide, c'est Crati- 
nus, c'est Phérëcrate , c'est Eupolis» c'est rastronome 
HétoD. Ils sont eacore vivants que déjà Socrate, Euri- 
pide, Gorgias, Àntiphon, Aristophane, Isocrate, Xéno- 
phon et Platon sont nés. 

Le génie athénien se multiplie et atteint l'apogée 
de toutes les grandeurs. Mais cette gloire, cette puis- 
sance, ces succès portent en eux leur principe de 
ruine. La victoire complète sur les Perses inspire 
à ces vaincus toujours formidables un ardent désir 
de vengeance, et les pousse à aviver par d'habiles 
émissaires et des dariques royales la jalousie contre 
Athènes de l'envieuse Sparte, à inciter à la révolte les 
ties de la mer Egée. La conclusion du traité de Délos, 
qui enlevé à Lacédémone pour la donner k Athènes la 
suzeraineté de toutes les villes grecques du littoral 
asiatique, atteint cruellement l'orgueil de Sparte. Sa 
haine séculaire s'en accroit. Les Lacédémoniens ven* 
geront un jour cet affroLt dans des flois de sang athé«> 
nien. La réunion par Athènes en un puissant faisceau 
de toutes les démocratiques cités ioniennes, qui jus- 
qu'au traité d'Aristide étaient faibles et isolées, suscite 
les craintes et les inimitiés de toutes les aristocratiques 
cités doriennes. Les avantages remportés sur les Pèlo- 
ponnésiens, les Eubéens et les Eéotiens préparent de 



CAUSES DE LA OUSRRS DU PÉLOPONNIsS. 161 

funestes représailles en jetant les Taincus dans l'al- 
liance de Sparte. L'extension du commerce d'Athènes 
lui alièDe les villes commerçantes, Égine, Gorinthe, 
H^ares, qu'elle appauvrit par la 'concurrence. 

L'épanouissement des arts même devait apporter sa 
cause de ruine. Pour payer ces légions d'artistes et 
d'ouvriers, pour subvenir aux dépenses énormes * que 
nécessitaient la construction de ces édifices de marbre, 
l'érection de c^s colossales statues de bronze, d'ivoire 
et d'or, Périclès ne craignit pas de se servir du trésor 
de la Confédération Ionienne \ dépôt sacré qui, d'après 
les clauses de la convention, ne devait être employé 
qu'aux frais de guerre. Ainsi il indisposa les Confé- 
dérés, fit soupçonner la bonne foi athénienne, et excita 
peu à peu, par ces justes griefs, les villes alliées à la 
rupture du traité, les cités tributaires à la révolte*. En 

1. Le Parthénon coûta mille talents (près de six millions de franes) 
(Plutarqoe, PerieleSj XII); les Propylées, environ deux mille talents 
(Diodore de Sicile, XII, 40). 

2. Diodore de Sicile, XII, 38, 40. Plutarqne, Pericles, lU. — Sur 
la proposition des Samiens, agissant à l'instigation des Athéniens, ce 
trésor avait été transporté de Délos à Athènes sous le spécieux pré- 
texte de le metlre à Tabri d*un coup de main des Perses ou des Pé- 
loponnésiens. C'était en réalité pour permettre à Périclès de l'em- 
ployer en toute liberté à un usage complètement étranger à la guerre 
et aux intérêts de la Confédération. 

. 3. La construction du Parthénon, le grand temple du Paganisme et 

l'édification de Saint-Pierre, la grande église de la Chrétienté, ont eu 

I 11 



162 HISTOIRE D'ALaBIADK. 

puisant contre tout droit dans le trésor commun c pour 
< dorer et embellir Athènes , comme une femme co- 
« quette / » Périclès déchirait de ses propres mains 
le traité de Délos. 

Déjà plusieurs révoltes^ avaient été aussi rapidement 
réprimées que durement châtiées. Mais Nazos, Garystos, 
SamoSy ces villes qui avaient les premières pris les ar- 
mes contre la domination athénienne , agissaient seules, 
de leur propre mouvement, sans Tappuides Péloponné- 
siens. A l'époque de leur soulèvement, l'abaissement 
d'Athènes n'était pas encore tacitement résolu par la 
plupart des États de la Hellade. Lorsqu'un incendie 
éclate isolément, il est aisé de'l'éteindre ; quand tout 
s'embrase à la fois, il n'y a point de forces capables 
d'arrêter les ravages du feu. 

Par l'alliance défensive, contractée peut-être incon- 

la même influence fatale sur les destinées d'Athènes et de Rome. Les 
frais immenses du Parthénon forcèrent Périclès à se servir du fonds de 
guerre des alliés; il prépara ainsi le démembrement de la Gonfédé* 
ration de Dolos et la guerre du Péloponnèse. Les énormes dépenses 
de Saint-Pierre engagèrent Léon X à la fameuse vente des indulgen-» 
ces; de là Luther et la Réformation. 

1. ... T^v icôXiv xataxpvaovvTa^ xal xaXXum((ovTac> &oiap AXoCôva 
Yvvaîxa....Plutarque,Pmc{«f, XIL— C'était le texte accoutumé des dé- 
clamateurs athéniens; ennemis de Périclès. 

2. Carystos et Naxos, en 466; Thasos, en 464j Samos et Byzance, en 
440. — Thucydide, I, 97-98, 100-118; Diodore de Sicile, XI, 60-62, 74, 
77-85; XII, 9-7, 22-28; Plutarqae, PericleSy XXXI-XLU. 



CAUSBS DE LA 6UERRB DU PÉLOPONNiSS. 163 

ff 

sidérément, avec les Gorcyréens ' (433-432 av. J. G.)> 
et par la promulgation du décret contre les Méga- 
riens' (432), qui mettait une race dorienne au ban de la 
moitiëdela Crécelles Athéniens donnèrent à leurs en- 
vieux ennemis le prétexte de prendre les armes. « La 
« petite étinceUe du décretde Mégares, dit Aristophane, 
< alluma ce grand brasier de guerre dont la fumée aveu* 
« gla tous les Grecs et leur fit couler tant de larmes'.» 
Les adversaires de Périclès l'accusèrent d'avoir pro- 
voqué les hostilités afin, sentant sa popularité dé- 
croître, de se rendre indispensable^. En effet Peridès 

1. Thucydide, I, 34-55; Diodore de Sicile, XII, 30-33; Plutarque, 
Perides, XL. 

2. Le décret était des plus rigoureux. Il fermait aux Ifégariens 
les ports d'Athènes et de toutes les cités alliées; édictait la mort con- 
tre tout Mégarien trouvé sur le territoire de TAttique ; et obligeait 
les stratèges, |i leur entrée en charge, de jurer qu'ils iraient deux 
fois chaque année ravager la Mégaride. Thucydide, I, 67, 139, II, 
31; Diodore de Sicile. XU, 39, 40; Plutarque, Pericles, XUI, XUIL 

3. Aristophane, P(M5, v. 205, sq. 

4. Plutarque : PeiScl. XLII, XLIII; Diodore de Sicile, XIII, 40. 
Aristophane {Aeham, v. 520, sq.) assigne une autre cause à la guerre 

du Péloponnèse. Des jeunes gens ivres, dit-Il, conduits par Alcibiade 
(le sooliaste, ibid.)j pénétrèrent la nuit dans Mégares et enlevèrent 
la courtisane Simétba. Les Mégariens irrités viennent secrètement à 
Athènes et enlèvent deux de ces courtisanes qu'Aspasie avait chez elle. 
Périclès rendu furieux promulgue le fameux décret contre les Mé- 
gariens. • Ainsi la Grèce est en feu à cause de trois filles de joie. ■ 
— Cette ridicule diatribe contre Périclès ne mérite pas la discussion. 
Il «emble cependant que Périclès avait des inimitiés personnelles con- 



164 HISTOIKS d'aLGTBIADE. 

eût pu ajourner la gueigre si, devant rultimatum de 
Sparte, il eût consenti à laisser rapporter le décret 
contre les Mégariens'. Hais eût-il réussi alors à éviter 
cette guerre funeste, c'était la léguer à ses successeurs. 
Il était impossible qu'elle n'éclatât pas dans un avenir 
rapproché. Le temps marquait Tlieore fatale de la 
grande lutte des Grecs d'origine dorienne contre les 
Grecs d'origine ionienne, des cités aristocratiques con- 
tre les cités démocratiques. Guerre intestine et cepen- 
dant guerre de races ; guerre d'États h États et cepen- 
dant guerre civile 1 

En 432, une ville tributaire d'Athènes , Potidée, ex- 
citée à la révolte par des émissaires corinthiens, 
donne le signal du soulèvement contre la domination 
athénienne '; et l'année suivante, Platées, la fidèle alliée 
d'Athènes, est surprise nuitamment par un corps de 
Béotiens'. C'était là une violation flagrante de la 
trêve de trente ans, conclue quatorze ans aupara- 

ire les Mégariens. Car pour ftire passer le décret de bannissement, il 
ne pat alléguer que des motifs assez spécieux. 11 dit quUls avaient 
labouré un champ sacré du territoire d'Eleusis, qu'ils accueillaient 
les esclaves fugitifs. Thucydide, I, 139; Plutarque, PericUs,lLYU 

1. Thucydide, I, 139-145; Plutorque, PeHeks, XLV, XLVI; Dio- 
doro de Sicile, XII, 39. 

2. En 432. ^ Thucydide I, 56, sq., Diodore de Sicile, XII, 34; 
Plutarque, PerieleSj XLV. 

; En 431 . — Thucydide, XII, sq. Diodore de Sicile, XII, 41, sq. 



1 



RÉVOLTE DB POTIDiE. 165 

yant^ Lagaerre flit ouvertement déclarée^ entre les 
Athéniens, soutenus par leurs alliés de la Confédération 
de Dèlos, et les Spartiates, appuyés de toutes les forces 
de la Ligue du Péloponnèse. 

Lorsqu'éclata la révolte de Potidée, Âlcibiade avait 
dix-huit ou dix-neuf ans. Déjà dévoré par la fièvre de 
Fambition, il ne pouvait de longtemps encore, à cause 
de son âge, se mêler aux affaires de la République. 
Gomme toute la turbulente jeunesse d'Athènes, il dut 
se réjouir des préludes de cette guerre, qui allait lui 
donner l'occasion de se signaler, en mettant sinon son 
intelligence d'homme d'État, du moins son bras de sol- 
dat» au service de la patrie. Selon Diodore, qui prenait 
ce document dans Ëphore et dans Timée, les conseils 
d'Alcibiade n'auraient même pas été étrangers à la 
politique belliqueuse de Périclès*. 

A la nouvelle des menées des Corinthiens, une es- 
cadre de trente vaisseaux, montés par mille hoplites, 
fut envoyée à Potidée sous le conimandement d'Ar* 
cbestratos. Hais ce stratège avait des instructions 
presque pacifiques. Il devait seulement tenter d'ar- 



1. En 445. — Thucydide,.!, 115, II, 3; Diodore de Sicile, XII, 7 ; 
Plutarque, PericUt, XXXVI. 

2. Thucydide, II, 7. 

3. Diodore de Sicile, XII, 38. 



1 66 msTOiRB d'alcibude. 

réter la sédition avant qu'elle ne se fît ré?olte, preo* 
dre des otages, raser les murailles du côté de la 
presqu'île de Pallène S 6t contenir dans robéissance 
les villes voisines qui menaçaient de suivre l'exem- 
ple dePotidée^ Quand l'escadre athénienne arriva en 
vue de l'isthme, Potidée était en pleine révolte. Le 
stratège ne jugeant pas son armée assez forte pour 
investir Potidée, se tourna contre les Macédoniens ; 
un de leurs rois, Perdikkas, s'était déclaré pour les 
révoltés. Les hoplites débarquèrent au nord de la 
Ghalcidique et mirent le siège devant Therma*. Des 
renforts étaient indispensables pour soumettre les Po* 
tidéates. Un nouvel armement fut voté par les Athé- 
niens'. 

La loi qui obligeait tout citoyen à prendre les armes 
depuis dix-huit ans jusqu'à soixante ans, avait fait cette 
réserve en faveur des jeunes soldats de dix-huit à vingt 
ans, qu'ils ne pourraient être employés qu'à la garde 
de la ville ou des frontières de TÂttique^ Mais Alci- 

1 . Potidée était située sur l'isthme de Pallène, aux bords du golfe 
Thermaîque, ayant au sud la presqulle de Pallène et au nord la 
Ghalcidique. Les Athéniens exigeaient la destruction des fortifications 
du côté de Pallène, c'est-à-dire du côté de la mer, parce que c'était 
par là que leurs flottes pouvaient aborder.- 

2. Thucydide, I, 56, 57; Diodore de Sicile, XII, 34. 

3. Thucydide, I, 59, 61. 

4. Eschine,de FàU,; Ulpian, in Olynth,, III. 



EXPÉDITION DK POTIDltJI. 167 

biade, grftce à Tappui de Périclès, obtint facilement 
l'autorisation de partir comme volontaire. Il fut même 
deux fois volontaire, car^ d'après le cens soloniqne, sa 
fortune qui l'obligeait au service de la cavalerie, 
l'exemptait de celui de l'infanterie'. Or, à cause de la 
difficulté des transports et de l'inutilité relative de la 
cavalerie durant un long siège, les troupes destinées à 
agir contre les Potidéates ne se composant que d'in- 
fanterie, Aldbiade prit la pique et l'armure pesante de 
l'hoplite^. Socrate faisait partie de cette expédi- 

1. Plutarque, SoloQ, XXII, XXIII; Arisiote, dePolitic.j II, 10; 
Polluz, V, 8, 82; Suidas, s. v. ItciretCi etc. ^ Comme on Ta vu 
dans V Introduction j les plus riches citoyens servaient comme ca- 
valiers; la classe moyenne comme hoplites; et la classe pauvre comme 
peltastes et gens de trait. Les plus pauvres citoyens servaient aussi 
comme rameurs sur les navires de la flotte; mais ceci en principe 
bien plus qu'en fait, car on ne prenait guères les rameurs que parmi 
les esclaves. 

Las hoplites (inXItat} étaient couverts d'une armure pesante: 
casque, cuirasse, jambières, grand bouclier ; ils combattaient en rangs 
serrés, armés de longues piques et de lourdes épées. Ils formaient dans 
les armées grecques ce qu'on appeUerait aujourd'hui l'infknterie de li- 
gne. Los peltastes (iceXTa^raî), qui n'eurent d'armement régulier 
qu'an temps d'Iphicrate, étaient généralement armés d'un petit bou- 
clier échancré (pelta) d'où leur vint leur nom, et d'une pique plus 
courte que celles des hoplites. Ils harcelaient les flancs de Tennemi ; 
c'était l'infanterie légère. Les historiens anciens comptent le plus 
souvent comme peltastes, les peltastes proprement dits, les psyles, 
et les gymnètes, archers, frondeurs, lanceurs de javelines et de traits. 

2. Dans certains cas les changements de corps étaient sévèrement 
punis par la loi. L'accusation portée contre le fils d'Âlcibiade (voir 



168 HISTOIKE D'aLCIBIADB. 

tion^ Alcibiade eut la bonne fortune de retrouver son 
maître au milieu de ses compaspaons d'armes. 
L'armée, forte de deux mille hoplitesi ftit placée 

« 

sous les ordres du riche Rallias , fils de Kalliordès , et 
de quatre autres stratèges *. Quarante trirèmes la por- 
tèrent sur les côtes de Macédoine, où elle rejoignit le 
corps d'Archestratos, qui, maître de Therma depuis 
quelques jours, assiégeait alors Pydna *• Les deux ar- 
mées firent leur jonction sous les murs de cette ville. 
Pressés d'exécuter les ordres de l'Assemblée en 
investissant Potidée , les généraux conclurent un 
arrangement avec le roi Perdikkas, levèrent le 

Lysias : Contra. Akibiad. minor,, Orat,^ 1, et 11)^ en est la preuve. 
Mais le fils d^ Alcibiade passa des rangs de TinCanterie dans ceux de la 
cavalerie tandis qu* Alcibiade fit tout le contraire. Qui peut le plus, 
peut le moins. Alcibiade agit à Texemple de ces chevaliers du 
temps de Cimon et de Tbémistocle, qui portèrent les brides de leurs 
chevaux à l'Acropole pour bien affirmer qu'ils étaient prêts à 
combattre sur les vaisseaux (Piutarque^ Thémistoele, X, XI ; Cimony V). 
D'ailleurs trois choses sont certaines^ affirmées par Thucydide, par 
Plutarque et par Diodore de Sicile : la première, c'est qu' Alcibiade 
appartenait par ses richesses à la classe des chevaliers, qui compo- 
saient la cavalerie ; la seconde, c'est qu' Alcibiade combattit à Poti- 
dée ; la troisième, c'est qu'il n'y eut pas un seul corps de cavalerie 
athénienne sous Potidée. Donc, quoique appartenant à la classe des 
chevalier?, Alcibiade alla à Potidée comme simple fantassin. 

1. Platon, Sj/mpo$,, p. 220, sq.; Plutarque, Aleib., VII. 

% Thucydide, I, 61, Diodore de Sicile, XII, 94. 

3. Thucydide, I, 61. 



EXPifilTIOll DE POTIDÉK. 169 

siège dePydnay et quittèrent la Macédoine par mer^ 
La flotte traversa le golfe Tbermaïque et vint atterrir 
sur la côte occidentale de la Cbalcidique, aux confins 
de la Macédoine. Les Athéniens débarquèrent près de 
la ville de Berrbea, contre laquelle ils tentèrent un 
coup de main sans résultat, et se rendirent par terre, 
en longeant le littoral, dans la direction de Potidée^. 
Après trois petites journées de marche, ils arrivèrent à 
une ville peu distante de Potidée, Gigonos S où les gé- 
néraux les firent camper, voulant se rendre compte des 
mouvements de Feonemi. 

Avant même que l'armée de Rallias eût fait sa jonc- 
tion en Macédoine avec le corps d'Archestratos, une 
fiotte partie de Gorinthe sous le commandement d'Aris- 



1. Thucydide, I, 61. — La route que suivirent les AthéDiens pour 
86 rendre de Pydna à Potidée, n'est pas très-clairement indiquée par 
Thucydide. Le texte adonné lieu à diverses interprétations, voir Poppo, 
Proiegom. ad Thucydid.y I, p. 408-417; Leake, Travels in Northern 
Greeee, t. III, p. 452 ; et la longue note de Grote, Hûtoire de la Grèce, 
t. VIII, p. 84; qui résout définitivement la (question. 

3. Thucydide, I, 61. 

3. Le scoliaste de Thucydide, I, 61; Stéphane de Byzance, s. v. 
riye«vo<.— Le colonel Leake dans son Itinérairey et Riepert dans sa ma- 
gnifique et savante carte murale {Àntiquâe Grxcix tabula, Berlin, 
1868), placent Gigônos trop loin de Potidée pour qu'on puisse y voir 
la ville dont parle Thucydide. On doit croire ou que Kiepert et Leake 
se trompent, ou que Thucydide a voulu parler de Spartolos et non de 
Gigônos. 



170 HISTOIRE I>*ALCIBIADE« 

téusy âls d'Adtmantos, avait amené anx Potidéates un 
renfort de deux mille hommes : seize cents hoplites et 
quatre cents peltastes, tant citoyens corinthiens que 
mercenaires recrutés dans le Péloponnèse ^ Ces troupes 
portaient l'armée alliée à un nombre considérable, au 
moins à cinq mille hommes, en comptant les Corin- 
thiens, les Potidéates, les Chalcidéens d'Olynthe et les 
cavaliers macédoniens, que Perdikkas, violant la paix 
aussitôt après l'avoir conclue, avait envoyés à Potidée 
sous les ordres dlolaos. Aristéus, élu chef des troupes 
confédérées, posta le gros de son armée, les Corin- 
thiens et les Potidéates, à l'entrée de l'isthme, couvrant 
Potidée; et cantonna les Chalcidéens et les cavaliers 
macédoniens sous les murs d'Olynthe, avec ordre de 
prendre à revers l'armée athénienne à son premier 
mouvement offensif. 

Afin de paralyser toute agression des Chalcidéens 
d'Olynthe, Rallias envoya en observation du côté de 
cette ville quelques contingents alliés, dont six cents 
cavaliers macédoniens que lui avaient donnés Philippe 
et Pausanias, ennemis de Perdiccas'; puis il leva le 
camp et marcha contre Aristéus avec ses trois mille 

1. Thucydide, I, 60; Diodore de Sicile, XII, 34. 

2. Thucydide, I, 62. Cf. 61. 

3. Les Macédoniens étaient divisés en plusieurs tribus, souvent en 
guerre les unes contre les autres. 



BATAILLE DE POTIDÉff. 171 

Athéniens ^ Dès que les deux armées furent en pré- 
sence, elles se rangèrent en ligne de bataille. On en- 
tonna le péan en Thonneur d'Ares, dieu de la guerre ', 
on éleva de part et d'autre les enseignes pour donner 
le signal du combat', et l'action s'engagea. 

Placé avec l'élite de ses troupes à la gauche de 
l'armée confédérée, Aristéus culbuta l'aile droite des 
Athéniens. Mais il ne put contenir l'élan de ses hommes 
qui poursuivirent au loin les fuyards. Pendant ce 
temps, le cenU*e et l'aile gauche de l'armée athé- 



nienne, prenant à leur tour l'offensive, assaillirent la 
masse des Corinthiens et des Potidèates, les mirent en 
pleine déroute et les forcèrent à se réfugier dans la 
villes Quand Aristéus eut rallié ses trpupes, la bataille 
était perdue. La retraite lui était fermée, du côté de 
Potidèe, par les Athéniens victorieux, du côté d'Olynthe, 

1. Thucydide, I, 62. 

2. Le scoliastede Thucydide, I, 49, 62, 63. 

3. Ces enseignes première forme des drapeaux et des éten- 
dards , n'étaient . guère que des signaux destinés à transmettre 
certains ordres. Pour commencer le combat, on les élevait; pour 
battre en retraite, on les baissait. Ce n'était souvent qu'un lambeau 
d'étoffe attachée au bout d'une pique. Cependant certaines étaient 
ornées de figures d'animaux ou de quelque autre symbole. Les Athé- 
niens mettaient sur leurs enseignes un hibou ou une chouette, les 
Thébains, un sphinx. (Thucydide et le scoliaste, 1, 49, 62, 63 ; Suidas, 
s. T. oYifjxta; Plutarque, Lytand.^W^ et Peloptd.,XV; Polyen.,1, 49.) 

4. Thucydide, 62; Diodore de Sicile, XII, 34. 



172 HISTOIRE D'ALaBIABE. 

par les contingents alliés et les cavaliers macédoniens 
qui tenaient en échec les Ûhalcidéens. Force lai fat de 
regagner Potidée en marchant dans la mer, le long de 
la berme, sous les flèches et les pierres que lui lan- 
çaient les matelots des trirèmes athéniennes qui avaient 
suivi le mouvement des troupes de terre ^ 

Le succès était complet, car il permettait l'inves- 
tissement de Potidée et assurait sa reddition dans un 
temps donné. Mais le combat fut meurtrier. Les Corin- 
thiens et les Potidéates eurent trois cents hommes tués; 
les Athéniens perdirent cent cinquante hommes parnu 
lesquels le stratège Rallias^, à qui revenait tout Thon- 
neur de la journée et dont la jeunesse promettait un 
grand avenir d'homme de guerre. 

Ce fut à cette bataille qui fut une victoire, c'était 
d'un bon augure pour la carrière militaire d'Alcibiade, 
que le jeune homme fit ses premières armes'» Il se 
battit vaillamment. Blessé , terrassé, il se défendait 
encore avec acharnement contre les Potidéates qui 
l'entouraient, lorsque Socrate, combattant à quelques 
pas de lui, vint à son secours et le dégagea\ Il lui sauva 

1. Thucydide, I, 63. 

2. Thucydide, I, 63. Diodore de Sicile, XII, 34. 

3. PluUrque. Alcibiad., VII; Platon, Sympos.y p. 220. Cf. Isocrale, 
de Bigis, XII. 

4. Plutarque, Alcibiade.f VII; Platon, Sympos,, p. 220. 






BATAILLE DE POTIDÉE. 173 

la vie, dit Platon^ Neuf ans plus tard, Alcibiade devait 
s'acquitter envers Socrate à la bataille de Dilion, en 
lui sauvant la vie à son tour ^ 

Après le combat, lorsque les Athéniens eurent, se- 
lon Tantique coutume, chanté le péan de victoire', 
érigé un trophée* et rendu les honneurs funèbres 
aux morts ", les stratèges se réunirent en conseil pour 
décider quel soldat recevrait le prix de la valeur, qui 
consistait en une couronne et une armure com- 

1. Platon, Sympos,, p. 220. 

2. Plutarque, Alcibiad., VI[. Cf. Platon, Sympos., p. 221. 

3- n y avait deux péans, l'un que l'on entonnait avant la bataille, 
l'autre que l'on chantait après la victoire. 

4. L'érection d'un trophée après la victoire était une sorte de sa- 
crifice aux Dieux. Les coutumes grecques avaient toutes un fond reli- 
gieux ; mais la plupart des historiens négligent de le faire sentir. 
Avec les armes des vaincus, on élevait un trophée en i'honneur de 
quelque Divinité, principalement de Zeus ou d'Hère. Ces armes, appen- 
dues à un arbre ou amassées sur le sol, étaient sacrées. On ne pouvait en 
enlever aucune sans commettre un sacrilège. Une inscription qui y était 
attachée, désignait le Dieu auquel elles étaient consacrées, le peuple 
vainqueur, le peuple vaincu, les circonstances de la victoire et le 
catalogue des dépouilles. Mais ces trophées tombaient bien vite d'eux- 
mêmes, car il était défendu de les rétablir. C'eût été chercher à rai- 
pmer les haines nationales éteintes (Le scoliaste d'Aristophane, 
PJttl., V, 453 ; Virgile, JEn.^ XI, v. 4 ; Plutarque, Quxst. Kom , 
XXX, VI I; Suidas, s. v. Tpoicata; Lycophron, Cass.y v. 1328. 

5. Thucydide, I, 63, — On sait que les Grecs et particulièrement 
les Athéniens considéraient l'oubli de ce devoir comme l'un des plus 
grands crimes. 



174 HISTOIRE d'aLCIBUDB. 

plète'. Instruit de. cette délibération, Alcibiade courot 
aussitôt aux stratèges, dit qu'il devait la vie à Socrate 
qui s'était vaillamment conduit, et demanda que la 
couronne fût décernée au philosophe *. Mais les 
généraux, voulant, autant à cause de la bravoure dont 
il avait fait preuve que de son nom, décerner à Alci- 
biade lui-même cette insigne récompense, Socrate fut 
le premier à approuver l'intention des stratèges et à 
témoigner des droits d'Alcibiade à ce grand honneur'. 
Alcibiade reçut donc la couronne et l'armure devant le 

1. Platon, Sympos,, p. 220; Plutarque, Alcibiad., VII; Isocrate, 
de Big,,XlL Cf. Homère, Ilias, T, v. 330 -, Virgile, JBn. VIII, v. 620.— La 
civilisation grecque a tout créé. Nous Tenons de voir le drapeau dans 
renseigne; voici maintenant la décoration, c'est-à-dire la couronne et 
l'arme d'honneur. 

2. Plutar^e, Âîcibiad,, VII ; Platon, Sympot., p. 220. — Voir sur 
la présence et la belle conduite de Socrate à la bataille de Potidée, 
qui étaient aussi mentionnées dans les écrits perdus du Cynique An« 
tisthène (Athénée, V, 15), le chapitre xv du livre V, du Banqjiei des 
savants. Athénée, dans son ardeur à convaincre Platon de mensonge, a 
accumulé lui-même erreurs sur erreurs et confond, soit par ignorance, 
soit par mauvaise foi, les dates et les faits pour prouver que jamais 
Socrate ne porta les armes. Saumaise dans son commentaire a fait 
justice de ces allégations et a rétorqué victorieusement, avec Tauto- 
rité de Platon, de Plutarque et d'Ântisthène, les arguments sans valeur 
d'Athénée. En voici un entre autres : « Si Socrate avait été à 
« Potidée, Thucydide qui raconta ce siège et cette bataille n'eût pas 
« manque de le nommer. » Comme si Thucydide pouvait ae perdre 
dans rénumération de tous les soldats de l'armée athénienne ! 

3. Platon, Sympos, p. 220. 



SI^GE DB POTIDÉB. 175 

front des troupes en armes et aux acclamations de 
tons*. 

Les Corinthiens vaincus et refoulés dans les murs de 
Potidée, les stratèges athéniens pressèrent le siège de la 
place. Leurs troupes l'investirent et établirent des tra- 
vaux de circonvallation du côté de la Ghalcidique, tandis 
qu'un renfort de seize cents hoplites, venus d'Athènes 
sous les ordres dePhormion, la bloquait du côté de Pal- 
lène, et que deux escadres athéniennes en croisière, 
Tune sur le golfe Thermaïque, Tautre sur le golfe Toro- 
naîque, fermaient la mer aux Potidéates et à leurs alliés'. 

Malgré l'investissement complet de la place, le siège 

1. Plutarque^ Àlcibiad,, VII; Platoo, Sympos,^ p. 220. — Isocrate 
(de Big., XII) semble donner le môme témoignage quand il dit: 

> Lorsque Phormion conduisit mille hoplites athéniens contre les 

> Thraces^ Alcibiade se distingua tellement au milieu des dangers qu'il 
« reçut une couronne et une armure complote des mains du stratège. » 
Hais il confond la seconde armée athénienne , commandée par Ral- 
lias, et la troisième commandée par Phormion, laquelle, d'ailleurs, 
n'était pas composée de mille hoplites, mais de seize cents (Thucy- 
dide, I, 64), et n'était pas dirigée contre les Thraces, mais contre les 
Potidéates (Thucydide, I, 64). De plus, le corps de Phormion ne livra 
aucun combat. Arrivé en Ghalcidique après la bataille -de Potidée, il fut 
seulement employé au blocus de la ville. Thucydide, I, 64. 

2. Thucydide, I,' 64. — Si complet que fût le blocus, le Corin- 
thien Aristéus put pourtant sortir de la ville avec quelques trou- 
pes en se dérobant à la croisière athénienne (Thucydide, I, 65). Mais 
durant tout le siège aucun renfort ni aucun ravitaillement ne péné- 
trèrent à Potidée. 



176 HISTOIRE D'alCIBIADE. 

dura fort longtemps et fat pénible pour les Athéniens. 
Souvent ils manquèrent de vivres. Un hiver rigoureux 
les fit aussi beaucoup souffrir '. Ce fut à ce rude siège 
que y selon l'admirable loi athénienne , soldat avant 
d'être général, Alcibiade fit son apprentissage de Fart 
de la guerre. Et quelle école militaire vaut le vie des 
camps, la vie de simple soldat, pour un jeune homme 
comme Alcibiade, quand des maîtres habiles lui ont 
déjà enseigné toutes les règles de la tactique, tous 
les principes de la stratégie ! Après la théorie qu'il 
a entendu professer à Athènes, voici la pratique qu'il 
juge par lui-même à Potidée, sous les flèches de l'en- 
nemi. Simple soldat, il se rend compte des besoins, 
des plaisirs, des souffrances, des opinions, du faible et 
du fort du soldat. Plus tard les souvenirs de ce soldat 
serviront au général. Ses peines, ses désirs, ses joies, 
ses espérances, ses découragements de la vingtième 
année, l'aideront à améliorer le sort de ses troupes, à 
pénétrer leurs plus secrètes pensées, à faire d'elles les 
instruments dociles et confiants de ses projets. Cette 
grande maxime, qu'on a depuis érigée en principe : 
obéir, c'est apprendre à commander, la République 

d'Athènes l'avait mise en pratique. Qu'on s'étonne donc 
alors de voir de simples citoyens, encore inconnus, 

1. PlatOD, Sympos,y p. 220. 



SDteB DE POTIDÉI. 177 

élevés par le vote capricieux du peuple au grade de 
général, et placés à la tête des expéditions les plus im- 
portantes. Ces citoyens s'étaient instruits dans Tart mi- 
litaire par les leçons des maîtres illustres^; maintes 
fois il avait entendu à l'Assemblée les rapports détail- 
lés des stratèges sur leurs campagnes; enfin, ils avaient 
pris part, comme soldats ou comme officiers subal- 
ternes, à quelque siège, à quelque expédition, à quel- 
que bataille. 

A Potidée, Alcibiade avait Socrate auprès de lui. Pen- 
dant les heures monotones de la traversée comme 
durant les longues journées du siège, la parole du phi- 
losophe s'élevait tour à tour grave et enjouée au mi- 
lieu du bruissement, des vagues et du tumulte du camp. 
Les doctes leçons de TAcadémie et du Lycée se conti- 
nuaient sur le pont de la trirème et sous la tente de 
Potidëe, que les deux amis partageaient ^ De retour à 
Athènes, Alcibiade aimait à raconter le courage et la 
patience de Socrate pendant ce pénible siège : . < Quand 
< nous allâmes ensemble à l'expédition dePotidée, disait 
« il*, où nous fûmes camarades de tente, je voyais So- 
« crate l'emporter non-seulement sur moi, mais sur 

1. Sur ces maîtres de ;t»ctique, Cf.Xénophon, Memoràb., III, 1-5. 

2. Platoo, Sympos,, p. 219. 
' 3. PlatoOi Sympos,, p. 219. 

I 12 



178 



HI3T0UIE B'aLCXBUDE. 



tous les autres» par sa patience à supporter les fati- 
gues« S'il nous arrivait , comme cela est commua 
en guerre, de manquer de vivres, il souffirait la fiôm 
et la soif avec plus de courage qu'aucun de nous. Si, 
au contraire, nqus nous retrouvions dans Tabon- 
dance^il semblait en jouir mieux que nulautre. Quoi- 
qu'il ne voulût pas boire, il buvait cependant plus 
que personne s'il y était forcé; et ce qui est très- 
étonnant, c'est qu'on ne l'a jamais vu ivre. Il résistait 
au froid et aux frimas, (et l'hiver est très-rigoureux 
dans cet endroit^) d'une façon étonnante. Durant les 
plus fortes gelées, alors qu'aucun de nous n'osait 
sortir de la tente, ou du moins ne sortait que chau- 
dement vêtu et les pieds enveloppés de pièces de 
feutre et de peaux d'agneau, Socrate sortait comme 
de coutume, sans rien ajouter aux vêtements qu'il 
portait habituellement. U marchait même plus facile- 
ment sur la glace avec ses pieds nus que les 
autres avec leurs chaussures. La foule des soldats» 
le voyant agir ainsi, le soupçonnait de les vou- 
loir braver. Voici encore ce que fit cet homme 
courageux pendant cette même expédition ; cela est 
digne d'être écouté. Un jour qu'il était plongé 
dans quelque méditation, il resta debout depuis 
le matin dans la même posture. Gomme il ne. 



SIÈGE DE POUDÉB. 179 

< trouvait pas ce qu'il cherchait, il ne s'eù alla pas et 
« coDtinna à réfléchir sans changer d'attitude. Il était 
«c déjà midi ; les nôtres l'observaient et s'étonnaient, se 
« racontant lés uns aux autres que Socrate était là 
c debout, rêvant depuis l'aurore. Enfin, comme la 
« nuit approchait, des soldats ioniens vinrent après 
c leur souper apporter leur lit de camp auprès de lui, 
« afin de trouver un peu de fraîcheur (car on était 
c alors en été) et pour voir en même temps s'il passerait 

< la nuit dans la même position. En effet, Socrate resta 
« debout jusqu'à l'aurore; puis il s'en alla après avoir 
• salué le soleil levant ^. » 

Alcibiade retourna à Athènes avant la fin du siège 
de Potidée ^ U revint vers les premiers mois de l'été de 

1. Platon, Sympoi.f p. 219-220. — Selon Aulu-Gelle, ces rôveries 
étaient habituelles à Socrate, Nœt. ÂUie,f II, 1. 

2. Ceci nous est prouvé par un passage de Plutarque (PerideSf 
LUI), qui dît que ce fut sur les instances d'Alcibiade que Périclës, 
peu de temps avant sa mort, reprit la direction des affaires publi- 
ques. Or, c'est en 430, au mois de juillet (scirrophorion), premier mois 
de Tannée civile athénienne^ que Périclès^ non réélu aux fonctions 
de stratège, se retira de la vie politique, n y rentra en 429, année de 
sa mort; qui arriva presque en même temps que la capitulation de 
Potidée. Donc, si Alcibiade eut des rapports avec Périolès pendant 
l'année qui s'écoula entre la destitution et la mort de celui-ci, il s'en- 
suit qu'il quitta Potidée avant la reddition de la place, postérieure d'au 
moins six mois à la réélection de Périclès. — Socrate quitta aussi la 
Chalcidique avant la reddition de Potidée (Platon, Charmides, p. 153), 
sans doute en môme temps qu' Alcibiade, avec le corps de Hagnon 



180 HISTOIRE d'ALCIBUDB. 

l'année 430, vraisemblablement avec le corps expédi* 
tionnaire du stratège Hagnon, qui quitta Potidée lors- 
que la peste commença à sévir en Ghalddique ^ 

KÂthënes qu'Alcibiade retrouva n'était plus TAthë* 
nés qu'il avait laissée si florissante deux ans aupara- 
vant Depuis son départ pour la campagne de Potidée, 
combien d'événements s'étaient accomplis I Toute la 
Hellade^ partagée entre les deux villes rivales, avait 
pris feu. Partout, sur le continent comme dans les fies, 
ce n'étaient que levées de troupes et armements de tri- 
rèmes. Au dehors, Athènes était toujours puissante et 
victorieuse. Ses armées avaient occupé Platées, chassé 
définitivement les Éginètes de l'Ile d'Égine, enlevé 
Prasies aux Lacédémoniens, envahi et saccagé la Mèga* 
ride, tandis que ses escadres repoussaient la flotte pé* 
loponnésienne des eaux de Zacinthe et de Céphallénie» 
faisaient plusieurs descentes en Locride, s'emparaient 
de Solion et d'Astacos, pillaient les rivages de TÉlidey 
ravageaient les côtes de l'Argolide, de la Laconie et 

l. Hagnon était parti d'Athènes à la tôte de <iuatre mille hommes 
afin de presser le siège de Polid6e. Hais la peste s'étant déclarée parmi 
ses troupes, il les fit rembarquer en toute h&te quarante jours après 
leur arrivée et les ramena à Athènes, laissant Tannée de la première et 
de la seconde expédition continuer seules le siège (Thucydide, II, 58). 
Sans doute, las de ces deux années de siège, àlcibiade obtint facilement 
de son chef hiérarchique, le stratège Àrchestratos, d'être incorporé 
dans le corps d'Hagnon, et il revint ainsi à Athènes. 



PRBMiiRBS INVASIONS DB l'aîTIQUE. 181 

de la Messénie*. Mais ces succès au loin ne compen- 
saient pas les calamités qui s'abattaient sur Athènes 
elle-même. Deux fois le vieux roi Ârchidamos avait 
envahi l'Attique à la tète d'une armée considérable, 
dévastant tout sur son passage et forçant les habitants 
à venir, selon le confeil de Périclës, se réfugier dans 
la ?ille et au Pirée *. Leurs demeures, leurs terres, 
lears mines d'argent de Laurion, leurs carrières de 
marbre du mont Pentélique abandonnées à la fureur 
de l'ennemi, ils bivaquaient misérablement sur les 
places, autour des temples et des monuments publics, 
au Pèlasgicon , entre les Longs-Hurs, sur les quais du 
Pirée *• Bienheureux ceux à qui quelque parent ou 
quelque ami pouvait offrir une demeure et un abri. 
Enfin, pour porter le comble au malheur public, la 
peste éclata tout à coup avec une intensité inouïe au 
milieu de cette population agglomérée dans un 
trop petit espace * et déjà abattue par les souffrances et 
les privations ^ 

1. Thucydide, II, 1 6, 22-32, 56, 58. Diodore de Sicile, Xlf, 42-4%; 
Plntarque, PericUij XXXII. 

2. Thucydide, II, 10-18, 22, 47-55. Diodore de Sicile, XII, 42, 45; 
Plutarque, Periel.f XXXI. 

3. Thucydide, II, 14, 16, 17; Diodore de Sicile, XII, 45. 

4. Diodore de Sicile, X)I, 45. — Toute la population de TAttique 
s'était réfugiée à Athènes et au Pirée. 

5. Thucydide, II, 4-54; Diodore, XII, 45; Plularque, Pericl. XXX 



189 HÏSTOIBE d'aLCIBIADK. 

'HG'esiabtméé dans ces désastres qu'Aloibiade retrotiTa 
Athènes.. Qq n'était plus ranimation de Tagora, les dis- 
CUssipDs des portiques découverts, les , transac(io|is 
du marché au blé du Pi^ée, les pompes splendides des. 
théories aux Panathénées et aux Ëleusinies, les so- 
lennels sacrifices dans le» temples, les brillantes 
cavalcades des chevaliers sur la route d'Eleusis, les 
imposantes revues des hoplites aux abords du Lycée 
et de rAcadémie, les nombreux groupes de citoyens 
pliant en pérorant au Pnyx ou aux dikastérias/ les. 
réunions intimes des hétaires, les rendez-vous au Gé* 
ramique-Ëxtérieur avec les pallaques et les aulétrides, 
l'activité des chantiers et des fabriques, les troupes 
d'esclaves se rendant à Taube dans les ateliers ou aux 
qbamps suburbains, les doctes promenades des philoso- 
phes et des sophistes sur les rives du Géphise et demis- 
sus, les attrayantes représentations du théAtre de Bak- 
Içhos^ les nobles luttes des gymnases et des palestres, 
les banquets durant jusqu'à l'aurore. C'était partout, 
la mort, le deuil et la désolation. 

Nec poterat quisquam repeririy quem negue morbus^ 
Nec mors^nec luctus tentaret tempore tali\ 

La science des médecins était impuissante à arrêter 

1. Ucrèce, VI v.J24S^m9. 



LA PB6TE A ATHÈNfô. î 83 

les progrès de Tépidémie. La DiTinité, sourde au prières 
et aux incantations, laissait les Athéniens se débattre 
sans secours et sans espoir contre ce fléau impitoya- 
ble. Tous , citoyens , métœques , esclaves, étrangers, 
femmes, enfants, vieillards, périssaient en foule, - 
« comme des troupeaux, » dit Thucydide ^ I es mai- 
sons entières se trouvaient ainsi dépeuplées. Les ma- 
lades en proie à d'atroces souffrances tombaient dans 
les rues, sur les places. Les yeux injectés de sang, 
le visage à la fois rouge et livide, le corps couvert de 
phlyctènes et d'ulcères, dévorés par une chaleur in- 
terne intolérable, ils rejetaient les vêtements les plus 
légers et se traînaient nus du côté des fontaines 
pour y étancher leur soif ardente. Quelques-uns 
rendus fous par la soif et la chaleur qui les con- 
sumaient se précipitaient dans des puits. Pour évi- 
ter la contagion, des citoyens se séquestraient dans 
leur demeure ; frappés cependant de la peste, ils ex- 
piraient seuls, loin de tout secours. D'autres mou- 
raient sur l'agora, dans les rues , dans les édifices 
publics. La ville entière était jonchée de cadavres et 
d'agonisants. Les temples même et les enceintes sa- 
crées étaient souillés de corps morts. On ne pouvait 
suffire aux funérailles, soit inhumations, soit incinéra-r 

]. Thucydide, II, 51. 



184 HISTOIRE D'aLCIBIADS. 

lions. La flamme des bûchers s'ièteigaait sons lepoids 
des cadavres qu'on y entassait. De nombreux corps 
restaient sans sépulture, objets d'horreur non-seule- 
ment pour les hommes» mais encore pour les chiens 
et les oiseaux de proie qui n'osaient s'en approcher» 
et qui désertèrent l'Attique pendant l'intensité de la 
maladie ^ 

Les survivants se partagèrent alors en deux classes. 
Les uns, et c'était le plus grand nombre, se livrèrent à 
tous les excès. Voyant sans cesse la mort qui les mena* 
çait, ils ne pensèrent plus qu'à jouir et à jouir vite. 
Ils ne prenaient plus la peine de poursuivre un but 
honorable, car ils doutaient de vivre assez longtemps 
pour y parvenir. Mais avant de mourir, ils voulaient 
user largement de toutes les voluptés. A.llier le proGt 
rapide et le plaisir effréné, tel était pour eux le 
KoXoxoYaOov ^ Les autres étaient ceux qui, déjà atteints 
par l'épidémie et revenus à la santé, se considéraient 
comme armés contre le fléau. Ils se multipliaient 

1. Thucydide, II, 47-54, 57-59; Diodore de Sicile, XII, 45; Plutar- 
que, PericUi, XXXII-XXXIII; Lucrèce, VI, ¥.1211, sq. — Sur la nature 
de cette épidémie, qui était une sorte de fièvre éruptive, différente 
de la Tariole et éteinte aujourd'hui, voir Krauss : DisquUUio de na* 
tura morhi Àthenientium, Stuttgart, 1831, in-8. et la savante Iniro* 
duction aux Œuvres d'Hippocrate, de M. Litlré, tome I, p. 172, sq. 

2 Thucydide, H, 53. 



COITDAMNATION DE PÉRICLiS. 185 

aupr^ des malades et des moribonds, les soignant, les 
consolant, les ranimant*. Alcibîade, dont on sait les 
indomptables penchants à la débauche et dont les dé- 
tracteurs les plus acharnés ont toujours reconnu le 
courage, dut se faire remarquer également dans les 
deui classes : à la tète de celle-là, le premier de celle- 
ci ; aussi ardent à se plonger dans Torgie qu'à secourir 
les malades au péril de sa vie. 

Cette horrible épidémie, l'invasion des Péloponné- 
siens, les ravages des dèmes et des terres de PAttique, 
tous ces maux joints à la perpective d'une longue guerre 
excitèrent les Athéniens contre celui qu'ils accusaient, 
sans trop d'injustice peut-être, d'avoir provoqué les 
hostilités en contractant Falliance Gorcyréenne et en 
maintenant avec une rigueur exagérée le décret con- 
tre les Mégariens. Les ennemis de Pérlclès, à la tête 
desquels était le démagogue Kléon ', profitèrent de 
rirritation qui régnait contre lui parmi les citoyens, 
et le traduisirent devant le dikasterion(430 av. J. G.) \ 
II fut condamné à une forte amende, et, consé- 

1. Thucydide^ II, 51. 

3. Selon Idoménée, ce fut Kléon qui intenta Taccusation, selon 
Théophraste, ce fat Simmias^ et selon Héraclide de Pont, Lakratidas. 
Plutarque, Pericles, XXXV. 

3. Thucydide, II, 65 ; Diodore de Sicile, XXX, 45 ; Plutarque , Pe- 
rielet, XXXV. 



186 HI8T0IRB D*ALCIBIADB. 

quence naturelle de cette condamnation, aux élec- 
tions générales qui vinrent quelques jours après le 
procès 9 il ne fut pas réélu par l'Assemblée à ces fonc- 
tions de stratège *, qu'il avait occupées sans intermp* 
tion depuis son entrée aui affaires, c'est*à-dire de- 
puis environ trente années. Aussi durement atteint 
dans sa vie publique, le grand homme ne fut pas moins 
douloureusement frappé dans sa vie privée. En même 
temps que les Athéniens lui enlevaient le pouvoir, 
la peste lui ravissait ses meilleurs amis, sa sœur et ses 
deux fils légitimes, Xanthippos et Paralos '. Tous mou- 
rurent à quelques jours de distance. Lorsque Périclès, 
qui jusqu'alors avait supporté ces malheurs avec fer- 
meté , posa la couronne funèbre sur la tète de Paralos, 
son dernier fils, il ne put contenir son cœur déchiré. 
Éclatant en sanglots et le visage noyé de larmes, il 
tomba, brisé par la douleur'. 

Par un brusque revirement de l'opinion, ces Athé- 
niens, dont la mobilité n'avait d'égale que l'ingratitude, 
voulurent bientôt rappeler Péridès au pouvoirs Sa 

1. Thucydide, II, 65; Diodore de Sicile, XII^45; Plutarque Pen- 
des, XXXV; Victor Duruy, Hiitoire de Gréce^ tome II, p. 26; Grote 
Histoire de la Grèce, tome VIII, p. 203-204 et note I, p. 209. 

2. Plutaitiue, Terxcles, XXXVI. 

3. PluUrqae, FericUs, XXXVI. 

4. Thucydide, U, 66 ; Diodore, XII, 46; Plutarque, PmicUSyXOmi, 



RtfiLKCnON DE pArICLIBS. 187 

condamnation et ses malheurs privés araient calmé 
soudain leur irritation. < Le peuple, dit Plutarque, 
< laissa toute sa colère dans la plaie , comme l'abeille 
c y laisse son aiguillon ^ > Mais Périclès, revenu des 
grandeurs et des misères qui s'attachent au gouverne- 
ment des hommes, irrité de l'ingratitude des Athéniens 
et inconsolable de la mort de ses fils', i*e8tait sourd 
aux désirs du peuple. Enfermé dans sa demeure, il s'a- 
bandonnait à sa douleur et à son deuil ^. 

Alcibiade et quelques autres amis, également dé- 
voués à Périclès et à la République, le supplièrent de 
reparaître au Pnyx^ Pour l'y engager, Alcibiade lui 
exagéra la détresse de la cité, la force et l'achamement 
de ses ennemis et son impuissance à se défendre, s'il 
persistait dans sa résolution de ne point reprendre le 
commandement ^ Alcibiade ravivait ainsi le noble or- 



1. Plutarque, Perieletf XXXVII. 

3. Plutarque, PerideSf XXXVII; Grote, Histoire de la Grèce, tome 
VIII, p. 205. 

3. Diodore de Sicile, XII, 45; Plutarque, Perieles, XXXVII; Grote, 
Histoire de la Grèce, tome VIII, p. 20S-206. 

4. Certes le patriotisme et rafTectioD qu'il avait pour Périclès dic- 
tèrent cette conduite à Alcibiade. Mais, eu pénétrant le caractère du 
jeune ambitieux, n*est-on pas en droit de penser que ces nobles sen- 
timents étaient stimulés chez lui par une moins généreuse pensée 
d'intérêt personnel ? Si Alcibiade avait eu à celte épqque trente ans au 
lieu de vingt ans, et qu'il eût été ainsi en ftge de succéder à Périclès, 



188 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

gueil et le patriotisme du grand citoyen. Cédant en- 
fin à ces conseils et à ces prières, Périclës revint à 
l'Assemblée. Lorsqu'il entra dans l'enceintOi le peuple 
entier l'acclama, et déplora son ingratitude envers lui. 
Il fut réélu stratège ^ Il était nouveau à la tète de 
l'État. 

Ce fut un b^u triomphe, mais de courte durée. 
Déjà vieux, découragé, épuisé par une vie passée tout 
entière dans les expéditions lointaines, les labeurs 
politiques et les luttes oratoires, brisé par sa ré- 
cente disgrâce et par ses douleurs de père, Péridès 
mourut l'année suivante (429) d'une fièvre pernicieuse 
qui le mina lentement ^ Il expira entouré de ses amis 
et des principaux magistrats de la République, les en- 
tendant, dans son agonie, célébrer ses victoires, son 

eût-il pris tant de peine pour engager celui-ci à reprendre le pouvoir f 
Au contraire, à cause de cet Age qui empêchait encore Aldbiade de 
conduire les affaires publiques, il avait tout avantage à ce qu'il n'y 
eût pas pour ainsi dire d'interrègne entre lui et Pôridès. 

1. Diodore de Sicile, XII, 46; Thucydide, II, 65; Plutargue, 
Perieles, XXXVII. 

2. Plutarque dit que Périclès mourut de la peste; mais d*après la 
description qu'il donne des symptômes de la maladie, Cf. Diodore de 
Sicile, XII, 58, il semble que ce fut d'une de ces fièvres paludéennes 
pernicieuses, qui ne sont point encore rares à Athènes à cause de la 
proximité des marais de Phalère. En ce siècle, combien de voya- 
geurs, d'artistes et de savants qui sont morts en Grèce de cette fièvre 
ou qui en ont rapporté les germes funestes 



MORT DB PÉRICliS. 189 

génie et ses vertus ^ Soudain, il se ranima et il leur 
dit : < Je m'étonne que vous ayez si présents à Tesprit 

< et que vous vantiez si fort des exploits dont la for- 

< tune doit partager la gloire, et dans lesquels tant 
« d'autres stratèges m'ont égalé, tandis que vous ou- 
« bliez ce qu'il y a de plus grand et de plus glorieux 
« dans ma vie : c'est que je n'ai jamais fait prendre 
« le deuil à aucun Athénien ^. » 

Sublimes paroles, si les faits les justifiaient. Ces paro- 
leSy aucun pasteur des peuples, autocratique ou démo- 
cratique, ne les peut prononcer en toute sincérité. 
La Divinité elle-même ne peut comme Pilate se laver 
les mains du sang répandu en son nom dans les 
holocaustes, les massacres, les martyres et les guerres 
religieuses. Certes, Périclès était fier à juste titre de 
n'avoir, durant qu'il était au pouvoir, sacrifié aucun 
citoyen à ses inimitiés personnelles. Encore, c'est qu'il 
oubliait le bannissement de Gimon et l'exil de Thucy- 
tide TAncien '. Mais n'avait-il pas excité les Athéniens 
& la guerre en mainte circonstance ? Les guerriers tués 

1. Plutarque, PeneUit XXXVIII. — Ils rappelaient entr'autres faits 
glorieux que Périclès avait, comme stratège, érigé neuf trophées en 
Vhonnear d'Athènes, pour autantde batailles rangées qu'il avait gagnées. 

2. Plutarque, Pericles, XXXVIII. 

3. Cf. Thucydide,!, U7,1I, 65; Plutarque, Fcnci. VIII, IX, X, XVIII; 
Ctmofi, IX, XVH; Diodore de Sicile, VI, 27. 



^ 



190 HISTOIRE D'aLCIBUDI. 

à Tanagra, en Eabée, deyant Sanios, devant Potidée 
et dans le Péloponnèse, s'élèvent contre ces paroles. 
En parlant ainsi, l'agonisant ne cherehait-il pas à étouf- 
fer ses remords d'avoir pris Athènes des mains de Gi- 
mon et d'Aristide puissante et prospère^ et de la lais- 
ser, malgré Téclat éphémère qu'il avait fait rayonner 
sur elle, avec des possessions menacées, un territoire 
envahi, des habitants décimés par la guerre et la peste ? 
A cet instant suprême, Périclès ne regretta-t-il pas dou- 
loureusement d'avoir entraîné les Athéniens à cette 
guerre, qui allait peut-être tourner à la chute de la 
cité, à la division des forces de la Hellade et au futur 
asservissement de toute la race grecque? 



GHÂPITfiË QUATRIÈME. 



Le Peuple Athénien. — Athènes après la mort de Périclès- 
(%â9-(i24 av. J. G.) — Continaation de la guerre. — Les par- 
tis à Athènes. — Les successeurs de Périclès : Nicias, Kléon, 
Ûémosthène. — Occupation de Pyios (426).— Prise de Sphac- 
térîe et triomphe de Kléon (425). ~ Conquête de Gythère 
(424). — Rôle d'Alcibiade pendant cette période de la guerre. 
— Tie privée d'Alcibiade, ses débauches, ses maîtresses» son 
mariage, ses affaires de famille. — Les portraits, les statues 
et les bustes d'Aldbiade. — Le diyoroe à Athènes* — Le fils 
d'Aldbiade. 



C'est d'après les mêmes principes et avec une égale 
impartialité qu'il conviendrait de traiter l'histoire des 
grandes monarchies, -— autocrates absolues — et This- 
tûire des grandes républiques, •— démocraties absolues. 
Dans l'histoire d'une monarchie, le héros est avant 
tout un homme : le Roi, successivement renouvelé par 
la mort et la naissance. Dans l'histoire d'une républi- 
que, le héros est avant tout une réunion d'hommes : 
le Peuple* Multiple et immortel, le Peuple ne disparaît 



192 HISTOIRE d'aLCIBIADE. 

pas comme le Roi pour être remplacé aussitôt, mais il 
se transforme sans cesse. Ce ne sont point de brusques 
substitutions d'homme à homme ; ce sont les lentes 
métamorphoses d'un être collectif. Pour moins rapides 
et moins perceptibles, ces changements n*en donnent 
pas moins un résultat identique. Une génération éner- 
vée peut suivre une génération énergique, de même 
qu'un monarque indigne peut succéder à un grand 
souverain. Dans les deux cas, les républiques comme 
les monarchies sont près de périr. 

Ofy en toute chose d'est au plus fort, c'est-à-dire w 
chef, au maître, que revient la part léonine. Dans un 
état monarchique, le Roi commande à quelques mil- 
lions de sujets; il accomplit par eux, selon la nature 
de son génie, exploits ou forfaits. C'est à lui qu'en re- 
vient la gloire ou l'opprobre. Dans un état républicain 
le Peuple commande collectivement à chacun indivi- 
duellement; il choisit dans la foule ses serviteurs : 
politiques, guerriers, administrateurs ; il accomplit par 
eux, selon la nature de son génie, exploits ou for- 
faits. A lui doit donc revenir la gloire ou l'opprobre. 

Les historiens ne sauraient trop s'attacher à faire 
ressortir l'action propre du Peuple Athénien sur ses 
destinées, sa grandeur et sa décadence. Ce serait 
peut-être au détriment des Athéniens illustres, mais à 



LS PEUPLB ATHÉNIEN. 193 

l'avantage de la vérité et de Téquité. Lorsqu'un histo- 
rien autorisé écrit : Thémistocle, Périclès ou Alcibiade 
prit telle décision, il propage une illusion. Il devrait 
dire : Le Peuple Athénien, sur la motion de Thémisto- 
cle, de Périclès ou d' Alcibiade, prit telle décision. Pour- 
quoi attribuer à un seul Tœuvre de tous? 

Accorder tout à Thémistocle, à Périclès, à Alcibiade, à 
Démosthène, en leur sacriGant le Peuple Athénien, 
c'est comme si on annihilait Louis XIV au profit de 
Hugues de Lionne, de Colbert, de Louvois, de Gondé, 
de Turenne, de Catinat, de Yillars. Jl est indéniable 
que ce sont les grands hommes qui font les grands 
règnes. Sans Golbert, Louvois, Turenne et les autres, 
Louis XIV n'eût pas eu un grand règne. Hais c'est 
cependant Louis qui porte le rayonnement du grand 
règne. De même ce sont les grands hommes qui font 
les grandes époques des républiques. Sans Thémisto- 
cle, sans Périclès, le Peuple Athénien n'eût pas eu la 
période sublime du v* siècle. Mais c'est cependant le 
Peuple Athénien qui doit en être glorifié. 

Certes le Peuple Athénien était un souverain aussi ab- 
solu que Louis XIV. Quelle initiative laissait-il, quelle 
puissance concédait-il à ses serviteurs : administrateurs, 
révocables à toute heure, ambassadeurs porteurs de 

pouvoirs restreints, fonctionnaires responsables de 
.1 13 



!d4 HisTomi d'alcibudb. 

leurs actes dans la plus stricte et la plus sévère accep* 
tion du mot ? Tout leur était dicté d'avance par lai * . 
Les mouvements stratégiques sur un champ de ba- 
taille, les marches et les contre-marches dans une 
expédition, les aHifices oratoires et la direction don* 
née à la discussion dans une mission diplomatique, 
certaines mesures de police ou de discipline dans Fin- 
térieur de la cité, là s'arrêtait à peu près leur part 
d'initiative. Ds pouvaient aussi proposer une alliance, 
une nouvelle loi, une réforme politique ou administra- 
tive, une expédition, une augmentation d'impôts; mais 
ces idées, ils ne les possédaient qu'à l'état de projet. 
Pour qu'ils pussent les mettre à exécution, il fallait 
qu'elles eussent été soumises au Peuple dans ses co- 
mices, discutées, débattues, modifiées par les orateurs, 
et enfin votées par la majorité de l'Assemblée. Par 
ces modifications et par cette sanction, le Peuple af- 
firmait hautement sa souveraineté. 
Thémistocle doit-il être seul glorifié pour la bataille 

1. « Les Athéniens, raconte Élien {Hist. Var.j VI, 15), condamnèrent 
« à mort des ambassadeurs qu'ils avaient envoyés en Arcadie, quoi- 
« qu'ils eussent rempli leur mission avec succès, pour cela sçul qu'ils 
« avaient pris une autre route que celle que le Peuple leur avait mar- 
« quée. - Ceci est sans doute un conte. Mais si on le compare avec 
le récit que font Xénophon et Diodore du jugement des généraux vain- 
queurs aux Arginuses, on sent que le conte est souvent prèsdo la vérité. 



LB PEUPLE ATHÙTIEN. 195 

deSalamine? Il régla avec ses collègues le plan de l'at- 
taque; il remporta la victoire. Mais cette victoire, le 
Peuple Athénien l'avait préparée en renonçant patrioti- 
ijuement au partage d'une énorme somme d'argent 
qui fut employée à la création de ]a marine de guerre 
d'Athènes K Cette victoire, le Peuple l'avait décrétée en 
abandonnant ses temples sacrés, ses demeures, ses ri- 
ches moissons à la torche des Barbares, et en venant en 
masse sur les < maisons de bois* pour y vaincre ou y 
mourir '. Le nom qui doit être inscrit sur le Parthénon, 
et les Propylées à côté de ceux de Phidias, d'Ictinus et 
de Kallikratès, ce n'est pas celui de Périclès qui ne fit 
que proposer d'élever ces édifices, c'est celui du Peuple 
Athénien qui sur le Pnyx vota leur construction. La 
preuve^ c'est que lorsque Périclès, accusé à l'Assemblée 
d'outre-passer le crédit alloué pour ces travaux, répon* 
dit: « Cette dépense ne sera pas à votre charge. Je 
« m'engage à la supporter seul ; mais mon nom seul 
< aussi sera placé dans les inscriptions des édifices, » le 
peuple se récria et autorisa Périclès à puiser dans le 
trésor public sans rien épargner'. Ainsi le Peuple d'A-* 



1. Hérodote, VII, 144. Cf. Polyen, 1, 30. 

2. Hérodote, VIII, 41; Plutarque, Themûtod, XIII; Cf. Thucydide^ 
18; Pausanias, 1, IS. 

3. Piutarque, Perûîfef , XIV. 



196 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

tbènes revendiquait généreusement la dépense comme 
la gloire; ainsi il faisait acte de grand souveriin. 

Gomme frontispice à l'histoire d'Athènes, il ne fau- 
drait pas le groupe des plus célèbres Athéniens : Solon, 
Harmodios, RUsthènes, Thémistocle^ Uiltiade, Aristide, 
Cimoo, Éphialtes, Périclès, Alcibiade, Phocion, Démos- 
thène; il faudrait cette figure de Parrhasios dont 
parle Pline l'Ancien : Le Peuple Athénien, 6 ^ri^Lo^ 
A07)va(â)Vy magnifique allégorie où le peintre avait su 
/exprimer dans tous ses contrastes le caractère de cet 
être multiplet 

Les événements qui suivirent la mort de Périciës 
suffiraient seuls à prouver l'action du Peuple Athénien 
sur ses destinées. Périclès mort, la prospérité de TËtat 
ne décroît pas; il ne manque pas à la chose publique; 
à peine, s'aperçoit-on qu'il n'est plus. Cependant les 
citoyens qui lui succèdent à la tribune et à la tête des 
armées : Nicias, Lamakhos, Rléon, Démosthène, ne 
valent pas à eux tous le seul Périclès. C'est qu'A cette 
époque le véritable chef du Peuple ce n'est pas Nicias, 

1. Pinxit {ParrhcLsius) démon Atheniensium y argumenta quoqve 
ingenioso: volebcU namquevariumyiracundum,injustumf inconstan- 
tem; eumdem exhortàbilemy elemeniem, mùerieordemf exceîsum^ glo- 
riosumy humilemy ferocem fugacemquey et omnia pariter ostendere. 
Pline^ XXXV, 10. Cf. Pausanias, 1,1; Junius. De Pietura veterum, ca- 
talog. Artific.y p. 149, note k, Sillig. Catalogué Artifieum, p. 116. 



ATHENES APRfeS LA MORT DE PÉRICLÈS. 197 

ce n'est pas Kléon, pas plas qu'à l'époque précédente, 
ce n'était Périclès, pas plus qu'à Tépoque suivante ce 
ne sera Alcibiade. C'est que le véritable chef du Peuple, 
c'est le Peuple lui-même. 

Malgré la mort de Périclès, malgré une nouvelle ap* 
parition de la peste S malgré les invasions annuelles de 
TAttique par les Péloponnésiens', malgré une guerre 
terrible qui menace d'être éternelle, malgré les in- 
trigues aristocratiques de Nicias et les menées déma- 
gogiques de Kléon, le souverain d'Athènes, le Peuple, 
conserve toute son énergie et maintient la Cité pro- 
spère et brillante à l'intérieur, respectée et victorieuse 
à l'extérieur. A Athènes on poursuit les travaux com- 
mencés du vivant de Périclès; on construit et Ton 
équipe des flottes entières : « Jamais, dit Thucydide, 

< Athènes n'avait eu une flotte plus magniGque ni 

< plus nombreuse'». On vote de nouvelles lois, entre 
autres l'augmentation de la paye dikastique^; on 

* 

1. Il y eut, en 426, à Athènes, soit une recrudescence, soit une nou-. 
velle apparition de la peste. Thucydide, III, 87 ; Diodore de Sicile, XII, 58. 

2. Pendant toute la première période de la guerre qui s'étend de 
431 à 421 , les Péloponnésiens envahirent en effet presque chaque année 
l'Attique. Thucydide, II, 58-25, 47-57, 9^-94, III, 1, 26; IV, 2, 6. 
Diodore de Sicile, XII, 42, 45, 52, 55. 

3. Thucydide, III, 17. 

4. T6 8ixaaTix6v, ou indemnité donnée aux citoyens qui siégeaient 
dans les tribunaux. Quand ce salaire fut institué, au temps de Périclès, 



198 HISTOIRE D'aLGIBUDE. 

célèbre des fêtes religieuses avec le même éclat par 
les théories et les chorégies'. Les Athéniens croiraient 
jouir de la paix la plus florissante, si les exercices des 
troupes au Lycée ', Tappareillement d'une escadre, les 
chaînes tendues à l'entrée des ports du PiréeS de 
nouveaux noms inscrits, sur les piédestaux des dix 
statues sacrées*, les proclamations des hérauts qui 
ordonnent aux hoplites commandés pour une expédi- 

il était fixé à une obole. Après la mort de Périclôs, rassemblée, sur 
la motion de Kléon, réleva à trois oboles. Cf. Aristote, de Poiiitc, II, 
10; et Bœckh, Économie politique des Athéniens f t. II, p. 3S0, sq. — 
Il serait possible qu'on eût élevé aussi à ceite époque à trois oboles 
la paye donnée aux citoyens qui siégeaient à l'Assemblée. En tous 
cas, ce triobole existait pour l'Assemblée avant 392 av. J. G., date de 
la représentation de VAstemblée des femmes. Aristophane et le sco- 
liaste, Ecelesiaxousaiy v. 102, 300 et 376. 

1. En effet, c'est pendant cette période, de 427 à 423 que furent 
représentées les Babyloniens, les AchamienSt les Chevaliers , les Hfuées, 
les Guêpes d'Aristophane, et une multitude d'autres pièces dont il ne 
nous reste que des fragments. Voir les Scoliastes, les Fragments des 
comiques grecs deDidot et V Histoire de la littérature grecque d'Otfried 
Mûller, ch. zxvm. 

2. Aristophane, PaXf v. 357. 

3. En 428 quarante galères péloponnésiennes avaient failli surprendre 
le Pirée sans défense. Depuis ce jour, on tendit des chaînes k l'en- 
trée des ports. — Thucydide, II, 93, 94 j Diodore de Sicile, XII, 49. 

4. Aristophane, Pax, v. 1189,1184. — Nous l'avons dit dansTIntro- 
duction, les dix statues étaient celles des héros qui donnaieot leur nom 
aux tribus d'Athènes. On inscrivait sur les piédestaux de ces statues Ij 
liste des citoyens désignés pour partir en campagne. On y inscrivait 
aussi la plupart des décrets. 



LES PARTIS A ATHÂNSS. 199 

tion de se manir de vivres pour trois jours % enfin , 
la présence insolite sur le marché de mercenaires 
thraces et de citoyens, la pique au poing et le casque 
en téte^, ne leur montraient qu'ils vivent dans toutes 
les angoisses de la guerre. Us croiraient posséder une 
tranquillité politique calme et féconde si les séances 
tumultueuses du Pnyx, les véhémences de la tribune 
aux harangues, l'agitation de Tagora, l'activité des 
hétairies, ne leur rappelaient que l'ère des dissensions 
civiles vient de se rouvrir. 

Périclès avait su imposer une trêve aux partis qui 
depuis la révolution Kllsthénienne divisaient les 
Athéniens. Les deux chefs du parti aristocratique, Ci- 
mon le Grand et Thucydide l'Ancien, bannis par l'os- 
tracisme à son instigation, les oligarques se sen- 
taient désarmés. Et, reconnaissant son génie, ils le 
laissaient sans opposition mattre de leurs destinées. 
Le parti démocratique, qui triomphait avec Périclès, 
n'avait plus à lutter puisque la lutte s'était terminée 
par sa victoire. Estimé par les patriciens, aimé par la 
plèbe, Périclès était aux yeux de tous l'homme de la 
République Athénienne ^ 

I. Aristophane et le scoliaste, Àcham., v. 197. 
. Aristophane, Àchar.j v. 90 et sq., Lysûtraia, v. 557-564. 
3. Cf. Plutarque, Periel.. VIII, IX, X, XVIII; Cimon, IX, XVII, XIX, 
XX; Niciat, II; Thucydide, I, 127; II, 65; Diodore de Sicile, XI, 77. 



200 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

Périclès mort, la trêve fut rompue. Les chevaliers 
pensant que le parti populaire ne retrouverait pas un 
chef de la valeur et de Thabileté de Périclès, tentèrent 
de faire revenir Athènes à l'ancienne politique de 
Gimon et de Thucydide, et de lui imposer les institu- 
tions du temps d'Aristide. La plèbe se sentant me- 
nacée se tint sur une défensive redoutable^. Ce n'é- 
tait pas cependant que le projet des oligarques fût de 
supprimer la démocratie : ils voi>laient seulement la 
restreindre. 11^ ne songeaient pas à un coup d'État, 
comme le fut plus tard la révolution des Quatre-Cents» 
au profit d'une aristocratie étroite et tyrannique; mais 
à des réformes progressives qui modifieraient la consti- 
tution existante et qui la ramèneraient insensiblement 
à la constitution antérieure à Périclès. Ils comptaient, 
laissant au peuple le droit de voter, le droit de juger 
et le droit d'élire, lui enlever l'éligibilité à toutes les 
magistratures, supprimer la paye des tribunaux et de 
l'Assemblée^ ainsi que la rémunération des fonctions 
publiques, et rendre son ancienne puissance au sénat 
conservateur de l'Aréopage*. 

1. Cf. Aristophane et le scoliaste, Acham.j v. 5, 375, sq, 503, 
656; Equit., y. 1 à 155, 255 à 481 , 703, 795, etc. ; Eapolis, Platon le 
Comique, Phrynichus, Pragm. Comte. Grxc.y édit. Didot, p. 191, Îl9, 
259; PluUrque, Nicias, II; Thucydide, III, 36, IV, 27. 

2. T6^ avait été du moins l'ensemble des desseins de Cimon (Plu- 



LSS PARTIS A ATHÂNBS. 201 

Il n'y avait pas que la question de principe — aris- 
tocratie ou démocratie — qui remit les deux partis en 
présence; il y avait aussi une question d'intérêts im- 
médiats. Depuis plus de trois ans que la guerre était 
engagée avec Sparte, la classe riche était ruinée par 
les armements qui étaient exclusive ment à sa charge et 
par les ravages des Lacédémoniens sur les terres de 
TAttique qui lui appartenaient toutes. Elle aspirait à la 
paix. La plèbe, que les hautes payes, les constructions 
navales, les fabrications d'armes enrichissaient, voulait 
la continuation de la guerre ^ 

 la tête du parti oligarchique était Nicias, fils de 

Urque, Cimon, IX, XIX, XX; Pericl VIII, IX), et il ne semble pas 
que le parti ari8tocratic|tie, qui continuait la politique de Cimon et 
qui avait mis à sa tête le pusillanime Nicias, voulût davantage. — 
C'est donc à cause de la fréquentation constante des auteurs anciens, 
qui n'avaient pas songé comme nous à employer mille nuances dans 
la désignation des partis, qu'on représente Athènes, après la mort de 
Pèridès, pû'tagée entre les oligarques et les démocrates. Il n'y avait 
ni parti aristocratique ni parti démocratique ; il y avait le parti réac- 
tionnaire et le parti avancé. 

1. Cf. Aristophane, Àchar., y. 180, sq., 1021-1035; Pax^ v. 455 à 
&10, 1195 à 1165; Plutarque, Nicias, IX. — Aristophane a consacré trois 
comédies entières : les AchamienSj les Chevaliers et la Paix^ sans 
parler de Lysistralaj d'environ douze années postérieure à la rivalité 
deKléon et de Nicias, à la lutte des partisans de la guerre et des par- 
tisans de la paix. C'est là qu'on retrouve, en tenant compte des exa- 
gérations scéniques et de la mauvaise foi du poète, la véritable et 
ti?inte histoire d'Athènes pendant la guerre du Péloponnèse. M. Emile 



202 HISTOIRE D'aLCIBUDE. 

Nicératos^ Orateur éloquent, habile capitaine, posses- 
seur d'une immense fortune qu'il employait avec ma- 
gnificence, plutôt pour se la fi^ire pardonner que dans 
un but d'ambition, Nicias s'était déjà fait un nom 
comme stratège par plusieurs campagnes heureuses '. 
C'est même à sa réputation militaire qu'il devait d'être 
chef du parti des chevaliers , car il lui manquait la 
première qualité de Thomme politique : la résolution. 
Timide et défiant à Texcès, ennemi de toute déter- 
mination énergique, superstitieux jusqu'à l'imbécil- 
lité, le moindre bruit le troublait, le dernier des 
sycophantes le terrifiait, le plus insignifiant présage 
ou le plus infime obstacle l'arrêtait dans ses des- 
seins ' . 
Autour de Nicias se groupaient les principaux 

oligarques : les stratèges Démostbène, Pakhès et La- 
khès, le riche chevalier Phaeax, Thucydide, fils d'O- 



Deschanel dans ses Études sur Aristophane^ assimile très-justement, 
au point de vue historique, les comédies d'Aristophane, à la SaUre 
Ménippée, aux Tmgiques et au Baron de Fœneste,. 

1. Aristophane, Bquit,, v. 1, sq; Thucydide. IV, 27; Plutarque 
Nicias, II, III : Alcib., XIII, XIV. 

2. Plutarque, Nicias, If, III : Cf. Eupolis, Phrynichus, Telodide, 
Fragm. Comic, Graec, édit. Didot, p. 126, 179, 219. 

3. Plutarque, Nichas, II, lU, IV; Cf. Thucydide, VII, 42, 49; Arbto- 
phane, EquU, ▼• 1 à 31; Zupolis, Phrynichus, TelecUde. F)ragm, 
comic. Grxc., p. 126, 127, 213, 219. 



LBS SUCCESSEURS DE PÉRICLKS : CLÉON. 203 

loros, Théramènes, fils d'HagnoB, le rhéteur Anti-- 
phoD*. 

Le chef du parti démocratique était Rléon, ce cor- 
royeur qui ét&it devenu célèbre du jour au lendemain 
par son accusation contre Périclès*. Rléon n'avait pas 
appris la rhétorique et la politique dans les écoles des 
sophistes, mais au Pnyx, à l'agora, surtout dans les 
ateliers et sur les marchés d'Athènes et du Pirée. Mé- 
prisant toutes les règles de dignité oratoire que l'usage 
arait consacrées et imposées, le premier il enfla la 
Toix dans l'Assemblée, rejeta son pallium par-dessus 
ses épaules, frappa sa cuisse du poing, agita les bras, 
et marcha à grands pas en haranguant les Athéniens. 
Kléon avait l'éloquence du tribun, véhémente, rude, 
hardie. Il passionnait et il entraînait la multitude'- 
Hais il prenait surtout sa grande force dans le judicieux 
instinct du peuple qui voyait en lui le défenseur de 

1. Aristophane. Equit., v. I^sq; Thucydide, IV, 105, 106; VIII, 68; 
PloUrque, Niciat, II, Àlcib.f XUI; Vit, 1. Orat. Antiph., I, III. 

2. Cf. Aristophane, Aeharn.^ v. 5, 375, sq. 503, 6h6;Squit,, ▼. 1 à 
155, 255 à 481, etc.; Thucydide, 111,36, 37; IV, 21-23; V, 7, 16; 
Plalarque, NieiaSy II, VII, vni; Pericl. , XXXV. 

3. Platarque, Nieiatj II, VII, VIII; Aristophane, Àcham., v. 5, 
175, 503; Squit., v. 1 à 155, 255 à 481, 703 à 795; Thucydide, IV, 
21-27; y. 7, 16; Eupolis, Phrynichus, Teleclide, Fragm. Comte. Grxc.f 
édit. Didot, p. 126, 177, 213, 219; Plutarque, de Reip. ger,; de ma- 
lignitat. Herodot, 



204 HISTOIRE D'ALCiBIàDE. 

ses droits menacéSy et qui le considérait, quoiqu'il en 

fût indigne, comme le véritable successeur de Périclès. 
Kléon représentait la continuation à outrance de 

la politique intérieure et extérieure de Périclès : la 
souveraineté populaire sauvegardée, la démocratie 
marcliant en avant, la guerre contre les Doriens, l'a- 
baissement de Sparte, la prépondérance d'Athènes sur 
toute la Hellade. Nicias, au contraire, représentait le 
retour aux traditions de Cimon et de Thucydide l'An- 
cien : le rétablissement de l'aristocratie, la paix à tout 
prix avec le Péloponnèse, l'équilibre entre les Ëtats 
grecs ^ Pour l'oligarchie athénienne, combattre les ci- 
tés doriennes qui toutes se régissaient par l'oligarchie, 
c'était presque se combattre soi-même ; à la démocra- 
tie, elles étaient deux fois ennemies. Aussi, l'épithëte 
de (piXoXaxcov, euphémisme pour traître, dont le Peuple 

avait autrefois flétri les partisans de Cimon, commen- 
çait-elle à circuler de nouveau dans la foule ^ Enfin, 
et c'est tout dire, à Athènes où la démocratie était éta- 
blie depuis de longues années, le parti de Nicias, si 
éminents'que fussent les mérites, les vertus, les ta- 
lents des hommes qui le composaient, était la faction, 



1. Cf. PluUrque, PeHcl.f VIII, IX, X, XVIII; Cimon, IX, XVIII 
XIX, XX. 

2. PluUrque, Cimon, XVIII; Niciat, X. 



CONTINUATION DE LA GUERRE. 205 

an lieu que Rléon, quels que fussent ses vices, ses 
fautes, sou impéritie, était la légalité. 

Divisés dans la cité, les Athéniens étaient unis contre 
l'ennemi. Et ceux-là même chez lesquels il y avait le 
plus de sympathie pour Sparte, les oligarques, se 
montraient les plus ardents à combattre ses troupes 
sur les champs de batailles, à l'exemple de Gimon, 
qui, banni d'Athènes pour son philo-laconisme, et 
voyant les Lacédémoniens sur le sol de l'Attique, 
avait demandé à mourir en repoussant les envahis- 
seurs ^ 

L'énergie des Athéniens leur donne le plus souvent 
la victoire. En 429*, Tannée même de la mort.de Pé- 
riclès, l'armée athénienne force les Potidéates à se ren- 
dre, et Phormion, avec vingt trirèmes, bat dans deux 
rencontres consécutives sur le golfe de Corinthe une 
Dombreuse flotte péloponnésienne , commandée par 
Brasidas*. En 428, une escadre sous les ordres d'Aso- 
pios, fils de Phormion, ravage le littoral de la Laconie; 

1. Plutarque, Cimon, XXXIII. 

2. Fin de raDDée430 et année 429. — Les historiens, à commencer 
par Thucydide et par Diodore de Sicile, ne sont pas bien d'accord sur 
les dates de la mort de Périclès, de la prise de Potidée et de la vic- 
toire de Phormion^ ils varient entre la fin de 430 et le commencement 

de 439. 

3. Thucydide, II, 70, 83-98; Diodore deSiciie, XII, 46, 48. 



1 



206 ' HISTOIRE D'aLCIBIADK. 

une année considérable, sous Klinippidos et Pakhès, 
met le siège devant Mitylëne révoltée; les Athéniens 
lancent à la mer une nouvelle flotte de cent galères ^ 
En 427, Pakhès force Mitylène à capituler. Mille des 
principaux Mityléniens sont envoyés prisonniers à 
Athènes. Kléon, toujours partisan des mesures vio- 
lentes, demande à l'Assemblée qu'ils soient immédiate- 
ment mis à mort. Malgré une vive opposition le décret 
passe et est exécuté dans toute sa rigueur '. La même 
année, Pakhès soumet Pyrrha et Evelos, et chasse 
les Péloponnésiens des eaux d'Ionie; Nicias prend aux 
Mégariens l'Ile de Nisea; une escadre de vingt tri- 
rèmes vogue vers la Sicile pour porter secours aux 
Léontins'. En 426, Demosthène, vaincu à Égilion par 
les Ëtôliensy prend sa revanche en battant^ près d'Ol- 
pacy avec l'aide des Arcarnaniens, des Messéniens et 
des AmphilochienSy l'armée péloponnésienne, tandis 
que Nicias, avec soixante vaisseaux et deux mille 
hoplites, aborde en Péraïque, après avoir dévasté le 
territoire des Méliens, et défait, près de Tanagra, les 
contingents thébains et tanagréens. A la même date» 

1. Thucydide, III, 7, 16, 17, 18, Diodore de Sicile, XII, 55. 
% Thucydide, III, 28-50. 

3. Thucydide, III, 27, 28, 32, 33, 34, 35, 51, 86. 88i Diodore de Si- 
cile, XII, 53, 55. 



OCCUPATION DE PTLOS. 307 

Lakhès à la tête du corps expéditionnaire de Sicile as- 
sise Messine qui se rend bientôt, et taille en pièces 
les Locriens d'Italie ^ En 425, Nicias bâties Corinthiens 
à Solygia et prend Méthana en Argolide ; l'armée con- 
fédérée des Acarnaniens et des Athéniens s'empare de 
la ville corinthienne d'Anactorion '. 

Vers le milieu du printemps de cette année 4S5, 
Démosthène occupa le promontoire de Pylos, sur la 
côte de Messénie, et le fortifia. Les Spartiates tentèrent 
de le débusquer de cette admirable position, — « une 
< flèche au flanc du Péloponnèse. > selon une expres- 
sion du temps. Après plusieurs attaques, ils furent re- 
poussés ; et quatre cents d'entre eux restèrent bloqués 
à Sphactérie, Ilot qui ferme la rade de Pylos et que leur 
chef, Brasidias, avait pris comme base d'opérations 
contre les Athéniens*. 

Ce fait de guerre de Démosthène jeta Lacédémone 
dans la consternation. Pour une oligarchie comme 
Sparte, la perte de quatre cents de ses meilleurs ci- 
toyens était irréparable. Aussi les Éphores résolurent* 
ils de délivrer à tout prix les prisonniers. Les armes y 



1. Thucydide, IH, 90, 91 , 94-99, 103, 105-114, 105. Diodore de Si- 
cac, XU, 54, 65, 70, Plutarque, Nicias, IV, V. 

2. Thucydide, IV, 24, 25, 42-45, 49; Diodore de Sicile, XII, 65. 
3« Thucydide, IV, 6, U, 14; Plutarque,i\rtci(W, VU; Diodore, XII, 61. 



208 HISTOIRE d'aLCIBUDE. 

eussent été impuissantes; ils recoururent aux négocia- 
tions. Un armistice conclu avec Démosthène» des La- 
cédémoniens furent dépéchés à Athènes, porteurs de 
propositions de paix. L'Assemblée, excitée par Kléon, 
émit de telles exigences, que tout espoir d'accom- 
modement s'évanouit ^ Les escarmouches reprirent 
autour de Sphactérie; une nouvelle flotte fut envoyée 
pour presser le blocus. Mais Ttle de Sphactérie, entiè- 
rement boisée et sans chemins frayés, était presqu'ina? 
bordable pour les colonnes d'attaque, et des Hilotes 
auxquels la liberté était promise en récompense, réus- 
sissaient presque chaque nuit, montés sur de petites 
barques, à tromper la croisière athénienne et à faire 
passer quelques provisions aux assiégés. Le blocus 
menaçait donc de s'éterniser *. 

Les Athéniens voyant ces lenteurs commencèrent 
à regretter d'avoir repoussé les propositions de Lacédé- 
mone. A une tumultueuse séance du Pnyx, plusieurs 
orateurs interpellèrent directement Kléon, l'incrimi- 
nant comme le principal auteur de la rupture des né- 
gociations'. Pris ainsi à partie, Rléon bondit à la tri- 
bune. II ne cherche pas à se justifier ; il accuse. < Sans le 

1. Thucydide IV, 15-22 ; Plutarque, mciat, VII, 

2. Thucydide, IV, 16, 23; Plutarque, Nidat, VJI. 

3. Thucydide, IV, 27; Cf. 21, 22 ; Plutarque, Nicias, VU. 



Aff AIRS DK SPHACT^RIK. 209 

« manque d'énergie et rimpéritie de Nicias et de Dé- 
c mosthëne, dit-il, les Spartiates auraient déjà mis 
« bas les armes*. > « Si les généraux étaient des 
c hommes, dit-il encore» ils auraient bientôt pénétré 
« dans nie et en auraient débusqué Fennemi I Si j'aYais, 
« moi, le commandement I c'est ainsi que je ferais*. :» 
Cette forfanterie de la part d'un homme absolument 
étranger aux choses de la guerre indigne les Athéniens. 
On s'agite, on murmure, on invective contre Rléon. 
< Que ne pars-tu? lui crie-t-on de toutes parts, 
c embarque-toi donc M « Le timide Nicias, lui-même, 
qui, quoique commandant à Pylos conjointement avec 
Démosthéne, se trouvait à Athènes ce jour-là, prend la 
parole et déclare que si l'Assemblée le juge utile, il se 
démet volontiers de son commandement en faveur de 
Kléon. Cest au tour du démagogue de se troubler. Il 
hésite, il tergiverse. Il dit c qu'après tout ce n'est pas 
« lui mais Nicias qui est stratège ^ :» L'irritation s'ac- 
croît. Toutes les fractions de l'Assemblée sollicitent 
Kléon, le pressent, lui ordonnent de mettre ses paroles 
à exécution; ses partisans, parce qu'ils ont foi en lui, 

1. Plutarque, Nieûu, VU; Cî. Thucydide, IV, 27. 

2 'El ivSptc, tUv ol oTpaTTiYol, «Xcuonvia; Xatfilv Toi^c èv t^ vi|oM 

xal aÙT6; y'«v, «l i9X*> ^00^991 toOto. Thucydide, IV, 27. 
3. Thucydide, IV, 28 ; Plutarque, iVicûif , VIII. 

4 ofo ifi) aOtàc, àk\' IxeTvov orpoctt^Yslv. Thucydide, IV, 28. 

I -14 



210 HISTOIRE d'ALGIBUDE. 

ses adversaires parce qu'ils comptent ainsi briser à ja- 
mais ridole populaire ^ Kléon se voit perdu s'il hésite 
davantage. Il accepte le commandement. Puis, sa jac- 
tance accoutumée reprenant bientôt le dessus, il dé- 
clare que non-seulement il réduira Sphactérie, mais 
qu'il s'engage à ramener les Spartiates prisonniers à 
Athènes avant vingt jours K 

Aussitôt Kléon s'embarqua. Le hasard le servit. Du- 
rant son tr^et, un incendie avait consumé une partie 
des bois de l'île de Sphactérie ; cela &cilitait la des- 
cente. Deux jours après son arrivée à Pylos, il aborde 
l'île avec Démosthène et toutes les troupes» surprend 
les avant-postes, culbute les Lacédémoniens et les * 
force de se rendre à discrétion *. Gomme il l'avait dit» 
Kléon ramena les Spartiates prisonniers à Athènes, en 
moins de vingt Jours ^ 

Ce qui devait précipiter la chute du démagogue tour' 
na à sa gloire. D'orateur acclamé il s'improvisait homme 
de guerre^ Sa popularité fut portée au comble. Mais 
extrême fut la confusion de Nicias. « Il a fait pis» di* 
« salent les Athéniens, que de jeter son bouclier; il a 

1. ThucydidB, IV, 28. 

3. Thucydide, lY. 28; Plutarque , Atctof, VIII« 

3 . Thu&ydide , IV , 29-39. Cf. PluUrque, Nicias, VÏlL 

4. Thucydide, IV, 39; Platarqae, NiUas, VUI. * 






AFFAIRE DE SPHACTÉRXE. 211 

c abandonné par Iftcheté le commandement de Tar- 
« mée^ » Nidas ne chercha pas à se justifier autre- 
ment que par des actes. L'année suivante il conquit 
Thyréa et l'tle de Gythère*. 

Ces faits sont convaincants. Quoi qu'en disent la plu** 
part des historiens qui déplorent la mort de Périclès, 
l'impéritie des orateurs et des stratèges qui lui succé* 
*dèrent et qui laissèrent le Peuple livré à lui-même, il 
est constant que ce Peuple, < livré à lui-méme> > sut 
pendant cette période parer victorieusement à toutes 
les éventualités d'une guerre sans merci, créer comme 
par magie de nouveUes armées et de nouvelles flottes, 
distraire de ses forces, sans les affaiblir, vaisseaux et 
hoplites pour secourir, loin du théâtre des hostilités^ 
aes alliés de Sicile, enfin remporter presque toujours 
l'avantage sur terre et sur mer. Mais aucune époque 
n'est plus glorieuse pour Athènes et ne montre plas 
son génie et son énergie que ces cinq années 1 Elles éga- 
lent les plus glorieuses de l'administration de Périclès. 
Si l'âge d'Alcibiade ne lui eût interdit encore toute 
participationi soit comme fonctionnaire, soit comme 
orateur, aux affaires de la République^ il est certam 

1. Piotaïque, Niciai, VIII. 

2. Thucydidt, IV, 53, 56; Diodore de Sicile, Xll, 65. Cî. Plutarque, 
Nieids, IV, VI. 



SIS HISTOIRS d'aLCIBIADE. 

qu'il eût joué un rôle important à cette époque de 
rhîstoire d'Athènes. Mais T'fitat ne réclamait alors de 
lui que son vote à l'Ekklèsia et son bras à l'armée. 
Sans doute il fut compris comme triérarque et comme 
cavalier dans les nombreuses levées qu'Athènes en- 
voyait chaque année contre l'ennemi. Cependant les 

historiens qui citent Alcibiade % Potidée et plus tard 
à Délion parmi les soldats athéniens, ne disent pas 
qu'il ait pris part aux campagnes de Phormion, de 
Pakhès, de Démosthène et de Nicias. Certes il eut 
à voter à l'Assemblée toutes ces décisions, ces levées 
d'hommes, ces armements de flottes, ces nominations de 
stratèges, ces expéditions lointaines, ces nouvelles lois. 
Et quoique la tribune aux harangues lui fût encore 
fermée, on peut douter que son action dans le gouverne- 
ment se réduisit à un seul suffrage, perdu au milieu de 
cinq ou Isix mille. Car si la parole lui était interdite 
sur le Pnyx, il n'en était pas de même dans les hétai- 
ries, sortes de sociétés secrètes, d'associations politi- 
ques, où les citoyens d'un même parti se concertaient 
à l'avances ni à l'agora, où les démagogues avant de 

1. Sur les hétairies, Toir Thucydide, le scoliaste, et les commeota- 
teurs, VIII, 54; Wachsmuth, HeUen. AUerthumsk, 1 1, p. 636^ SQvero, 
Arg. der Wolken Àrittoph,; Grote, Histoire de la Grèce t. IX, p. 8; 
t. XI, p. 68, 77; Hertzberg, AUcibiad. der StaaUmann und Feldherr, 
p. 83, sq. ; et le tome II de cette histoire, livre III, chap. ii. 



r 



TIE PRIVil d'aLCIBUDE. 213 

se rendre à TAssemblée se mêlaient à la foule et pré*; 
paraient en quelque sorte les décisions de rEkklésia, 
encourageant leurs partisans, convainquant les indécis 
et t&chant de gagner leurs adversaires. Là, Alcibiade 
pouvait être d'un grand appui à un parUi car sa for- 
tune, son nom, sa vaillante conduite à la bataille de 
Potidée et son éloquence devaient déjà lui donner un 
certain crédit sur la multitude. 

A en juger par un vers des Achamiens^ d'Aristophane, 
(représentés en 426), dans lequel le fils de Rltnias est 
traité de bavard ^ il semble qu'en effet Alcibiade s'était 
fait connaître par ses discours sur l'agora longtemps 
avant d'avoir atteint l'âge légal pour aborder la tribune 
du Pnyx. L'épithëte infâme ^ accolée à celle de bavard, 
semblerait aussi indiquer, par sa violence même, qu' Al- 
cibiade, dès cette époque, appartenait au parti démo* 
cratique. S'il avait soutenu le parti de Nidas, le parti 
réactionnaire, dont Aristophane se fit le défenseur, 
sans ménager à ses adversaires les insultes et les calom- 
nies', le grand comique ne l'eût pas tratné sur la 

1. ToTc véoiai 8*evp0icp(AxToc xotl XéXo^ x^ KXeivCou. 

Aristophane, Acham. v. 716. 

2. EOpuKpGoxtoç. Comparer avec le chapitre n, p. 19, sq. 

3. Aa lendemain même de Sphactérie, Aristophane ne craignait pas 
de traiter Kléon en pleine scène, de coquin, d*iTrogne, d'infâme et de 
lâche, de Taccoser publiquement de malversations « Que les Dieux 



214 HISTOIRE d'ALOBIADB. 

scène pour le diffamer. Selon un commentateur, il 
faudrait voir aussi la satire d'Alcibiade dans un des 
personnages les plus amusants d'Aristophane, le Phl- 
dippide des Nuées K Phidippide mis par son père 
Strepsiade à l'école de Socrate pour apprendre à con- 
naître le Juste et l'Injuste, profite si bien des leçons du 
sophiste qu'il finit par rouer de coups son père en lui 
prouvant par les meilleurs raisonnements que c'est 
agir selon la notion du Juste '. 

n y a d'ailleurs peu de documents sur cette période 
de la vie d'Alcibiade. On raconte que peu de temps après 
avoir été émancipé par ses tuteurs, Alcibiade enten* 
dant vanter la beauté de Médontis, courtisane d'Aby- 
dos, s'embarqua pour l'Hellespont avec un ami du nom 
d'Axiokhos, arriva à Abydos et devint l'amant de cette 
femme*. AntiphoUi l'ennemi acharné d'Alcibiade, rap- 
pelait plus tard ce voyage à Abydos ; il disait qu'Aie!- 
biade ne l'avait entrepris < ni pour opérer le recouvre- 



€ t*aocablent des plus horribles maux ! roi des coquins, tu m*as indi- 
« gnement volé I » dit à Kléon le bonhomme Peuple dans la comédie 
des Chevaliert. — « J'ai volé dans IMntérèt public, » répond Kléon 
[BquU, T. 1236). 

1. Sûvern, Uber Aristophanes Wolken, p. 33. Les Nuées furent 
jouées en 424. 

2. Aristophane, Nuh.^ t. 1320 à 1460. 

3. Lysias, adv. Aldhiad, de dom, 8 (OraU ÀUici. Edit. Didot, t, II, 



^ YIS PRIYÉE d'ALC31ADE, 215 

< ment d'ane dette, ni pour renouveler la jouissance du 

< droit d'hospitalité dans cette cité, mais pour prendre 

< des femmes d'Âbydos des leçons de yolupté et de dé« 

< pravation^ » On ne doit voir dans cette allégation 
qu'une infime calomnie, suggérée par les mœurs disso- 
lues d'Âlcibiade à la haine aveugle de son adversaire 

i 

politique. Alcîbiade, avait été élevé à l'école de la 
milésienne Aspasie ; il était disciple de Socrate qui, à 
en juger par ses conseils à la courtisane Théodète, était 
eipert dans la théorie de l'art d'aimer ^ Quel que fût 

p.!l54). Atbénée, XIII, 4; XII, 9. — Cf. Athénée, ZII, 5'; Antipbon, 
Akt&. de injur. fr, 67 {Orai, AUic. Ëdit. Didot, t. Il, p. 231). ^Lysiaa 
ajoute que ■ d'accord sur ce point Alcibiade et Axiokhos se partage* 
< rent les faveurs de Hédontis qui eut bientôt une fille. Dès que celle» 
c ci fat nubile, ils firent d'elle leur maîtresse commune ainsi quUU 
« avaient agi avec sa mère. Hais quand Alcibiade la possédait, il disait 
« qu'elle était fille d'Axiokbos; et quand yenait le tour d'Axlokhos, ce* 
« lui-ci prétendait qu'elle était fille d' Alcibiade. » Nous transcrivons 
ce passage sous toute réserve, carLysias, que nous avons presque tou« 
jours surpris en flagrant délit d'imposture^ ne nous inspire aucune crédu- 
lité. Pour trouver la vérité, il faut rester à égale distance des panégy- 
ristes comme Isocrate et des détracteurs comme Antiphon , Andocide et 
Lysias. Quant à Atbénée, qui semblerait couvrir de son autorité Tallé- 
gation de Lysias en la citant, son témoignage est de peu de valeur. On 
sait qu'il prenait les matériaux de son livre où il les rencontrait, et 
qu'il les employait sans aucun contrôle historique ni critique. 

1. Antiphon, Alcib, de injur. fr. 67 {OrcU, Àttic, Didot, p. 231); 
Athénée, XII^ 5. — Les femmes d'Abydos et les femmes de Milet pas- 
saient, dans l'antiquité, pour très-débaucbées. Athénée, ibid. 

2. Xénophon; Memoràb, III, 1]. 



216 HISTOIBS D'aLCIBIADE. 

donc le degré de dépravation des Abydéniennes, Âlci* 
biade n'avait pas à prendre leurs leçons. Loin d'en re- 
cevoir d'elles, il leur en eût plutôt donné. 

Sauf ce voyage à Abydos, si on l'admet toutefois, et 
quelques expéditions, Âlcibiade resta à Athènes de l'an- 
née 429 à Tannée 424 av. J. G. Son existence s'écoula, 
riante et animée, au milieu des banquets et des pro- 
menades socratiques, des réunions et des discours de 
l'agora, des exercices de la palestre et des gymnases, 
mais surtout dans les plaisirs, l'orgie, la débauche, 
dans la fréquentation des riches hétaïres et de la foule 
des pallaques. A la mort de Périclès, les célèbres réu- 
nions d'Aspasie, où se rencontraient hommes politi- 
ques, sophistes, jeunes chevaliers, poètes et courti- 
sanesS avaient été suspendues. Mais la Milésienne les 
reprit quelque temps après, lorsqu'elle fut devenue la 
maltresse du riche marchand de bestiaux Lisyklès'. 
D'ailleurs certaines hétaïres, Gnathaena, Lagisque, 
Arkhéanassa, Théodète*, avaient suivi Fexemple donné 
par Aspasie ; elles avaient, elles aussi, créé ces réu- 
nions qui étaient pour la classe élevée ce que l'agora 



1. Plntarqne, Perieles, XXIV. 

2. Eschine, dté par Plutarque, Periclei, XXIV, 

3. Xénopboa, Memùràb. III, 11; Lucien, Meretrie. Dialog. ; klci* 
phron, Bpist.f II et III. 



VIE PRIVÉE D'aLCIBIADE. 217 

était pour la masse des citoyens, le foyer des affaires et 
râtelier de l'opinion publique. Et à Tombre des pla- 
tanes, sous les portiques, auprès des bosquets d'arbres 
verts du Géramique-Extérieur, des pallaques et des 
aulétrides, venaient chaque jour s'offrir aux Athéniens. 
Dans les demeures des hétaïres comme sur la prome- 
nade des pallaques, ses richesses et sa beauté donnaient 
à Alcibiade droit de cité. 

On sait le nom de plusieurs des maîtresses d'Alci* 
biade. Les plus connues sont Tbéodote, qui est peut-être 
la même que la riche et belle hétaire Théodète, avec 
laquelle Socrate aimait à s'entretenir* ; et surtout Ti- 
mandra, qu' Alcibiade garda toute sa vie comme com- 
pagne, et qui le suivit dans la bonne et la mauvaise 
fortune^. Selon les témoignages contemporains^ Alci- 
biade ne se bornait pas à ces deux femmes, qui étaient 
pour ainsi dire ses maîtresses reconnues ; il menait 
aussi débauche avec nombre d'autres hétaires, palla- 

1. Athénée, XII, 9; XIII, 4. — Cf. Xénophon, MemoraK,, III, 2. 

2. Platarque, Alcibiade, XXXIX; Athénée, XII, 9; Xni, 4 ; Gasau- 
bon, Comm, ad Àthen.j ihid, 

Plntarque nomme cette femme Timandra. Athénée au liyre XII, la 
nomme également Timandra: mais au livre XIII, il rappelle Dama- 
aandra, et c'est manifestement de la même femme qu*il s'agit, puisque 
ces deui auteurs aux trois passages précités lui attribuent les mêmes 
actes, et la font, à tort ou à raison, mère d'une des deux Lals, cour- 
tisanes de Corinthei 



818 HISTOIRE D'ALCIBXADE. ' 

ques et aulétrides^ Et ses succès ne s'arrêtaient pas aux 
conquêtes pins ou moins faciles des courtisanes, c Xé- 
nophon dit qu'il « était encore poursuivis & cause de 
< sa beauté, par une foule de femmes honnêtes : ^Xxt- 

c OYiptofjLevoç'....» 

A cette époque en effets cet homme , que Ton a sur- 
nommé le Don Juan grec, avait environ viogt-cinq ans« 
Sa beauté gardait encore Féclat radieux de la jeunesse 
et prenait déjà la majestueuse puissance de la maturité. 

La plupart des auteurs anciens qui parlent d'Ald- 
biade, Xénophon, Platon , les Comiques, Plutarque, 
Athénée, Cornélius Népos, Justin^ Maxime de Tyr, saint 



1. Cf. EupoIiS; Frag.; Phérécrate, Frag,; Anonym. Frag. (Frag^ 
menta Comicorum Grascorum; édït. Didot;p. lU» 174. 725); Athénée^ 
XXII, 4 ;. Pseudo-A.ndocide, C. Aleih. 10. 

2. Il faut remarquer la force de rexpression Oripcof&evoc. « Poursuiri » 
ne la rend que tr&s-imparfaitement. Sa vraie traduction serait : chaasâ 
comme une bête fauve. L*étymoIogie est Ovipa, bête sauvage. 

3. Xénophon, Memorah,,l,2, Cf. Pseudo-Andocide^ C, Akibiad. 10; 
Frag. Comic, anonym, (édit. Didot, p. 725); Athénée, XIII, 4.— Honnête 
est le sens le plus généralement donné du mot œsiavôc. Dans ce sens- 
ci la vrai traduction de ac(ivè5v Yuvaixéôv , serait : femmes du monde ; 
car il est étrange de qualifier d'honnêtes, des femmes que leur rang 
oblige en effet à donner Tezemple de la vertu, mais qui s'aflhmchift- 
sent sans scrupule de ce devoir. Il est vrai qu'on s'exprime encore 
ainsi aujourd'hui. Plus on s'avance dans l'étude du monde antique 
et plus on y retrouve notre civilisation aussi brillante que corrompue* 



LES BUSTES D'aLCIBIADB. 219 

Clément d'Alexandrie , sont unanimes à témoigner sa 
grande beauté ^ Platon dit qu'AIcibiade « était le plus 
« beau et le mieux fait de tous les hommes '. > Selon 
Plutarque, « il fut également beau à toutes les périodes 
« de la vie, dans son enfance, sa jeunesse et son Age 
« viril'. > Gomme Platon, Cornélius Népos, dit qu'Alci- 
biade « était de beaucoup le plus beau de tous les 
« hommes de son temps *•» Mais ce qui affirme plus la 
beauté d'Alcibiade que tous ces témoignages enthou- 
siastes, c'est que, dans sa jeunesse, les statuaires athé« 
niens le priaient souvent de poser devant eux quand ils 
avaient à faire la statue d'Eros ou la statue d'Hermès "• 
Alcibiàde, sous sa propre figure ou sous celle de 
ces dieux, fut nombre de fois sculpté et peint. A son 
retour des Jeux Olympiques, où il avait remporté la 
victoire, il se fit faire deux portraits par le peintre 

1. Xénophon, Memorah,, l, 2; Platon, Prtm. Akihiad,, p. 104; 
Frag. Comte, Grœc, (édit. Didot,) p. 725; Plutarque, Alcibiad. I; Athé« 
née, XIII, 9; Cornélius Népos, Alcibiad.y I; Justin, V^ 1 ; Maxime de Tyr, 
Dissertât. XXIV; saint Clément d'Alexandrie, iidmontt. ad Cent, p. 35. 

2. OUt yàp 2^ elvat Tcpâiov |jiv, xàXXi9TÔc te xal (i^Yioroc* (xal 
ToOto |iàv dî) icovTt ofiXov ISetv 5ti ou <Veu8ig.) Platon , Prtm. Àkibiad,^ 
p. 104. 

3. Plutarque, Akibiad., I. 

4. Omnium 9tatis nus muUo formoiissimug, Cornélius Nepos, 
Aleibiad; I. 

5. Pline, XXXVI, 4; saint Gément d'Alexandrie, AdmwU, ad Cent. 
p. 95; Aristaenôte, Epitt 1, 11; Amob. 6. 



220 HISTOmi d'alcibiade. 

Aglaophon de Tbasos, et on lui éleva une statae, due aa 
sculpteur Pyromakhos, qui le représentait conduisant 
un quadrige ^ Un autre sculpteur, Nicératos, fondit un 

■ 

groupe en bronze d'Alcibiade et de sa mère Dino- 
makhé*. Les cités ioniennes, vraisemblablement & 
l'époque de la bataille de Gyzique, lui consacrèrent 
une statue de bronze*. Après sa mort, combien d'an* 
très statues furent élevées à AlcibiadeM 

Au premier siècle de notre ère, plusieurs de ces 
images authentiques existaient encore. Pline l'Ancien 
vit dans le Portique d'Octavie une statue d'Alcibiade 
en Amour et le foudre à la main*. A cette époque, il y 
avait aussi à Rome trois statues de l'Athénien. La 
première était sur le Forum, auprès de l'emplace- 
ment des Comices des Chevaliers '; la seconde, attri- 
buée à Polyklès, était mutilée; sur le piédestal de la 
troisième, on avait insjcrit le nom de Domitius Ahenobai^ 
bus ^ Dans leurs pérégrinations en Grèce, Pausanias et 
Athénée virent encore à Athènes un des deux portraits 

1. Athénée, XIII, 9; Pausanias, I, 22; Pline, XXXIV, 19. 
% Pline, XXXIV, 19. 

3. Pausanias, VI, 9. 

4. Plutarque, Numa, IX: Pline, XXXIV, 6; Athénée, XIII, S; jIm- 
tkologia grxca (édit. Tauchnitz), p. 26. 

5. Pline, XXXIV, 12; Ci. Plutarque, Numa XI. 

6. Pline, XXXVI, 4. 

7. Dion Ghrysostome, Orat. XXXVII. 



LES BUSTES D*ALCIBIADE. 221 

d'Alcibiade peints par Aglaophon, à Samos, la statue 
érigée par les cités Ioniennes, et à Mélissa, en Asie Mi- 
neure, la statue qui surmontait le tombeau d'Alcibiade^ 
Vers le même temps, Byzance possédait une statue 
d'Alcibiade dans le gy muasse public le Zeuiippe*. 

De ces marbres, de ces bronzes, de ces tableaux, 
aucun n'est parvenu jusqu'à nous. Les musées dl- 
talie ont, à la vérité, plusieurs bustes d'Alcibiade, mais 
ils sont de l'époque romaine, par conséquent de se* 
coude main. Ce sont de ces œuvres de sculptures dé- 
coratives qui ornaient les pinacothèques et les jardins 

suburbains des riches Romains de l'empire. L'exécution 
en est médiocre et l'authenticité douteuse. Gepeodant 
toutes ces images ont entre elles uue ressemblance 
manifeste qui peut justifier les maîtres de l'antiquité 
figurée de les avoir reconnues pour des Alcibiades. 

Le musée du Vatican possède trois Alcibiades : un 
buste en marbre, représentant un homme d'environ 
vingt-cinq ans'; un hermès portant sur la gaine Tin- 

1. Pausanias, I, 22; VI, 23; Athénée, XIII, 5. 

1 Ànthclog. grœc, 1. 1, p. 26^ édit. Tauchnitz. 

3. Musée du Vatican , Corridor Chiaramonti , n* 44. — C'est ce 
buste que nous donnons en tète de ce livre. 11 est gravé d'après une 
très-belle photographie que M. Adolphe Braun a bien voulu faire pour 
nous lors de notre séjour à Rome. Ce buste est certes le plus remarquable 
ï tous égards des Alcibiades d'Italie. Par sa barbe naissante et par 
ses traits d'une pureté eanoniquef Alcibiade parait vingt ans; par Tex- 



222 HlfiTOIRB d'ALGIBIADE. 

scriptioD grecque AAKIB^; une statue de marbre figu- 

M 

rant un homme nu, qui, le pied sur son casque 
tombé à terre, combat avec un glaive brisé ^. Le mu- 
sée du Gapitole a aussi un buste d'Alcibiade', à Fâge 
d'environ vingt-cinq ans. 

Un autre buste d'Alcibiade, à quarante ans, est au 
musée de Naples\ Un autre, paraissant à peu près le 

pression sereine et puissante du visage, il paraît trente ans. Dans 
cette tôte, il y a de TApollon et du Zeus. Cest un dieu, mais un dien 
tombé, qui a toutes les passions et toutes les ambitions humaines. 

1. Musée du Vatican^ salle des Muses, n* 510. —Ce buste est un de 
ceux que Visconti, a donnés dans VIconographie grecque (pi. XVI). Il 
le considère, on ne sait trop pourquoi, comme une copie de la tête de 
la statue que l'empereur Hadrien ayait iait élever sur le tombeau d'Aid- 
biade à Mélissa. Nous préférons de beaucoup le précédent et celui du 
musée de Naples. Le buste de la Salle des Muses est celui qui diifère le 
plus des sept autres figures d*Alcibiade que ^antiquité nous a légaéOi 
Le front est bas, les lèvres minces, Tarcade sourciiière à peine pro- 
noncée. L'énergie de l'expression, tempérée dans les autres, est pous- 
sée ici Jusqu'à la dureté. Ce n'est pas là le bel Âlcibiade. 

2. Musée du Vatican, Chambre de la Bige. — C'est ce beau mar- 
bre qui serait peut-4tre plutôt une copie de là statue du tombeau 
d'Âlcibiade. La figure est grande et forte. La poitrine large se dilaté. 
11 est assez difficile de bien distinguer la tété à cause du demi-jouT 
qui règne dans cet angle de la pièce. Elle est petite et rappelle celle 
du musée de Naples avec la barbe plus courte. 

3. Musée du Capitole, Salle des Bustes. — Œuvre banale, sans ca- 
tactère. La tète ressemble à celle du corddor Chiaramonti. 

4. Musée Borbonico, salle de la Callipyge, n» 58. — Ce buste est le 
prototype d'Alcibiade à l'âge viril, comme le buste du Corridor Chia- 
ramonti est le prototype d'Alcibiade jeune. 



LES BUSTES d'aLCIBUDE. 2S3 

même âge» à Florence, aux Uffiszi^. Enfin on retrouve 
Alcibiade pour la septième fois sur une pierre antique, 
tirée du cabinet de Fulvius Ursinus et gravée dans le 
recueil de Faber et dans Ylcanographie grecque de Vis- 
conti^. C'est Alcibiade adolescent, Alcibiade à dix-huit 
ans. 

Toutes ces images d' Alcibiade, comme nous Tavons 
dit, se ressemblent entre elles, à cette seule réserve 
que les Alcibiades jeunes, tels le buste du corridor 
Gbiaramonti, la pierre gravée et le buste du Gapitole 
ont naturellement la barbe moins fournie, les traits 

1. Musée des Offices, n* 203. -^ Le buste se rapproche beaucoup du 
buste du musée de Naplesi sauf que la barbe est très-courte^ les yeux 
enfèncés et Tarcade sourcilière peu développée. Le nez, droit, n'est 
pas tout à fait assez long pour la parfaite proportion du visage. L'ex- 
pression est songeuse, presque triste. C'est Alcibiade revenu des joies 
et des grandeurs humaines. 

2. J. Faber, Imag. ex hiblioth, F, Ursini, pi. 4; Visconti, Iconth 
grûphie grecque, t. I,pl. 16. — Nous devons avouer que nous avons 
vainement cherché cette pierre antique dans les galeries publiques et 
privées de Florence, de Rome et de Naples. Cependant elle s'y trouve 
puisque une cire^ exécutée récemment en Italie , d'après la pierre elle* 
môme, nous a été très-gracieusement communiquée par H. Nigta^ 
ministre d'Italie, dont on connaît les savantes études archéologiques 
et les beaux travaux littéraires,— Une autre pierre gravée représente j 
dit Faber et répète Visconti, les profils accolés de Socrate et d'Alci- 
biade avec letirs noms inscrits en grec, et dans cette pierre le profil 
^Alcibiade est identiquement le même, selon ces auteurs, que celui de 
U pierre gravée qu'ils doiment dans leurs recueils. 



224 HISTOIRE D'aLCIBTADE. 

moins accentués, les rides moins marquées, les mé- 
plats moins accusés, et l'expression générale moins 
énergique que les Alcibiades à Tâge viril. Sauf ceci» 
ce sont les mêmes traits, c'est la même expression. 
La tête est bien construite; le visage s'allonge en 
ovale parfait; le cou est à la fois fort et élégant, comme 
celui d'Hermès, Dieu des exercices gymniques. Le pro- 
fil absolument régulier a les proportions parfaites et 
les formes pures de l'archétype de la beauté grecque. 
Encadré par une chevelure courte et frisée le front est 
large. Une barre géniale s'estompe puissamment entre 
les bosses frontales, accusées avec une énergie exces- 
sive, et l'arcade sourcilière, longue et proéminente. 
L'œil est grand et bien ouvert. La paupière supé- 
rieure, suivant le mouvement de. l'arcade sourcilière, 
tombe un peu, et la paupière inférieure paraît bat- 
tue par les voluptés. Le sourcil n'est pas arqué : 
droit à sa base, il remonte imperceptiblement au point 
central et s'incline alors jusqu'à son extrémité. Le nez, 
fin et droit, se termine par un beau méplat. Les ai- 
les qui recouvrent les narines, bien dessinées, ni 
trop ouvertes, ni trop fermées, sont grassement mo- 
delées et semblent douées d'une excessive mobilité; 
Il y a fort peu de distance du nez à la bouche qui s'en- 
tr'ouvre sur la pierre gravée et sur le buste du Gor^ 



LBS BUSTES d'aLOBIADB. 225 

ridor Ghiaramonti et qui se ferme dans les. autres bus« 
tes. La bouche à lèvres charnues^ dont les coins tom* 
bent, est sensuelle et dédaigneuse. Dans les bustes de la 
première période, la ride qui part du nez et qui suit le 
contour de la bouche, et les rides de l'extrémité de l'œil , 
Tulgairement appelées pcute d'oie, sont déjà assez pro- 
fondément marquées. Elles se creusent encore davantage 
dans les bustes de la seconde période, alors que les mal- 
heurs et les passions ont tracé plus avant leur sillon. 
Le contour du menton s'arrondit en virgule parfaite. La 
ligne en est si durement marquée qu'on la retrouve 
sans peine même sous la barbe épaisse du buste du Mu- 
sée de Naples. Les Alcibiades jeunes ont un léger collier 
de barbe naissante et une très-fine moustache, à peine 
indiquée. Dans les autres, la barbe frisée est fournie et 
rude; la moustache, longue, cachant le haut de la 
lèvre, retombe à l'Assyrienne et se réunit aux poils de 
la barbe. L'expression de cette tète est complexe. Ce- 
pendant son caractère prédominant est une grande éner- 
gie concentrée, cachée souslesapparences d'une sérénité 
dédaigneuse. On sent l'homme qui dit : Athéniens, blâmez 
mon manteau traînant et mes allures efféminées ; occu- 
pez-vous de mes folies et de mes débauches ; vous ne con- 
naissez pas rénergie, Tambition , la puissance d'Alcibiade! 
Si on tient compte de la mauvaise exécution de ces 
I 15 



^ 



326. HISTOIRE d'aLCIBIADE. 

marbres» de rimpossibilité pour le statuaire de repr^ 
senter le jeu de la physionomie^ le charme et Tédat 
du regard, Tharmonie et les oppositions de tons de 
la chair, de la barbe et des cheveux de l'être Ylvaiit, 
on doit convenir que les images plus ou moins authen- 
tiques qui nous restent d'Alcibiade ne démentent pas sa 
grande réputation de beauté. 

Quels que fiassent Bts succès de beauté, Alcibiade se 
maria fort jeune. L'Âlcméonide épousa une Athénienne, 
nommée Hipparète, qui appartenait à Tune des plus ri- 
ches et des plus illustres maisons de la cité *. On faisait 
remonter sa généalogie jusqu'à Triptolème, et la dignité 
de Porte-Torche aux mystères d'Eleusis était hérédi- 
tahre dans sa fanûlle*. Son aïeul, Kallias l'Ancien» 
mari d'Elpinice, sœur de Gimon, commandait un corps 
athénien à Marathon; il fut ensuite envoyé comme 
ambassadeur à Artaxercës*. Le père d'Hipparète, Hip- 
ponikoSy fut élu plusieurs fois stratège et vainquit les 
Thébains à Tanagra \ Sa mère eut une singulière des- 

1. PluUrque, illct&tad., VIII; Isocrate, De Big. 13; Pseado-Ando- 
dd., C. Àkibiad., 13; Gomelios Nepos^ Àkibiad., Il; le sooIiBste de 
Lucien, Jov. Conf, 16. 

3. Plutarque, Àrittid., XXV; le scoUaste de Luoien, Jooi Conf. 16. 

3. Hérodote, VII, 151; Plutarque,lmtid., XXV; Cimon, XIII. 

4. Thucydide, lU, 90; Diodore de Sicile j XII, 75.^ A la Utaille 



MARIAGE D'aLCIHADE. Si7 

tinée. Ce fat cette femme, dont on ignore le nom, qai| 
d'ftbord mariée & Hipponikos, auquel elle donna un 
fils, Rallias le jeune, et une fille Hipparëte, divorça et 
épousa Péridès^ Lorsqu'elle eut rendu celui-ci père 
de deux fils, Xanthippos et Paralos, ils divorcèrent 
d'un consentement mutuel : Périclès pour vivre tout . 
à fait avec Aspasie ; sa femme pour se remarier une 
troisième fois *. 

Cette alliance, glorieuse pour Hipparète conune pour 
Alcibiade, qui unissait deux des plus illustres maisons 
d'Athènes, fut contractée, selon Isocrate, peu de temps 
après Texpédition de Potidée, vers ^430 ou 429. Hip- 
ponikos, enthousiasmé de la valeur dont Alcibiade avait 
lait preuve dans cette campagne, lui donna sa fille avec 
une dot énorme'. Ce choix était d'autant plus flatteur 
pour Alcibiade, qu'au moment même où il obtint Hip- 
parète, « tous les Grecs aspiraient à sa main, et que les 
< partis les plus brillants rivalisaient pour l'obtenir \ > 

de Tanagra, qui fut livrée, selon Thaeydide, en 426, et, selon Dio. 
dore, au commencement de 434, l'armée athénienne était commandée 
par Hipponikos, Nicias et Kurymédon. 

1. PlutarquOi P^Wetôf, XXIV ; Alcibiod. , VIlI ; V^iggen, QuwtUm. 
âe ÂlcQnadê^ p. 44, sq.; Hecker, [De Akibiadis moribut, p. 33, sq. 
l. Plutarqne, Périclès, HXIV, 

3. laoczate, De Big., XUI. 

4. Isocrate, De Big,, XIII. 



SS8 HISTOnUE d'alcibiade. 

Selon une autre version moins vraisemblable, Alci- 
biade épousa Hipparète à la suite d'une grave insulte 
qu'il fit au père de celle-ci. Il avait parié avec quel- 
ques jeunes fous de ses amis qu'il donnerait, sans 
aucun motif, un soufQet à Hipponikos. Il gagna le pari, 
mais cette action aussitôt connue dans toute la ville 
excita une indignation générale. Le lendemain, au lever 
du jour y Alcibiade accourut chez Hipponikos ; se met- 
tant à sa discrétion^ il l'engagea à le faire châtier par 
ses esclaves. Hipponikos lui pardonna, et son juste 
ressentiment s'évanouit si complètement qu'il donoa 
sa fille en mariage au coupable ^ Enfin, selon une 
troisième version, ce ne fût pas le père d'Hipparète, 
mais son frère Kallias, devenu son tuteur après la 
mort d'HipponikosS qui la maria à Alcibiade, et qui 
lui constitua une dot de dix talents * • 

1. Plutarque, Alcibiad.j VIII; Hecker, De Aleib, morib,, p. 52, 53, 
54. — Le début da récit de Plutarque n'a rien d*inyriisembUble, eu 
égard au caractère violent d'Alcibiade. Mais, si cette histoire commence 
en yéridique anecdote, elle se poursuit en chapitre d^Svangile et se 
termine comme un conte de fée* 

2. Hipponikos fut tué à la bataille de Délion, en 424. Pseudo- 
Andocide, C, Àkibiad., 13. 

3. Plutarque, Aktbiad., VIII. — Cette troisième version choque la 
vraisemblance en ceci, que si Hipponikos était déjà mort quand le ma- 
riage se fit, Kallias et Hipparète avaient hérité de leur père, en verta 
de cet article de la loi athénienne sur les héritages, dté par Isée, De 
hierêdit. PhUoct, : a Tous les enCuits légitimes auront une part 




VIE PRIVÉE D'aLCIBIADS. 229 

Plusieurs années après son mariage, Âlcibiade eut 
dit-on, à l'occasion de la naissance de son fils*, un 
assez grave différend avec son beau- frère Kallias. Il 
lui réclama dix autres talents, rappelant que cette du- 
plication de dot, au cas bien probable où Hipparète 
aurait des enfants, avait été convenue à l'époque du ma- 

« égale dans l'héritage paternel. » Or, Kallias ne put donner dix 
talents à sa sœur, et, comme le prétend Plutarque {Alcibi^ide, VIU), 
lui en promettre dix autres au cas où elle aurait des enfants, puisque sa 
sœur était alors héritière, du fait de la mort de son père. En admettant 
qu'Hipparète fût encore mineure à Tépoque de son mariage, Kallias, 
son frère et son tuteur naturel, n'avait que l'administration et non la 
possession de sa fortune, et devait lui remettre cette fortune quand elle 
épousa Alcibiade. Pour mettre d'accord la loi athénienne et le récit de 
Plutarque relatif au mariage et à la dot d'Hipparète, deux hypothèses se 
présentent : ou, ce qui est bien peu probable, Rallias, en mariant sa 
aoBur, lui remit la fortune personnelle dont elle était la légitime héri- 
tière, et ajouta à cette fortune, comme don, une somme de dix talents 
(.nous nous conformons ici à la troisième version de Plutarque). Ou, ce 
qui est plus probable, ce fut, selon les deux premières versions de Plu- 
Uiqne, Hipponikos qui maria Hipparète à Âlcibiade et qui lui constitua 
une dot de dix talents, avec promesse que cette somme serait doublée 
Bi la jeune femme avait des enfants. Puis il testa en faveur de son fils 
lallias, et l'institua son légataire universel, à la charge qu'il re- 
mettrait dix talents à Hipparète si elle avait un enfant. Le testa- 
meot au détriment d'une fille mariée était autorisé par cet autre 
arb'cle de la loi attique : « Celui qui n'a qu'une fille peut léguer ses 
tbiens à une autre personoe, pourvu qu'il ait marié sa fille. » (Isée, 

1^ platAT^^^ [Alcihiad. VIII), qui rapporte ce fait sans en prendre 
bre^P^'^^^^^' puisqu'il commence ce récit par le mot f oetv « on 



V, 



I 



380 HISTOIRE d'aLCIBIABB. 

riage^ Quelle que fût sa fortune, Kallias, qui dissipait 
tout son patrimoine avec les sophistes, les courtisanes» 

dit, > ne donne pas le nom de cet enfant. Il dit seulement > d*un en- 
faaX, tcxo^(n)c. » Gomme nous ne Gonnaissons qu*un enfknt d*Alei- 
biade, un fils nommé aussi Alcibiade (Lysias, C, Àkib, Minor, l, 
et C. Alcitnad. Minor, II; Isocrate, De Big.), il est présumable 
que c'est de lui que parle ici Plutarquë. Le jeune Alcibiade naquit, 
ainsi qu'on peut en inférer du plaidoyer de Lysias (C. Alcibiad. I, 
22, sq.) comparé avec le plaidoyer d'isocrate {De Big, XVIII), peu de 
temps avant Texpédition de Sicile , qui fut aussitôt suivie de Tezil 
d'Alcibiade, son père, c'est-à-dire vers 420 ou 418. Cependant, ce nom 
paternel d' Alcibiade semblerait indiquer que celui qui le porta était 
le second fils et non le fils aîné d' Alcibiade, car l'atné des familles 
athéniennes était généralement appelé du nom de son aïeul, et le cadet 
du nom de son père (Voir chapitre premier, p. 98.). Lysias parle aussi der 
enfants d'Alcibiade, au pluriel : toic iraivCv. (De Bon. Aristophane 
52.) 

On peut donc admettre qu'Alcibiade eut deux fils : Tainé, dont on 
ignore le nom, qui serait mort en bas âge, et dont parle Plutarquë; 
le cadet, connu sous le nom du jeune Alcibiade par les plaidoyers de 
Lysias etd'Isocrate, et qui serait né après la mort de son frère. 

Lysias (C. AlcOnad, 1) dit que « Hipponikos répudia son épouse, pré- 
ce teztant que le jeune Alcibiade venait dans sa maison, non en frère de 
c sa femme, mais comme son mari. » Ainsi, Alcibiade aurait eu une fiUe 
qui aurait été mariée à Hipponikos, fils cadet du stratège Hipponikos 
et frère de Rallias et d'Hipparète. Cette jeune fille ei^tdonc épousé sod 
oncle. Cela n'est pas impossible; mais les auteurs anciens ne parlent 
pas d'un frère de Kallias, et Wigger {Quxst, de Aleibiad., p. 44), 
qui cependant mentionne ce frère sans citer d'ailleurs l'autorité sur 
laquelle il s'appuie, ne le nomme pas Hipponikos, mais Hermogène. 
Cest le nom d'un des interlocuteurs du Symposion de Xéno- 
phon. 

1. Plutarquë, Akibiad. YUI. 



VIE PRIT^ D'aIiCIBIADE. S31 

les parasites et les débauchés ^ ne voulut pas sacrifier 
cette somme à rexécution de la clause du contrat Mais 
craignant qu*Alcibiade, aussi irrité de ce manque de foi 
qu'envieux des riches domaines d'Hipponikos, ne mé- 
ditât quelque mauvais dessein, il alla jusqu'à déclarer 
à TAssemblée que s'il mourait sans enfants, il insti- 
tuait l'Etat héritier de tous ses biens*. Par cette dé- 
claration, qui ne laissait à Alcibiade aucun espoir d'hé- 
riter de son beau-Grëre, Kallias chassait les craintes 
quelque peu chimériques dont il était assailli. 

Malgré son mariage, Alcibiade continua à mener sa 
vie de débauche accoutumée avec les Athéniennes et 
les étrangères de tout rang*. Si bien que le poète Phé- 
rècrate, grâce à la licence de la Comédie Andenne, disait 
de lui en pleine scène du Théâtre de Dionysos : < Alci- 

1. l» Banquet, de Xénophon, et le Protagorat, de Platon, nouf 
instruisent des mœurs du beau Kallias. Il tenait maison ourerte anz 
les sophistes et aux courtisanes. 

% Pseudo-Andocide , C. Àleibiad., 13-14; Plutarque, Aleibiad., VIIL— 
n y a, dans ce passage de Plutarque, une interpolation qui le rend 
absurde : on doit évidemment donner au récit de Plutarque le sens de 
celui d'Andocide. — Remarquons aussi que ce fait, d'ailleurs peut» 
être apocryphe, de l'héritage de Kallias assigné à TÉtat, est une 
preuve nouvelle que ce Kallias n'avait point de frère. (Voir la note de 
la page précédente.) 

3. Pseudo-Androcide, G. Altib,, 10; Plutarque, Alctbtod., VIII; 
Athénée, XIH, 9. Cf. Eupolis, Adulât, fr. 18 {Prag. Comic. Grase. édit, 
Pidot, p. 174-175). 



232 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

« biade n'est pas un époux, puisqu'il est maintenant Té» 
« poux de toutes les femmes ^ » 

Hipparète, qui aimait son mari jusqu'à l'adoration 
subissait cruellement cet abandon, et sa haute vertu 
s'indignait de la conduite d'Alcibiade*. La jeune femme 
souffrait cependant avec patience. Mais un jour Alcibiade 
ne craignit pas d'amener dans la maison qu'il habitait 
avec sa femme une de ses maîtresses, courtisane du der^ 
nier ordre. Cette action, qui selon la loi athénienne con- 

1. OOx &v àvTjp ^àp 'AXxtStdSv);, &ç SoxeT, 
àvTJp &ira9Ûv t«5v Y^vaixâv è<n:i vûv. 

Phérôcrate, fragm. {Fragm. Comic, Grmc, édit. pidot,p. 114}. 

Selon un érudit du siècle dernier Çi*ih\é Vatry, 'Recheirchet sur la 
comédie grecque , Mém. de V Académie des Inscriptions, t. XVI, p. 389), 
c^est Alcibiade, irrité des attaques dont il était sans cesse Tobjet de 
la part des poètes comiques, qui aurait fait rendre le fameux décret 
par lequel il fut interdit de représenter sur le théâtre des personnages 
vivants. L'assertion est absolument erronée. Le décret qui tua la co- 
médie ancienne ne fût rendu qu'en 404 av. J. C. par les trente tyrans, 
alors qu'Alcibiade était depuis longtemps proscrit d'Athènes. 

L'historien Duris de Samos prétendait aussi qu'Alcibiade s'était 
vengé d'une façon terrible des injures scéniques d'Eupolis. Lors de l'ex- 
pédition de Sicile, Eupolisse trouvant sur la trirème d'Alcibiade, celui-ci 
le fit précipiter à la mer. (Duris de Samos, Frag. 61, FYagm, Historié. 
Grxc. édit. Didot). Mais Thistorien firatosthène et, après lui, Cicéron 
démentirent victorieusement Duris en prouvant que plusieurs pièces 
d'Eupolis furent représentées postérieuivment à l'expédition de Sicile 
(Cicéron> Epist. ad Àttic, Yl, 1). De notre temps, ce thème, repris par 
quelques commentateurs, a été réfuté définitivement par Hecker, De 
ÀkUnadis mortbus. 

2. Piutarque, Àleibiad,, YIII. 



r 



YIB PRIVÉS D'aLCIBIADE. S3S 

sdtaaitune offense grave, décida Hipparète à divorcera 
Le divorce, au reste, .n'était pas sans exemple dans sa 
&mille, puisque sa mère avait divorcé deux fois. 

Hipparète quitta la demeure d'Alcibiade et vint se ré- 
fugier chez son frère Kallias, puis elle déposa au tribu- 
nal de r Archonte Ëpooyme' une demande en divorce, 
la basant sur l'introduction d'une concubine dans le 
domicile conjugal et peut-être sur ce singulier article de 
la loi athénienne: « Les maris sont obligés de passer au 
« moins trois nuits par mois avec leurs femmes'. » Mais 
par une prévoyante disposition du législateur, il fallait 
que la demande de divorce faite par là femme fût remise 

l. Pseodo-Andocide, C. Alcib,, 14* 

% Pseudo-Andocide, C. Alcib.y 14; PluUrque, Aleib., VIIL 
— Panni ses nombreuses attributions, l'Ëponyme, ou premier Ar- 
cbonte, avait à prononcer sur ies différends qui s'élevaient dans les 
ménages. (Voir Tlntrodaction^ p. 21.) Comme nous l'ayons dit, les 
Archontes, à Tèpoque d*Alcibiade, avaient perdu la plus grande partie 
de leurs attributions judiciaires. Ils n'avaient gardé que l'instruction 
et la présidence des affaires dont ils avaient autrefois la judicature. U 
est donc à supposer que, quand la séparation donnait lieu à un pro- 
cès, l'Archonte auquel on remettait la demande en divorce instrui- 
sait l'affaire et l'inscrivait au rôle d'une des dikasterias. Si au con- 
traire la séparation s'opérait à l'amiable, peut-être TArchonte avait-il 
|e droit de la prononcer de sa propre autorité. 

3. PluUrque, Solon, XX.— Solon avait édicté cette loi pour prévenir 
la décroissance de la population. « D'ailleurs, conclut Plutarque, quoi- 
■ qu'il puisse ne point en résulter d'enfant, c'est toujours un honneur 
c que le mari rend à sa femme. » 



234 mSTOIRE D'ALaeUDS. 

à rArcbonte par eUe-mème S Or, à peine Hipparète ar- 
rivait-elle en présence de ce magistrat qu'Âlcibiade, qui 
l'avait devancée à FOdéon où siégeait TArchonte Ëpo- 
nyme, la saisit par le milieu du corps et remporta chez 
lui à travers les rues les plus fréquentées d'Athènes^. 
Personne ne pensa à s'étonner de cette action^ ni à la 
censurer, car la loi n'exigeait cette comparution devant 
l'Archonte de la fenune demandant le divorce, que pour 
ménager au mari une occasion de revoir sa femme et 
de la retenir'. 

Pour Hipparète, cet enlèvement était un triomphe. 
Se résignant donc à partager le cœur de son mari 
avec des rivales, elle abandonna toute idée de divorce 
et demeura jusqu'à sa mort avec Alcibiade. EUe mou- 
rut quelques années plus tard, pendant un voyage 
d'Alcibiade & Sphèse ^ 

1. FhUaxqvLe, Aîcibiad. , VIII; Petit, Leges aUiets, t. n, p. 151, 
notes. 

2. Pseudo-Andocide, C. Aleibtod., U. Platarque, Akibiad.f Vm. 
— Trois motifs pouvaient déterminer Alcibiade à s'opposer au divorce : 
Tamour qu'il reprit pour sa femme sachant qu'il allait la perdre i 
jamais; la jalousie qu'il ressentit en craignant que sa femme ne se 
donnât à un autre en légitime mariage; l'obligation qu'il avait, en cas 
de divorce, de rendre la dot, selon la loi citée par Démosth&nes, in 
Neaer. 

3. Plutarque, Àleibiad., VIII; S. Petit, legtt attie», 1 1, p. 151, 
n. 2. 

4. Plutarque, Aleibiad., VIII. Cf. Isocrate, Dé Big. XVII. — On n*ft 



LE fus D'aLCIBUDK. Î35 

On ne ^it si Alcibiade et Hipparète eurent plusieurs 
enfants S mais il est certain qu'ils eurent un fils qui 
reçut comme son père le nom d' Alcibiade. Ce fils na- 
quit vers 4S0 ou 418. Fait orphelin presqu'au l>erceaU 
par la mort de sa mère et l'exil de son père, sa jeu- 
nesse s'écoula assez tristement à Athènes, et ne fut pas 
exempte de reproches, à en croire Torateur Lysias. 
Plus tard, les Trente le bannirent d'Athènes à cause de 
son père, et confisquèrent ses domaines patrimoniaux. 
Après la mort d'Alcibiade et la chute de la tyrannie des 
Trente, il reyintè Athènes; mais il ne put obtenir d'être 
réintégré dans ses biens. H eut alors à soutenir deux 
procès, le premier au criminel, pour une infraction 
assez légère à la loi militaire, le second au civil, en tant 
qn' héritier d'Alcibiade. Gomme son père, dont il affec- 
tait d'imiter le maintien, dit le comique Archippos, cet 
Alcibiade était fort beau. Comme lui aussi, il était de 
mœurs dissolues^ C'était Alcibiade moins le génie. La 

pas d'aatre document sur ce voyage à Sphëse que ce passage de Plu- 
tarque; car il ne saurait dtre question ici des divers voyages que fit 
Alcibiade à fiphèse pendant la guerre dlonie (de 411 à 407). U 
s'agit sans doute de quelque voyage d'agrément ou d'affaires, comme 
celui d'Abydos. 

1. Voir, sur cette question, la note 1 de la page 229 de ce cha- 
pitre. 

2. Cf. Isoerate, De Bigit; Lysias, Contra Alcibiadem Minorem 
Orat. I, et Orof. II; Xénophon, Memorah,, 1,8; Axchippos, Frtignu 



236 HISTOIRE D'aLGIBIADE. 

race des Alcméonides avait donné trop de grands hom- 
mes à Athènes. Elle était épuisée. 

{Fragm, Comie. Grœe. édit. I>idot,p. 275); HarpocratioDy s. ▼. ^Ut» 
6id$T)c; Meursius, Leet <Utic. VI, U. 

Lysias, dans ton Premier plaidoyer eorUre le fils d'AleOnade^ (ait de 
ce jeune homme un oAeuz portrait.* Encore tout enfant, dit-il, il avait 
déjà des maîtresses et pis encore. Plus tard il eut avec sa sœur une liai- 
son incestueuse; il perdit toute sa forfuoe au jeu ; il livrai Tennemi un 
des ch&teaux forts de la Chersonnèse dont son père lui avait confié la 
garde. » Hais il ne &ut consulter ce plaidoyer qu*avec la plus grande 
défiance, car il fourmille de telles erreurs historiques (citons seulement 
l'assertion relative à la bataille d'iEgos-Potamos, % 38) qu'on est tenté 
de croire que non-seulement, comme le dit Harpocration, il n'est pas 
de Lysias, mais qu'il est d'un rhéteur postérieur d'un siècle à Alcibiade, 
et qui ignorait ies principaux événements de la guerre du Pélopon- 
nèse. 

Pour les procès intentés au fils d' Alcibiade, voici quelles en étaient les 
causes. Dans le premier, le jeune Alcibiade était accusé d'avoir passé 
de la cavalerie, sur les centrales de laquelle il était inscrit en qualité 
de chevalier, dans l'infanterie. Cette permutation, quoiqu'ayant été 
autorisée par les stratèges en exercice, était contraire aux règlements 
militaires de l'armée athénienne. Dans la seconde affaire, un certain 
Tisias (Plutarque l'appelle Diomédès) l'attaquait comme héritier de son 
père, lui demandant cinq talents (27 ôOO fr.) en dommages et intérêts. Ce 
Tisias prétendait qu'il avait autrefois chargé le grand Alcibiade d'a- 
cheter une couple de chevaux magnifiques, destinés à concourir 
aux Jeux Olympiques, et qu'Alcibiade l'avait en eflîet achetée, mais 
en son nom, et pour courir lui-môme à la course des chars, n semble 
que la mauvaise foi de ce Tisias fut prouvée. Cependant on ignore l'is- 
sue de ce procès, ainsi que du précédunt (Cf. Lysias, C. Akib. Minar,, 
Ùrat,, I, et Oral, 11; Isocrate, de Bigi$; PluUrque, Alcib. XII). 



GHÂPmiË CINQUIEME. 



^tnation d'Athènes, puissance maritime, ris-à-ris des âtats 
continentaux de la Grèce. ^ Les Doriens de Mégare et de 
la Confédération Béotienne. — Tentative contre Mégare. — * 
Szpédition de Béotie. —Bataille de Délion (424 av. J. G.). — 
La tactique grecque. — Armistice entre Sparte et Athènes. — 
Rupture de la tréye (433). — Bataille d'Amphipolis. ^ Mort 
de Kléon. — Négociations de paix. — Double jeu d'Alcibiade. 
— Paix de Nicias. — Traité d'aillance entre Sparte et 
Athènes (4S2-421}. 



Depuis le commencement de la guerre du Pélopon- 
nèse, la Béotie, dont le territoire confinait à l'Attique 
au nord-ouesty avait embrassé le parti de Lacédémone. 
Les Athéniens se trouvaient ainsi entourés d'ennemis : 
au nord, les Béotiens ; à l'ouest, les Mégariens ; i l'est, 
les Eubéens, sans cesse révoltés. Au sud seulement, ils 
avaient un allié. Cet allié, c*était la mer. 

Pour un État maritime comme Athènes, assurément 



238 HISTOIRE D*ALGIB1ADK. 

c'était un immense avantage que d'avoir la mer ouverte 
sans conteste. Par là, ses vaisseaux chargés d'hoplites 
se dirigeaient sur tous les points de la Grèce, allaient 
recevoir l'argent et les renforts de ses lointains alliés 
des lies, soumettre les cités tributaires en rébellion, 
ravager les côtes des pays ennemiSi ruiner par des 
croisières le commerce maritime des villes appartenant 
à la Ligue Dorienne et détruire les flottes qui osaient 
sortir des ports. Mais pendant que les escadres atlié- 
hiennes portaient au loin^ chez rennemi, la ruine et 
la mort, les armées péloponnésiennes, passant par 
l'isthme de Gorinthe, les roches scyroniennes et la 
Hégaridei et opérant leur jonction sur les frontières de 
la Mègaride et de l'Attique avec la puissante cavalerie 
béotienne, pénétraient au cœur même de TAttique, 
aux portes d'Athènes, la pique et la torche en mains. 
Ce qu'Athènes faisait avec ses vaisseaux contre les côtes 
du Péloponnèse, Sparte le faisait avec ses hoplites con- 
bre l'Attique tout entière. Si l'Attique avait été une tle« 
les Athéniens seraient devenus sans peine les maîtres 
de la Grèce» Inattaquables chez eux, leurs flottes et 
leurs corps de débarquement auraient soumis en pw 
de temps les plus puissants États du Péloponnèse. Les 
autres, terrifiés, auraient reconnu sans difficulté la su- 
prématie d'Athènes et accepté le gouvernement dé^^ 



ATHiNIS R LES tlJOS COIXTIHENTAUX. 2'd9 

mocratique. Pour le malhenr des Grecs , il n'en ftat 
point ainsi. La tribime du Pnyz était tournée vers 
la mer pour indiquer que la [mer c'était la grande force 
d'Athènes. La terre, c'était sa faiblesse; c'était par là 
que la dté devait succomber. 

On aurait une juste idée de la position stratégique 
dcr l'Attique pendant la guerre du Péloponnèse, en se. 
figurant TAngleterre pendant les guerres du premier 
Empire;; mais l'Angleterre presqu'île, l'Angleterre» 
jointe à l'Irlande par quelque isthme» reliée à la France 
par le détroit du Pas-de-Galais comblé ; mais l'Angle- 
terre avec l'Ecosse et l'Irlande indépendantes, et alliées 
actives de la France. Qu'eût servi alors aux Anglais 
leur paissante marine tandis que les divisions françaises 
eussent envahi l'Angleterre au sud, et qu'au nord et à 
l'ouest les Ëcossais et les irlandais, par de fréquentes 
incursions, eussent contraint l'armée royale à se di- 
viser pour se porter sur les trois points menacés t 
Dans cette désastreuse position, l'Angleterre n'eût 
peut-être pas résisté deux ans. Dans cette même posi- 
tion, Athènes résista vingt-six années. 

Par leur situation géographique, la Mégaride et la 
Béotie étaient deux grandes forces de la Ligue Dorienne. 
La Hégaride était la clé de l'Attique ; la Béotie four- 
nissait aux envahissements des Péloponnésiens l'appui 



240 HISTOIRE D'ALCIBIADB. 

inestimable de nombreux contingents de cavalerie, 
n importait donc à Athènes, pour terminer la guerre 
à son avantage, de soumettre ou de détacher de la 
ligue enn^nie ces deux États limitrophes, ou tout aa 
moins Tun de ces deux États. Sans l'alliance m^- 
rienne) les Péloponnésiens ne pouvaient pénétrer ea 
Attique , et les Béotiens isolés et réduits à leurs pro- 
pres forces, n'étaient plus à craindre. Sans l'alliancd 
béotienne, à laquelle ils devaient des corps de cavalerie, 

les Doriens du Péloponnèse et de Mégare, qui étaient 
complètement dépourvus de cette arme, n'auraient 

jamais osé s'aventurer en Attique ^ Les douze cents 
cavaliers bien équipés et bien montés qu'Athènes pou- 
vait mettre en ligne les eussent refoulés dans les 
plaines d'Eleusis, d'Éleuthère, de Philé et de Décélie, 
si admirablement disposées pour les évolutions de la ca- 
valerie. 
Au milieu de l'été de 424, les Athéniens, tentèrent, 

sous la [conduite de Démosthènes, une surprise sur 
Mégare^. Quoique la faction démocratique de Mé- 
gare, qui était de connivence avec les Athéniens, leur 
eût promis son appui, cette tentative échoua à causa 
d'un renfort inattendu de six mille hoplites péloponnè- 

1. Ceit du moins ravis de Thucydide, IV, 9S. 

2. Thucydide, IV, 66; Diodore de Sicile, XII, 66. .. 



EXPÉDITION DE BÉOTIE. S41 

siens, amenés par le Spartiate Brasidas^ Il fallait donc 
hasarder en Béotie ce que l'on n'avait pu faire à Mé- 
gare. L'occasion était propice. L'actif Brasidas, dont 
la défiance toujours en éveil eût pu faire avorter l'en- 
treprise, était au loin, sur les confins de la Thrace et 
de la Macédoine/ occupé à recruter des alliés à Lacédé- 
mone. Et quelques Béotiens, mécontents du gouver- 
nement établi et jaloux de donner la démocratie à leur 
patrie, étaient venus à Athènes afin d'offrir leur con- 
cours pour l'envahissement de la Béotie *. Us promet- 
taient de livrer plusieurs villes et d'entretenir dans 
tout le pays une agitation politique qui empêcherait 
les forces béotiennes de se concentrer et de livrer ba- 
taille avec quelque chance de victoire à l'armée athé- 
nienne. Cette proposition, formulée par le chef de la 
conspiration, l'exilé thébain Ptéodoros, fut accueillie 
avec enthousiasme au Sénat et à l'Assemblée (août-sep- 
tembre 424). Le Peuple décréta les mesures propres 
à assurer le succès de Texpédition. Sur la motion des 
stratèges, on vota la mise sur le pied de guerre de deux 
armées, destinées à agir simultanément sur deux 
points différents. Le premier corps d'armée, placé 
sous les ordres de Démosthènes et composé d'un petit 

1. Thucydide, IV, 73 ; Diodore de Sicile, XII, 67. 

2. Thucydide, IV, 78, 88; Diodore de Sicile, XII, 67, 78. 

I 16 



242 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

nombre d'Athéniens et d'un contingent d'alliés acar- 
naniens, devait s'embarquer, puis aborder en Béotie, 
auprès de Siphée, et s'emparer sans coup férir de 
cette ville dont les portes lui seraient ouvertes par les 
factieux démocratiques. Le second corps d'armée, beau- 
coup plus considérable, et commandé par Hippokratës, 
devait se rendre par terre au temple de Délion en 
Béotie, le fortifier, et y attendre ou que quelque ville 
gagnée par les conjurés reçût une garnison athé-< 
nienne, ou que l'armée béotienne, forcée de se diviser 
par ces deux attaques simultanées, vînt leur offrir le 
combat avec une grande infériorité numérique ^ Si les 
Béotiens s'étaient divisés, s'ils avaient exécuté cette 
funeste manœuvre qui perdit bien des armées, Démos- 
tliènes les aurait vaincus sur les rivages de Siphée tan- 
dis qu'Hippokratës les aurait écrasés dans les plaines 
de Délion. 

Les attaques combinées devant avoir lieu le même 
jour, les deux généraux convinrent de la date*. Démos- 
thènes partit le premier avec l'escadre \ car pour 
gagner Siphée, il lui fallait doubler le cap Sounion et 

1. Thucydide, IV, 76, 89; Diodore de Sicile, XII, 69. 

2. Thucydide, IV, 76. 

3. Thucydide, IV, 89. — L'escadre de Démosthènes n'était en partie 
composée que de b&timents de transport. 



BxpiDrnoT de béotie. 243 

longer toute la côte attique jusqu'au détroit de Ghalcis. 
Au contraire, Délion était à deux jours de marche 
d'Athènes. Malheureusement, Démosthènes mit trop de 
bâte dans la traversée, Hippokratès trop de lenteur 
dans ses préparatifs ; ou plutôt, l'un des stratèges se 
méprit sur la date déterminée. Quand Démosthènes 
débarqua à Siphée, Hippokratès quittait à peine Athè- 
nes. De plus, le complot démocratique de Ptéodoros 
avait été dévoilé par un des conjurés. Démosthènes 
trouva donc Siphée en complet état de défense et pro- 
tégée par toute l'armée béotienne ^ Il se rembarqua 
prudemment, sans risquer un combat perdu d'avance, 
et cingla vers Athènes ; mais il n'y put arriver à temps 
pour empêcher le départ de son collègue. 

Hippokratès voulant former une armée considérable, 
ne s'était pas contenté d'une levée régulière, faite par 
le choix des stratèges diaprés les noms inscrits sur les 
registres de l'état civil, ainsi q ne cela se pratiquait géné- 
ralement. Il avait imaginé une sorte de levée en masse, 
appelant aux armes toute la population citoyenne 
ou non citoyenne : pentacosiomédimnes , chevaliers , 
zeugiteS) thètes, métœques, et même étrangers* par 

1. Thucydide, IV, 89; Diodore de Sicile^ XU, 69. 

2. Thucydide, IV, 90i Grote, Bûtoire dé la Grèce, t. IX, p. 119| 
notel. 



I 



244 HISTOIRE d'aLCIBIâDE. 

hasard à Athènes • Gomme cette expédition était très- 
populaire , le patriotique appel d'Hippokratës fut en- 
tendu avec enthousiasme. Chacun s'arma. Le stratège 
se trouva rapidement à la tête d'une armée de sept 
mille hoplites, de trois cents cavaliers et d'environ 
douze mille hommes de troupes légères; ceux-ci à la 
vérité mal armés ou même sans armes ^ 

Alcibiade n'avait pas été le dernier à s'équiper, n 
était dans la cavalerie ^, arme que sa fortune lui assi- 
gnait d'après la loi solonique sur le cens. Socrate, moins 
riche, mais non moins jaloux de concourir à cette 
campagne, marchait comme hoplite*. Xénopbon, 
l'ex-stratége Lakhès, et le beau-père d'Âlcibiade^ le ri- 
che Hipponikos, faisaient aussi partie de cette expédi- 
tion. Ce dernier devait être tué en Béotie^. ^ 

1. Thucydide, IV, 93-94. — Od ne s'explique guère ces soldats sans 
armes. Mais ce fait est positivement afflitaé non-seulement par Thucy- 
dide, mais encore par Diodore de Sicile, XII, 69. Cette multitude 
sans armes avait d'ailleurs son utilité dans cette circonstance : elle 
devait être employée à élever les retranchements autour du temple de 
Délion. 

2. Plutarque, Aleihiadef VII; Platon, Sympot.f p. 220. 

3. PluUrque, Aktlnade, VU; Platon, Sympof., p. 220-221. Cf. JLa- 
ehesj p. 181; Cicéron, de dimn., I, 54; StraboD, IX, 2, 7; Diogène 
de Laërte, n, 23; Elien, For. Histor. Ul, 17. 

4. Cf. Platon, Sympos., p. 220-221 ; Lctehes.^ p. 181; Cicéron, de di- 
vin., I, 54; Strabon, IX, 27 : Diogène de Laérte, II, 23; Pseudo-Ando- 
cide, C. Alcibiad.y 13.; 



EXPÉDITION DE BÉOTIE. 245 

L'armée se mit eo marche vers Délion par la route 
accoutumée ^ On traversait les bois d'oliviers, les bras 
du Géphise, et les plaines buissonneuses qui s'étendent 
entre le Pamès et le Pentélique ; on gagnait le dème 
de Décélie, puis on se dirigeait sur le dème de Sphen- 
dale par les étroits défilés et les sentiers escarpés qui 
se creusent entre la chaîne du Pamës et la chaîne du 
Pentélique. La roule laissait Aphidna à l'ouest, passait 
à Oroposy et longeait le bord de la mer jusqu'à Délion. 
Les troupes arrivèrent au temple le soir du second 
jour après le départ d'Athènes *. Vraisemblablement, 
on avait bivaqué soit à Sphendale, soit à Oropos ; car 
quoiqu'il n'y eût que quinze lieues à peine d'Athènes 
à Délion, il était impossible, à cause des côtes roides 
et rocailleuses et des ravines encaissées par lesquel- 
les il fallait passer, d'effectuer cette marche en une seule 

\ 

1. C'était la route que prenaient généralement les armées athé- 
niennes et les armées ennemies pour se rendre d'Attique en Boétie, ou 
de Boétie en Attique. Entre autres exemples, Tarmée de Hardonius 
passa par ce chemin, quelques jours avant la bataille de Platées, pour 
aller de Décélie à Tanagra. En 431 , l'armée lacédémonienne, dans la 
première inyasion de TAttique, prit aussi cette route pour effectuer sa 
retrait? sur la Béotie. Thucydide, II, 23. — Aujourd'hui on suit en- 
core exactement le môme chemin, à quelques écarts près, dans les 
excursions à Marathon et à Chalcis par Oropos, ou à Thèbes par Décélie 
et Tanagra. 

2. Thucydide, IV, 90. 



246 HISTOIRE D'âLCIBIADE. 

étape^ Le lendemain de Tarrivée à Délion, les Athéniens 
se mirent à Tœuvre pour fortifier le temple ^. Autour 
de l'enceinte de Tédifice on creusa un large fossé. La 
terre qu'on en retira servit à élever un mur dont la 
crête fut revêtue d'une haute palissade formée avec les 
sarments et les échalas des vignes environnantes. Quel- 
ques tours de bois, flanquant ce retranchement d'es- 
pace en espace» achevèrent la fortification . Ces travaux 
ftirent commencés et terminés en deux jours et demi '. 
Vers le milieu du troisième jour, le cinquième après le 
départ d'Athènes, Hippokratès onionna la retraite, lais- 
sant seulement une garnison assez forte pour résister 
quelques jours à l'armée ennemie en cas d'attaque de 
sa part, et pour donner ainsi le temps à l'armée athé- 
nienne de rentrer sur le territoire béotien et de secou- 
rir la place \ La masse des troupes légères partit d'à- 

1. Quand on a voyagé dans le nord de TAttique, dans la Boétie ou 
dans n'importe quelle partie du Péloponnèse, on sait que les distances 
y sont plus que doublées par les sentiers étroits, — situés le plus souvent 
le long d'un torrent qui court au milieu des ravines — qu'il faut suivre 
dans leurs capricieuses .«inuosités et par les montagnes rocailleuses, 
les pentes abruptes, les pics escarpés qu'il faut sans cesse gravir et re- 
descendre. 

2. Thucydide, IV, 90; Diodore de Sicile, XII, 69. 

3. Thucydide, IV, 90. 

4. C'est du moins le motif que semblent donner à celte retraite les 
passages précités de Thucydide. Eu effet, Hippokratès qui croyait que 
les forces de la Confédération Béotienne, occupées d'une part à combattre 



BATAILLE DE DÉLION. 247 

bord ; les hoplites et les cavaliers ne levèrent le camp 
qu'un peu plus tard. Les troupes légères marchèrent 
rapidement et ne s'arrêtèrent pas, ou du moins ne 
s'arrêtèrent que vers Sphendale, en pleine Attique. Les 
hoplites au contraire firent halte sur la frontière même 
de la Béotie) entre Délion et Oropos ^ 

Ils allaient se remettre en marche, lorsqu'un héraut 
envoyé par Hippokratès leur ordonna de se ranger en 
ligne de bataille ^. Le stratège qui était resté à Délion 
pour surveiller le départ de l'armée et pour donner ses 
dernières instructions à la garnison de celte place, ve- 
nait d'être prévenu de la concentration et de la marche 

le corps de Démosthènes, d'autre part à lutter contre les séditions que 
devaient soulever les conjurés démocratiques, n'avaient pu se con- 
centrer, et qui n'avait pas d'ordre pour un mouvement offensif contre 
Tanagra, ne pouvait camper longtemps dans cet endroit désert avec 
plus de vingt mille hommes de troupes. Comme Athènes n'était qu'à 
un jour et demi de marche de Délion, il était sans péril pour les Athé- 
niens, la place occupée, de rentrer dans leurs foyers. Ils seraient re- 
venus en forces considérables , si les confédérés avaient mis le siège 
devant Délion. 

La possession de Délion était de la plus grande importance pour 
Athènes, car elle lui donnait accès chez l'ennemi, et inspirait con- 
fiance aux conjurés. Cf. Thuycdide, IV, 76, 89, 90; Diodore de Sicile, 
xn, 69. Voir aussi, Grote, Histoire de la Grèce, t. IV, p. 116 et sq. — 
Grote d'ailleurs n'est pas très-explicite sur la retraite d'Hippo- 
kratès. 

1. Thucydide, IV, 90. 

2. Thucydide, IV, 9^. 



248 HisTomB d'algibiade. 

offensive de rarmée béotienne. Peu après, il arriva 
pour prendre le commandement ^ 

Adossés au pied d'une chaîne de collines marneuses 
qui borde le rivage, les Athéniens ne pouvaient de ce 
lieu s'apercevoir de l'approche de Tannée béotienne. 
A l'abri d'un rideau naturel formé des gorges rocail- 
leuses qui séparent la plaine de Tanagra de la plaine 
d'Oropos, Tennemi se rangeait en ordre de bataille et 
marchait aux Athéniens '. 

Depuis quelques jours, toutes les forces disponi- 
bles de la Confédération Béotienne, Thébains, Tana- 
gréens, Platéens,Thespiens, Ghéironéens, Orchoméniens, 
riverains du lac Gopaïs, se concentraient à Tanagra '. 
Chaque ville, chaque municipe avait envoyé ses soldats. 
Ces nombreux contingents portaient Tarmée confédérée 
à plus de vingt mille hommes : sept mille hoplites, 
quinze cents cavaliers et environ douze mille soldats 
armés à la légère, peltastes, akontistes, philoi, archers 
et frondeurs \ Ces troupes étaient commandées par les 

1. Thucydide, IV, 93. 

2. Thucydide, IV, 93; Diodore de Sicile, XII, 69, 70. 

3. Thucydide, IV, 93 ; Diodore de Sicile, XII, 69; Cf. Leake, thê 
dem. ofAtticaf p. 112; Haoriot, Recherches iur la topographie des 
démes de VAUiqae, p. 17; Finlay, Topography ofOropiaand Dia- 
cria, p. 60, bq. 

4. Thucydide, IV, 93 ; Diodore de Sicile, XII, 69.— Thucydide ne men- 



BATAILLE DB DÉLION. 249 

onze Béotarques % sous le commandement eh chef de 
l'un des deux Béotarques de Tbèbjs, Pagondas, qui, 
contre l'avis de ses collègues, commanda l'attaque '. 

A ces vingt mille hommes de troupes fraîches, bien 
arniëeSy admirablement disposées au combat, Bippo- 
kratës ne pouvait opposer que sept ou huit mille 
hommes *, fatigués par les travaux de terrassement, 
surpris par cette attaque inopinée, presque en retraite 

tionne que mille cavaliers : licnfjc x^^^^h quand il décrit Tordre de ba- 
tûlle des Béotiens à Oropos ; mais quelques lignes plus haut^ il parle 
de trois cents cavaliers athéniens laissés à Délion par Hippokratès, et 
il ajoute que les Boétiens opposèrent à ces cavaliers un corps capable 
de les repousser : BoicotoI 8à icpô; toutovc àvTtxatéaTirtaav toùc dfjLuvo- 
(uvovç. U est présumable que ce corps était une troupe de cavaliers 
car, selon la tactique grecque, on combattait toujours cavalerie contre 
cavalerie, Cf. Diodore, XII, 70. 

1. Les Béotarques étaient les chefs des armées de la Confédération 
Béotienne. Chaque cité en nommait un; Thébes, conune principale 
cité de la Confédération, en nommait de\iz. 

2. Thucydide, IV, 91-93. 

3. Hippocrate était à la vérité parti d'Athônes avec vingt mille hommes : 
sept mille hoplites, environ cinq cents cavaliers et douze mille hom- 
mes armés à la légère, la plupart de ceux-ci môme non armés. Mais 
sur ces vingt mille hommes, les douze mille armés à la légère n'ayant 
pas fait halte, étaient déjà en pleine Âttique ; il ne s'en trouva donc pas 
à la bataille, ou il s*en trouva fort peu, — les traînards et quelques escla- 
ves des hoplites, — à peine un millier. De plus, Hippokratôs avait laissé 
au moins cinq cents hoplites pour occuper le fort de Délion. U lui res-- 
tait donc sur le champ de bataille, six mille cinq cents hoplites, mille 
hommes armés à la légère et cinq cents cavaliers. Encore trois cents de 
ces caTaliers étaient- ils à une dizaine de stades du gros de l'armée. 






250 HISTOIRE D'aLCIBIADB. 

et ajant à peine le temps de former leurs rangs \ Ce- 
pendant, comme le sort des batailles est toujours in- 
certain et que toute marche en retraite n'aurait pu 
qu'aggraver la situation de l'armée, Hippokratës se 
hâta de ranger ses troupes en bataille. 

Sur toute la ligne, il plaça les hoplites par files de 
huit hommes*. Il posta à chacune des ailes un détache- 
ment de cavalerie'. Quant aux quelques soldats légers, 
destinés à couvrir l'ennemi de traits, ils se tenaient à 
leur place accoutumée, sur les flancs et sur les derriè- 
res de l'armée. Ses dispositions stratégiques prises, 
Hippokratès parcourut le front des troupes et pro- 
nonça une courte harangue * ; mais à peine avait-il 
eu le temps de l'achever , que déjà on entendait re- 
tentir le chant de guerre des Béotiens, qui, faisant une 
courte halte au sommet des collines, reformaient leurs 
rangs disjoints par la marche '. Les hoplites thébains 
occupaient la droite de la ligne; les Thespiens, les 
Tanagréens et les Orchpméniens la gauche; les autres 

1. Diodore de Sicile^ XII, 70. 

2. Thucydide, IV, 94. 

3. Thucydide, IV, 94. — Chacun de ces détachements de caTalerie 
devait être d'une centaine d'hommes , car trois cents chevaux étaient 
restés près de Déiion. 

4. Voir celte helle et brève harangue dans Thucydide, IV, 95. 

5. Thucydide, IV, 96. 



LA TACTIQUE GRECQUE. 251 

confédérés béotiens le centre. La cavalerie et douze 
mille hommes de troupes légères appuyaient les deux 
ailes S Les hoplites thébains étaient rangés en profon-* 
deur par files de vingt-cinq hommes ^. 

On s'étonne de cette extrême profondeur des rangs 
maintenant que la tactique nouvelle a réduit la file à 
deox hommes pour l'ordre de bataille; mais à cette 
époque, l'artillerie ne portait pas le ravage dans les 
rangs; les pierres^ les frondes et les flèches^ n'étaient 
pas d'un efiet très-meurtrier. De plus, le peu d'étendue 
de certaines plaines de la Grèce, l'étroitesse des vallées 
et des gorges où il fallait souvent livrer bataille ne 
permettant pas de développer une armée en large, il 
fidlait bien que les troupes manœuvrassent en profon- 
deur. Tout dépendait alors de la force d'impulsion et 
de la force de résistance. Plus les rangs étaient épais, 

1. Thucydide, IV, 93,96; Diodorede Sicile, XII, 70. 

2. Thucydide, IV, 93. — Les Thébains furent les premiers qui. adop- 
tèrent cet ordre de bataille. Les Lacédémoniens, les Athéoiens, et les 
autres Grecs ne combattaient que sur huit, dix, ou douze hommes de 
profondeur. Philippe et Alexandre qui vainquirent les Thébains leur 
prirent cependant leur ordre de bataille. La fameuse phalange macé- 
donnienne, forte de six mille hommes, se formait par files de seize 
hommes sur trois cent soixante-quinze hommes de front. Les capitai- 
nes successeurs d'Alexandre, Antigène, Ptolémée, Sélencus, augmen- 
tèrent encore la profondeur des phalanges. Us portèrent les files à 
trente et jusqu'à trente deux hommes. 



252 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

serrés et profonds, plus ils avaient chance d'entamer, 
de disperser et d'écraser les bataillons ennemis. C'est 
à cet ordre de bataille que les Thébains durent toutes 
leurs victoires. 

Le péan terminé, les Béotiens descendirent rapide- 
ment la colline. Les Athéniens s'ébranlèrent à leur 
tour. Les deux armées s'élancèrent au pas de course, 
piques en avant. On s'aborda avec une telle furie que 
les boucliers se heurtèrent ^ 

Dans les récits des chroniques et des poimes du 
moyen âge, on frémit à la pensée de ces combats sin- 
guliers où deui chevaliers bardés de fer couraient 
l'un contre l'autre, lance en arrêt, de toute la vitesse 
de leurs chevaux. Quel choc effrayant devait résulter 
de la rencontre de ces deux forces et de ces deux élans I 
Mais combien, dans ces grandes batailles de la Grèce, 
devait être plus effroyable le choc d'une armée contre 
une armée! Ce n'était pas deux guerriers qui se heur- 
taient; c'étaient des masses compactes de dix mille 
hommes, pesamment armés, étroitement serrés en pro- 
fondeur comme en largeur. La pique menaçante, le 
bouclier élevé devant la tête et la poitrine, les hoplites 
se précipitaient au pas de course les uns contre les 
autres; le premier rang appuyé par le second rang, le 

1. Thucydide, IV, 97. 



LA TACTIQUE GRECQUE. 253 

deuxième soutenu par le troisième, le troisième poussé 
par le suivant, et ainsi jusqu'au dixième, jusqu'au 
vingt- cinquième rang. Chaque nouvelle rangée d'hom- 
mes décuplait l'impulsion et la résistance de la rangée 
qui la précédait. Gomme le remarque judicieusement 
le tacticien Éiien, le premier rang était le tranchant 
de la phalange ^ et ne prenait sa force et son action 
que de la masse condensée et serrée des autres rangs 
qui l'appuyaient et le poussaient'. Dans cette ren- 
contre de deux forces énormes, lancées avec une égale 
violence, combien de piques rompues, de boucliers 
bossues, d'hommes renversés et écrasés ! Quel fracas 
sinistre et éclatant ébranlait l'air, au choc des cuirasses 
et des boucliers ! Quel grandiose spectacle d*horreur 
que ces deux troupes se précipitant Tune contre l'autre 
s abordant, fléchissant d'abord toutes deux sous la vio- 
lence du choc qui devait imprimer un mouvement de 
recul jusques aux derniers rangs, puis se rejoignant 
aussitôt, se confondant un instant et finissant par 

1. Le terme de phalange signifiait originairement, dans le langage 
militaire des Grecs, [Ford re en bataille des hoplites, c'est-à-dire Tas- 
sembiage de ces profondes files d'hommes. La phalange ne devint qae 
sous Philippe de Macédoine, père d'Alexandre ^ le nom distinctif d'un 
corps particulier. Cf. iElien, demilitar, ordinib., Y, et ses commenta- 
teursj F. Robortello et Bouchaud-de-Bussy. 

2. Mien, de miHtar, ordinib,, X. 



254 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

s*entamer rnne ou l'autre ; les vaincus s'enfuyant alors 
en désordre dans toutes les directions ; les vainqueurs 
reformant leurs lignes et activant par de nouvelles 

charges en masse le désordre et la défaite de l'en- 
nemi I 

Les stratèges et les officiers subalternes devaient 
veiller à la conservation de la ligne de bataille, après 
que leurs troupes avaient coupé l'ennemi; c'était cette 
ordonnance qui assurait définitivement la victoire. Si 
la phalange victorieuse se débandait aussitôt après 
avoir rompu la phalange qui lui avait été opposée, et 
s'abandonnait à la poursuite des fuyards, les vaincus 
pouvaient se reformer rapidement en colonne et re- 
prendre l'avantage en culbutant par un mouvement de 
conversion les bataillons disjoints des vainqueurs. Il y 
eut de nombreux exemples de ces victoires brusquement 
changées en défaites par une attaque en flanc. Les 
hoplites qui avaient forcé la ligne ennemie devaient 
ne pas quitter leurs rangs, achever de disperser les 
corps qui lâchaient pied quoique encore en bon or- 
dre^ et se tenir prêts à empêcher^ par de nouvel- 
les charges en masse» toutes les tentatives que fe- 
raient les troupes vaincues pour se reformer en co- 
lonnes serrées; C'était à la cavalerie et aux troupes 
légères de poursuivre les fuyards. 



r 



LA TACTIQUE GRECQUE. 255 

Les charges à la baïonnette de Finfanterie moderne 
ne peuvent donner aucune idée de ces grands chocs 
des phalanges grecques. D*abord il est très-rare que 
deux troupes opposées courent l'une sur Tautre et s'a- 
bordent à l'arme blanche. Le plus souvent, un corps 
d'infanterie qui voit un autre corps s'avancer pour le 
charger, attend celui-ci de pied ferme en le couvrant 
de feux. Dans les batailles de la Grèce, au contraire, 
les hoplites se chargeaient mutuellement. Tous les his- * 
toriens anciens se rencontrent sur ce point avec Thu- 
cydide , et l'autorité seule de Thucydide suffirait à l'af- 
firmer. L'auteur de La Guerre du Péloponnèse, général 
avant d'être historien, n'eût pas, à plusieurs reprises, 
décrit une manœuvre contraire aux règles de la tac- 
tique. De plus, quand de nos jours deux troupes s'abor- 
dent, leurs rangs déjà décimés par la fusillade sont 
plus ou moins écartés ; leurs files n'ont qu'une profon- 
deur de deux hommes ; un grand nombre de soldats, 
accélérant la course, se portent en avant du rang ; 
d'autres restent plus en arrière. Le front flotte; les 
hommes ne forment point une masse. Enfin^ lorsqu'ils 
arrivent à quelques pas les uns des autres, comme les 
soldats du premier et du second rang ne se sentent ni 
appuyés ni retenus par d'autres rangs, que les files 
ne sont plus coudes à coudes, quelques hommes s'avan- 



256 HISTOIRE D'aLCTBIADE. 

cent, d'autres se reculent. Il y a donc collision; combat 
corps à corps; mais il n'y a pas choc. 

La bataille de DéUon, engagée au déclin du jour, se 
termina avant la nuit. L*aile droite des Athéniens com- 
mença par rompre l'aile gauche des Béotiens jusqu'à la 
moitié de leur ligne*. Les Thespiens, qui formaient le 
centre de cette aile, ayant le flanc découvert à cause de 
la retraite des autres confédérés, furent taillés en 
pièces par les Athéniens un instant victorieux ^. Dans 
le désordre que produisit ce mouvement de conversion 
contre les Thespiens, quelques Athéniens s'écrasèrent et 
s'entre-tuèrent'. Sur les autres points du champ deba- 
taille, les troupes d'Hippokratès furent vaincues. Les 
phalanges thëbaines, qui formaient l'aile droite, culbu- 
tèrent les Athéniens au premier choc; car ils avaient sur 
eux le double avantage d'opposeràdes files de huithom- 
mes seulement une profondeur de vingtnrinq hommes, 
ce qui augmentait leur force de résistance, et de des- 
cendre d'une montagne, ce qui augmentait leur force 
d'impulsion \ Le centre et la droite de l'armée athé- 

1. Thucydide, IV, 96; Cf. Diodore de Sicile, XU, 70. 

2. Thucydide reparle plus loin de ce massacre des Thespiens; il dit 
que rélite de la jeunesse thespienne périt à Délion. V. IV, 133. 

3. Thucydide^ IV^ 96. •» Ce fait prouve combien les rings des ho- 
plites étaient étroitement serrés. 

4. Thucydide, IV, 90 ; Diodore de SicUe, XU, 70.^ Quand il décrit 



BATAILLE DE DÉLIQN. 257 

nienne, se voyant débordés, suivirent le mouvement 
de retraite de Taile gauche. Ils conservaient cependant 
leurs rangs, lorsque l'apparition soudaine, au détour 
d'une colline, de deux corps de cavalerie béotienne 
qui l'avaient tournée, changea la retraite en déroute. 
Chargés en queue par les hoplites thébains qui les ser- 
raient de près, et harcelés sur les flancs par cette cava- 
lerie, les Athéniens rompirent leurs rangs et s'enfui- 
rent en désordre dans toutes les directions ; les uns vers 
Délion, les autres vers Oropos et la mer, le plus grand 
nombre vers les gorges du Parnès ^ La cavalerie béo- 
tienne et unVontingent de cavaliers locriens, arrivés à 
la fin du combat, ainsi que les peltastes et autres sol- 
dats armés à la légère, les poursuivirent la pique aux 
reins et en firent un horrible carnage '. Par bonheur, 
la nuit qui survint pendant la déroute favorisa la fuite 
des Athéniens ^ La cavalerie athénienne qui flanquait 

Tordre en bataille des deux armées (IV^ 93, 94), Thucydide ne dit pas 
que toute l'armée béotienne fût rangée par file de yingt-cinq hommes. 
Seule la phalange thébaine présentait cette profondeur. Les autres 
Confédérés Béotiens étaient alignés comme les Athéniens sur huit > 
dix ou douze rangs. Il appartenait à chaque chef de corps de donner à 
sa phalange plus ou moins de profondeur. Cf. Thucydide, V, 68. 

1. Thucydide, IV, 96 ; Diodore de Sicile, XII, 70. 

2. Thucydide, IV, 96; Diodore de Sicile, xn, 90. Cf. Plutarque, 
Alc%biad.,yU; Platon, Sympos,, p. 220. 

3. Thucydide, IV, 91 ; Diodore de Sicile, XII, 90. 

I 17 



258 HISTOIRE D'aLCIBUDE. 

les deux ailes de la ligne de bataille et qui n'avait pas 
été engagée, arrêta aussi sur quelques points l'ardeur 
de la poursuite ^: 

Parmi ces cavaliers, se trouvait Alcibiade ^. Il aperçât 
Socrate qui se retirait pied à pied, la tête haute, le 
regard dédaigneux et résolu % en compagnie de son 
ami Lactiès % alors simple hoplite, et de quelques au- 

1. Thucydide, IV, 94; Diodore de Sicile, xn, 90. Cf. Plutarque, Alei- 
hiad,, vn ; Platon, Sympos., p. 220. —La cavalerie athénienne qui 
flanq[uait les deux ailes n*aTaIt pas été engagée, parce que, dit Thu- 
cydide, de part et d'autre les extrémités de la ligne ne donnèrent 
pas, rencontrant sur leur route des torrents , des copines et des ro- 
chers qui les empochèrent de se joindre. 

2. Plutarque, Alct^iod.» VU; Platon, Sympot.f p. 220^21. 

3. Platon Sympot.f p. 220-221. Dans le Banquet^ Platon prête ces 

paroles à Alcibiade : ■ Dans la retraite de Délion comme à Athènes, 

« Socrate marchait fièrement et avec un regard dédaigneux, pour 

c parler comme Aristophane. Il considérait tranquillement l'ennemi, in- 

c diquant par sa contenance qu'on ne l'aborderait pas impunément. • 

4. Platon, Sympoi.f p. 220-221. Cf. Loches, p. 181. —Ce Lâchés 
ami de Socrate et dont un des dialogues de Platon porte le nom (JLa- 
ches twê de fortitudine)^ était oe stratège athénien, fils de Mélano- 
pos, qui eut le commandement de la première expédition de Sicile 
en 427. (Voir le chapitre IV, p. 155.) L'année suivante, non réélu stra- 
tège, il remit en Sicile même le commandement de la flotte à Pytho- 
doios, arrivé d'Athènes, avec quarante trirèmes de renfort, pour le 
remplacer. Du parti de Nicias, Lâchée fut un des principaux promoteurs 
de l'armistice de 423 et de la paix de 421. Quelques années plus tard, en 
418, il fut réélu stratège et conduisit un corps d'armée en Argolide. 
Il fut tué, à la bauille de Mantinée. Thucydide, m, 89 , 90, 103, 
115| 118; V, 19, 24, 49, 61, 74; Diodore de SicUe, XU, 54, 69; Platon, 



BATAILLE DE DALION. 



259 



très fantassins. Alcibiade Tint au secours du philoso- 
phe. D loi cria d'avoir bon courage, qu'il ne l'abandon- 
nerait pas. Pendant toute la retraite, il resta aux côtés 
de Socrate, le protégeant contre les cavaliers et les pel- 
tastes béotiens qui s'acharnaient sur les fuyards ^ C'est 
ainsi qu'Alcibiade s'acquitta noblement envers son 
maître du secours que celui-ci lui avait porté dans un 
môme danger, au siège de Potidée. 

Dix-sept jours après cette funeste bataille où tom- 
bèrent mille hoplites athéniens, le stratège Hippo- 
nikos, et un certain nombre d'armés à la légère, de ca- 
valiers et d'esclaves \ la forteresse de Délion, as- 



Laeheiy Sympos.j p. 220-221. — A l'époque delà bataille de Délion, 
lâchés ûdsait partie de Tannée d'Hippokratès, en qualité de simple 
hoplite. Ces exemples de citoyens tour à tour généraux et simples 
soldats ne sont point rares dans l'histoire de Grèce. 

1. Plutarque> Akibiad., VII. — Selon Diogène de Laêrte, 11^ 29; 
Cioéron, De Divin. , l, 54» et Strabon , IX, 2, 7, Socrate dans cette re- 
traite sauva Xénophon tombé de cheval^ en le chargeant sur ses 
épaules et en le portant ainsi à plusieurs stades. Il y a évidemment 
confusion ici avec le secours que reçut Alcibiade de Socrate au siège 
de Potidée. D'une part^ cet acte de Socrate à Délion est démenti par 
Plutarque; d'autre part , le silence de Xénophon à cet égard dans les 
Mémoires tur Socrate l'infirme également Si Socrate lui eût sauvé la 
Tie, Xénophon n'eût pas manqué de le consigner dans cet écrit , où 
il rappelait soigneusement tous les faits qui pouvaient servir à l'apo- 
logie de Socrate. 

2. Thucydide^ IV, 101; cf. Diodore de Sicile, XII, tO. — Les pertes 
des Béotiens furent d'environ un tiers moins nombreuses. 



260 HISTOIRE D'ALCmiàBB. 

siégée avec vigueur^ fut prise par les troupes de 
Pagondas^ 

Athènè Promakbos semblait ne plus couvrir les armes 
athéniennes de sa terrifiante égide. L'heure des dé- 
faites avait sonné pour Athènes. En quelques mois, on 
apprit dans la ville la déroute d'Oropos, la prise de Dé- 
lion, les revers de Lamakhos dans le Pont, les succès 
du Spartiate Brasidas sur le littoral de la Ghalcidique 
et de la Thrace, la défection d'Acanthe et de Stagire, la 
prise d'Amphipolis, de Torone et de Lécythos par les 
Lacédémoniens '. 

Ces désastres successifs rendirent les Athéniens, qui 
jusqu'alors avaient eu l'avantage, plus traitables à 
l'idée de la paix'. Le parti deNicias et de Lâchés triom- 
pha au Pnyx et à l'Agora du parti de Kléon, qui con- 
tinuait à pousser la guerre \ A Sparte, on était non 
moins désireux d'une trêve , car on voulait recouvrer 
les hoplites pris à Sphactérie et captifs à Athènes *. 



1. Thucydide, IV, 97-101 ; Diodore de Sicile, XII, 70. 

2. Thucydide^ IV, 75, 84-88, 96-lOt, 102-116 ; Diodore de Sicile, 
XII, 68, 70, 72. 

Tous ces événements s'accomplirent durant les derniers mois de 424, 
et les premiers mois de 423. 

3. Thucydide, IV, 117; V, 15. 

4. Plutarque, Nicias, VIII. Cf. Aristophane, Pa», 

5. Thucydide, IV, 117 ; Diodore de Sicile, XII, 72. 



ABHISTICB ET RUPTURE DE L^ARMISnCE. S61 

Dans les deux États, les promoteurs de l'armistice 
pensaient qu'une cessation momentanée des hostilités 
aurait pour résultat d'amener Sparte et Athènes dans 
un bref délai à la conclusion de la paix ^ Au printemps 
de 423, un armistice d'un an fut conclu entre les 
belligérants par les ambassadeurs lacédémoniens au 
nom de Sparte et de ses alliés et par le Peuple Athé- 
nien, sur la motion de Lâchés '. 

Mais à peine cette suspension d'armes était-elle con- 
clue qu'eUe était déjà violée. Au temps même où se 
faisaient les ratifications du traité, les citoyens de 
Scione, ville de la Pallène, sigette d'Athènes, ou- 
vraient leurs portes à Brasidas, et lui décernaient une 
couronne d'or comme libérateur de la Grèce'. Lors- 
que les députés de Sparte et d'Athènes arrivèrent sur 
les côtes de Ghalcidique pour notifier la trêve aux com- 
mandants des corps expéditionnaires, l'Athénien Arys- 
tonymos exigea que Brasidas retirât ses troupes de 
Scione. Il alléguait un des articles du traité qui spéci- 

1. Thucydide, IV, 117-118 ; Diodore de Sicile, Xil, 72. Cf. Thucy- 
dide, V, 15. —Dans un article du traité de trêve, il était môme sti- 
pulé qu'on devait ouvrir des conférences pour la conclusion d^une paii 
définitive. 

2. Thucydide, IV, 117-119; Diodore de Sicile, XH, 72. — Le traité 
de trêve est cité en entier par Thucydide. 

3. Thucydide, IV, 120, 121 ; Diodore de Sicile, XU, 72. 



S62 mSTOIRB D'ALaBIADK. 

fiait que < les deux partis demeureraient dans leurs li- 
« mites respectives, conservant ce qu'ils possédaient à 
c la date de la conclusion de la trêve. » Avec la mau- 
vaise foi accoutumée des Spartiates^Brasidas soutint que 
la défection de Scione était antérieure à la ratification 
de Tarmistice^ et il s'obstina à garder la ville *. La 
guerre recommença donc, du moins en Ghalcidique et 
en Thrace, car dans TAttique comme dans le Pélopon- 
nèse, les Spartiates et les Athéniens observèrent tous 
deux les conditions de la trêve que par une singulière 
anomalie ils violaient ouvertement au nord de la mer 
Egée'. 

Kléonfitdécréterrenvoideplusieurs armements contre 
Brasidas. Le démagogue lui-même reçut le commande- 
ment d'un de ces corps d'armée '. Après plusieurs ren- 
contres où des deux côtés les pertes et les avantages se 
compensèrent, cette campagne se termina en 428 par 
la bataille d'Amptiipolis ^ Les Lacédémoniens et leurs 
alliés, GhalcidéenSy Ëponiens, Thraces et Hyrciniens, y 

1. Thucydide, IV, 122. Cf. Diodore de Sicile, XII, 72. 

2. Thucydide, IV, 122-132, 134. Cf. Diodore de Sicile, XII, 72- 
74. 

3. Thucydide, IV, 122-123; 129-132, 135; V,- 2-3, 6; Diodoro de 
Sicile, XII, 72, 73. 

4. Thucydide, IV, 122-223, 129-132, 135; V, 2, 3, 6; Diodore de 
Sicile, XII, 72, 73. 



! 
i 

MORT DE KLiON. 263 

I Tainqairent sous les ordres de Brasidas Tannée athé- 

Dienne commandée par Kléon. Les deux chefs restèrent 
sur le diamp de bataille ^ 

Gomme le dit Aristophane , dont les comédies sont 
au siècle de Périclès, ce que les pamphlets et les mé- 
moires secrets sont aux siècles de Louis XIV et de 

Louis XY, Kléon et Brasidas, ces deux ennemis de la 
paix, tués, < la guerre n'avait plus ses pilons pour 
< broyer les cités dans son immense mortier*. » La 
mort de ces deux hommes qui privait de leurs chefs, 
à Sparte comme à Athènes, les partisans de la guerre, 
laissait le pouvoir aux partisans de la paix. Chez les 
Lacédémonlens , le chef de ce parti était le roi Plis- 
toanax; chez les Athéniens, c'était toujours Nicias'* 
Il y eut de longs pourparlers auxquels Nicias et Plis- 
toanax prirent une part active, mettant tout en œuvre 

1. Thucydide, V, 6-11 ; Diodore de Sicile, XIT, 74; Plutarque, Ni- 
eUUf IX.— Diodore dit que Kléon mourut avec grand courage. Thucy- 
dide qui ne pouvait pardonner au démagogue de ravoir fidt hannir 
en 423, en l'accusant d'avoir négligé comme stratège de secourir Âm- 
phipolis, prétend au contraire que Kléon lâcha pied dès le début du 
combat, et qu'il fut tué dans sa fuite par un pAtaste myrcinien. Cest 
une calomnie que le ressentiment Inspira à Thucydide. 

2. Aristophane, Fax, v. 228 à 233, 238 à 288. Cf. Thucydide, 
X, 16; Diodore de Sicile, XU, 74; Plutarque, Àleibiad., XIV; 
Ifieias, IX. 

3. Thucydide^ V, 16; Plutarque, Alcibiad., XIV; Nicias , IX. 



264 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

pour faire arriver les deux États à une solution paci- 
fique. 

Ce fut durant ces conférences et ces ambassades 
(fin de 422 et commencement de 421) qu'Alcibifiide 
parut pour la première fois sur la scène politique % 
qu'il ne devait quitter qu'à sa mort. Né en 451, il ai- 

« 

teignait alors cette trentième année qui lui donnait la 
complète majorité civique. Il semble qu'Alcibiade qui 
d'ailleurs n'avait pu encore se mêler au gouvernement 
que par ses manœuvres sur l'agora et dans les hétai- 
ries, appartenait déjà au parti démocratique et anti- 
laconien, autrefois représenté par Périclès et dont 
Kléon avait été ensuite à la tète. La mort de Kléon 
laissait vacante la place de chef du peuple qui 
convenait si admirablement à Alcibiade. Les grands 

1. Selon une opinion assez accréditée parmi les historiens modernes 
et basée sur un message du plaidoyer apocryphe d'Andocide contre AU 
cibiadef le premier acte de la ?ie politique d'Alcidiade aurait été do 
ISaire doubler le tribut payé annuellement à Athènes par les villes dé- 
pendantes, n l'aurait fait élever de 600 à 1200 talents. Mais, d'une part, 
il est fort douteux que ce tribut ait jamais été doublé, ou sMl le fut, il le 
fut comme le dit Plutarque (Arittid,, IXIV) < peu à peu, xarà (iixpàv. ■ 
Le silence de Thucydide à cet égard en est une preuve convainquante. 
D'autre part, selon M. Bœckh (Econ. desAth,, t. II, p. 160, sq.), ce 
tribut fut doublé environ en 42ô ou 423 av. J. G. Or, à cette époque, 
Alcibiade n'avait pas sa majorité politique, et ainsi il dut rester étran- 
ger à cette mesure. Voir à ce sujet, Grote {Hist. de la Grèce, t. vm 
p. 7-11) qui conclut absolument à la négative. 



COmiENCBMENTS D*ALCIBTADE, 265 

ambitieux, les Péridès, le Marius, les Gatilina, les 
César, les Bonaparte, n'ont-ils pas toujours com- 
mencé par marcher avec le peuple? Cependant à 
cette heure décisive de sa vie, Alcibiade hésita entre 
les deux forces sur lesquelles il pouvait s'appuyer. 
Quoique ses traditions de famille, ses avances à 
la démocratie et ses véritables intérêts d'ambitieux, 
l'engageassent à embrasser la cause populaire, il 
fut sur le point de la trahir. Cest qu'Alcibiade 
était déjà, comme il le fut plus tard, l'homme du fait 
accompli. Il savait accommoder ses convictions aux 
circonstances et modifier ses desseins selon les événe- 
ments. Sa nature l'invitait plutôt à se faire porter par 
le courant qu'à le remonter, bien que, quand il y était 
forcé, il luttât contre le flot avec plus d'énergie que nul 
autre. Or, à ce moment, le courant allait à la paix. 
Alcibiade songea donc à inaugurer brillamment sa 
carrière d* homme d'État en faisant conclure un traité 
de pajx*. C'était rompre avec le parti démocrati- 
que; c'était renier la politique de Périclès. Mais 
c'était se concilier tous les chevaliers et se placer 
le premier d'entre eux. Nicias lui-même et les prin- 
cipaux oligarques eussent été contraints de s'incli- 
ner devant ce jeune homme qui, à peine entré aux 
afTaires, réussissait & mettre fin à cette guerre que 



266 HISTOIRE D'aLGIBUDK. 

sans succès depuis près de dix années ils s'efforçaient 
de terminer. 

Au reste ^ pour exécuter son projet, Alcibiade usa 
de la plus grande circonspection, de façon à ce que seul' 
le succès, et non l'échec, le pût compromettre. Il com- 
mença par visiter les hoplites Spartiates de Sparktérie, 
prisonniers à Athènes. Il se prévalait pour cela de la 
proxénie de Lacédémone, qui avait autrefois appartenu 
à sa famille et dont son aïeul s'était désisté ^ Il leur 
prodigua les soins dans le but de gagner leur confiance 

1. Thucydide, V, 43, VI, 89, VIII, 6; Hutarque, AleOnad., XIV. '— 
La proxénie était une charge qae l'on pourrait assimiler en quelques 
points au consulat moderne. Les prozènes(icp6(evoc: de icpé, pour pro- 
téger, dans rintérét de, et de (évoc, étranger) devaient receroir et 
protéger les nationaux des états étrangers dont ils exerçaient la 
proxénie; et principalement les ambassadeurs de ces états, qu'ils de- 
vaient en outre héberger et introduire dans les assemblées pubU- 
ques. Les prozénes n'étaient donc pas citoyens des pays dont ils 
avaient la proxénie, mais de la cité où i!s Texerçaient. Ainsi, les 
proxénes des Lacédémoniens à Athènes étaient athéniens, et les 
proxènes des Athéniens à Sparte étaient Spartiates. (Hésychius, s. t. 
icpé^evoi; Thucydide et le scoliaste, II, 29, 85, III, 2, 70« IV, 78, V, 
59, VI, 89, VIII, 6, 14.) Ces fonctions qui étaient généralement héré- 
ditaires, avaient le plus souvent leur origine dans des liens de famille, 
(Cf. les auteurs précités.) C'est pour cela que les aïeux d'Alcibiade, 
alliés à la famille Spartiate de TEphore Endios) avaient exercé à Athènes 
la proxénie de Lacédémone. Son aïeul paternel y avait renoncé pour 
quelque mécontentement (Thucydide, VI, 89, VIII, 63 Plutarque, Àlei' 
hiad.y XIV). Il semble qu'Aloibiade était aussi proxène des Abyde* 
niens. 



COMHBNCEMENTS D'ALCIBUDB. 267 

et de supplanter Nicias auprès d'eux et auprès des en« 
Yoyés de Lacédémone. Alcibiade comptait ainsi s'attri* 
buer tout l'honneur du traité de paix. Mais les Spar- 
tiates, plus confiants dans la vieille expérience et dans 
la grande personnalité de Nicias que dans les promes- 
ses brillantes de ce jeune présomptueux^ repoussèrent 
assez dédaigneusement les avances d'Alcibiade^ Of- 
fensé de cette indifférence, celui-ci se rejeta plus avant 
que jamais dans le parti démocratique^ dans la politi- 
que belliqueuse de Périclès et de Kléon ^. 

Cette rapide évolution doit d'autant moins étonner 
de la part d'un homme comme Alcibiade qu'à cette 
époque il était permis d'hésiter, au point de vue des 
intérêts de TÉtat, entre une solution pacifique et un 
dénoûment par les armes. Si la paix avait ses avantages 
et la guerre ses périls, les Athéniens se trouvaient alors, 
malgré les désastres de Délion et d'Amphipolis, plus en 
état de continuer la lutte que les Spartiates. Les pertes 
d'hommes étaient à peu près égales des deux côtés, et 
Athènes, démocratie ouverte, sans cesse renouvelée 
par l'admission aux droits civiques d'esclaves, d'affran- 
chis et de métœques, était plus à même de refaire ses 

1. Thucydide, V, 49, VI, 89; Plutarque, AlHbiad.j XIV. 

2. Thucydide, V, 43, VI, 89; Plutarque, Alcibiad,, XIV; Ift- 
das, X. 



868 HISTOIRE d'âLCIBTADB. 

forces que Sparte, cette oligarchie jalouse qui no pou- 
vaient se renouveler que de générations en généra- 
tions, et qui finit ainsi par mourir faute d'bommes. 
La marine athénienne n'avait rien perdu de sa puis- 
sance ni de son prestige; et l'armée Spartiate avait 
subi des échecs qui prouvaient à ses alliés comme à 
ses ennemis qu'elle n'était pas invincible. Sparte ne 
se soupçonnait pas encore un général capable de suc- 
céder au parti Brasidas; Rléon mort, Athènes avait 
Démosthène, Nicias, Lacbès et Lamakhos. De plus, 
la trêve de trente ans était sur le point d'expirer avec 
Ârgos : les Lacédémoniens allaient avoir à combattre 
non -seulement les Athéniens et leurs alliés, mais en- 
core les Argiens, que trente ans de paix et de prospé- 
rité avaient rendus formidables. D'ailleurs, si on con- 
cluait la paix, les Athéniens, qui avaient en leur pouvoir 
* ces prisonniers de Sphactérie auxquels Sparte tenait 
tant, devaient exiger des conditions presque léonines. 
Loin qu'il en tùt ainsi, Nicias , faible politique et tou- 
jours porté aux concessions, avait posé les préliminaires 
d'un traité sur des bases tout à l'avantage de Lacédé- 
mone. 

Alcibiade s'occupa donc d'empêcher la ratification de 
ce traité. Hais ses négociations secrètes avec les pri- 
sonniers lacédémoniens lui avaient enlevé des heures 



TRAITÉ DE PAIX. 269 

prédeuses qui lui manquèrent pour se concerter 
avec les partisans de la guerre. Il vit à temps que 
les chances n'étaient pas avec lui, et ne voulant pas 
débuter au Pnyx par un insuccès, il ne s'éleva pas ou- 
vertement contre le traité. Il y fit seulement une op- 
position modérée, de façon à se réserver l'avenir. Il 
attendit patiemment une occasion plus propice pour 
se venger des Laoédémoniens et pour engager la lutte 
avec Nicias ^ 

La trêve fut conclue dans les premiers mois de 421, 
aux conditions suivantes ' : 

< La trêve durera cinquante ans entre les Athéniens 
< et leurs alliés d'une part, et les Lacédémoniens et 

1. Thucydide, V, 43, VI, 89; Plutarque, Àlcibiad,, XIV; Ni- 
ciaSfX. 

3. Thucydide, V, 16, 17, 20; Diodore de Sicile, XII, 74; Plutarque, 
Niciatf IX. Cf. Aristophane, Pax. — Selon la plupart des historiens 
de la littérature grecque et des commentateurs et traducteurs d*Aristo« 
phane, la Paix fut représentée en 419. A notre avis, les allusions à 
des faits historiques contenus dans cette pièce affirment qu'elle fut 
composée en 422-421, aussitôt la mort de Kléon, pendant les pour- 
parlers pacifiques et peu de temps avant ou après la conclusion de 
la trÔTe de cinquante ans. En effet, dans cette pièce, Trygée dési- 
reux de la paix ne s'occupe pas d'empêcher une déclaration de guerre 
imminente, ce qui marquerait bien 419, mais mécontent de la guerre 
U trayaille à activer la conclusion de la paix, ce qui marque bien 422- 
421.— Depuis que cette remarque est écrite, nous ayons appris qu'une 
didaskalie récemment découverte établit d'une façon positive que la 
Paix fut représentée aux Grandes Dionysies de 421. 



270 HISTOIRE d'aLGIBIADE* 

« leurs alliés d'autre part^ Tout acte d'hostilité est 

< interdit aux Lacédémoniens et à leurs alliés envers 
« les Athéniens et leurs alliés, ainsi qu'aux Athéniens 
« et à leurs aUiés envers les Lacédémoniens et leurs 
« alliés. 

« Pour les temples communs , chacun pourra s'y 
« rendre, sacrifier, consulter les oracles, assister aux 
« fêtes, conformément aux coutumes des ancêtres, 
« soit par terre, soit par mer, sans crainte de danger. 

« Chaque État restituera ce qu'il a acquis par les 
« armes. 

« Les Lacédémoniens et leurs alliés rendront aux 
« Athéniens Amphipolis, Argilos, Stagire, Akanthos, 
« Skolos, Olynthe et Panakton. 

« Dans toutes les villes restituées par les Lacédémo* 
« niens aux Athéniens , les habitants auront la faculté 
« de se retirer en emportant ce qui leur appartient. 
« Ces villes se gouverneront d'après leurs propres lois, 
« mais payeront aux Athéniens le tribut tel qu'il a été 
« fixé au temps d'Aristide. 

« Les Athéniens rendront aux Lacédémoniens Kory^ 
« phasion, Gythère, Méthone^ Ptéléos et Atalante. 

«c Les Athéniens rendront aussi aux Lacédémoniens 

1. Tous les alliés de Lac6démone avaient acquiescé à la trôTe, hormis 
quelques-uns qui en improuyaient certaines conditions. (Thucyd., V,27;) 



TRAITÉ DE PAIX. 



• 271 



toas les prisonniers détenus à Athènes ou dans tout 
autre lieu de Tempire athénien. 

< Les Lacédémoniens rendront également aux Athé- 
niens tous les Athéniens qu'ils retiennent prison- 
niers. 

« Si quelque omission a été commise par l'une ou 
par l'autre des deux parties contractantes, il leur sera 
loisible de modifier sur ce point les conventions, 
après qu'elles se seront mises d'accord. 
« S'il s'élève entre elles quelque difTérend, elles 
auront recours aux voies légales et aux serments et 
se conformeront aux transactions qui seront inter- 
venues. 

< Les Lacédémoniens et les Athéniens s'obligeront 
mutuellement par serment à exécuter les stipula- 
tions du traité. De part et d'autre on prêtera le 
serment réputé le plus solennel dans chaque ville. 
La formule sera conçue en ces termes : /e me tien- 
drai dans ce prisent traité et dans ces conventions avec 
sincérité et sans aucwne fraude^ Chaque année les par- 
ties contractantes renouvelleront ce serment, qui 
sera gravé sur des stèles érigés à Olympie , à Del- 
phes, à llsthme, à Athènes dans l'Acropole et à 
Lacédémone dans l'Amykléon K » 

1. Thucydide, V, 17-18. Cf. Diodore de Sicile, Xll, 74; Plutarque, 



278 HISTOIRE d'aLGIBIADE. 

Les conditions de traité ainsi rédigées et ratifiées 
par les puissances contractantes ^ quinze Spartiates ^ 
au nom de Lacédémone, parmi lescpxels le premier 
éphore Plistolas, et dix-sept Athéniens, dont Nicias^ 
Lâchés, Hagnon, Euthydèmos, Lamakhos et Démos- 
thène, au nom d'Athènes, en jurèrent l'exécution et 
accompagnèrent ce serment de libations aux Dieux. 
Les serments proférés devant les Dieux étaient la si- 
gnature accoutumée des traités ^ 

Cependant, les alliés de Sparte, les Béotiens, les 
Corinthiens , les Mégariens et les £léens , qui avaient 
refusé d'acquiescer au traité de paix, considéraient 
ce traité, conclu sans leur assentiment, comme une 
défection de la part de Lacédémone*. En outre les hos- 
tilités allaient bientôt reprendre entre Argos et Sparte, 
car, ainsi qu'on l'a vu, la trêve entre ces deux villes 
était au moment d'expirer '. Les Lacédémoniens crai- 
gnirent que, dans leur mécontentement, leurs alliés 
de la veille ne fissent cause commune avec Argos. 

Nicias, IX, X. — Ce traité de paix est tout entier cité par Thucydide. 
Nous l'afOQs traduit le plus fidèlement possible, tout en omettant les 
articles sans importance, et en opérant quelques transpositions qui 
évitent les redites et les longueurs. 

1. Thucydide, V, 19. 

2. Cf. Thucydide, V, 17, 22; Diodore de Sicile, XII, 75. 

3. Thucydide, V, 22. 



ALLIANCE DE SPARTE ET d'aTHÂNSS. 273 

Us pensèrent qu'une alliance avec Athènes était le meil- 
leur moyen de contenir le Péloponnèse. Des conférences 
furent entamées avec les Athéniens pour la négociation 
d'un traité d'alliance ^ Gr&ce aux efforts de Nicias et 
du parti philo-laconien, alors tout-puissant à Athènes, 
un traité d'alliance défensive et offensive entre les La- 
cédémoniens et les Athéniens fut conclu peu de jours 
après le traité de paix ^. 

Il est certaines nations qu'il vaut mieux, quelle que 
soit leur puissance, avoir pour ennemies que pour al- 

1. Thucydide, V, 22. Cf. Diodore de Sicile, XII^ 75; Plutarque^ 
SicUu, X. 

2. Thucydide, V, 22, 23. Cf. Diodore de Sicile, XII, 75; Plutarque, 
Nicias, X. — Thucydide (V, 23, 24) cite ce traité en entier. En voici 
les princi- pales clauses : 

« Les Lacédémoniens et les Athéniens seront alliés pour dnquante 
c ans. 

« Si quelque agresseur pénètre sur le territoire des Lacédémoniens, 
« les Athéniens viendront à leur secours avec toutes leurs forces dis-i 
« pénibles. 

c Les Athéniens et les Lacédémoniens le tiendront pour ennemi^ 
« lui feront. la guerre et ne pourront la terminer que d'un commun 
c accord, selon la justice, avec zèle et sans fraude. 

« Si les Hilotes se soulèvent, les Athéniens secourront les Lacédé- 
« moniens. 

« Si les Lacédémoniens et les Athéniens jugent convenable de faire 
< quelque addition ou retranchement au présent traité d*alliance, ils 
« le pourront, mais d'un consentement mutuel. 

« Ont juré : s 

(Suivent les noms.) 

I 18 



274 HISTOIRE D'ALCIBIADEé 

liées. Laçédémone était de celles-là. Nicias et ses par- 
tisans commirent une grande faute en poussant le peu- 
ple à la conclusion de ce traité d'alliance. La trêve de 
cinquante ans aurait pu durer si les Athéniens s'en 
étaient tenus à la neutralité. Au contraire, l'alliance 
avec Sparte devait bientôt faire reprendre les armes à 
la Grèce entière. 



LIVRE DEUXIÈME 



421-415 Av. J. G 



LIVRE DEUXIÈME 



421-415 At. J. g. 



CHAPITRE PREMIER. 



État des esprits à Athènes après la paix de Nîcias. -> Alcibiade 
succède à Kléon comme chef da parti démocratique. — Pais- 
sance d'Alcibiade sur le peuple. — Craintes inspirées aux cités 
doriennes de la Grèce par Talliance de Sparte et. d'Athènes. 
^ Contre-ligue péloponnésienne (421 av. J. G.)* — La diplo- 
matie grecque. — Inexécution des traités par les Spartiates. 
— Irritation des Athéniens. — Ambassade simultanée des 
Spartiates et des Argiens à Athènes. — Stratagème d'Alci- 
biade. — Confusion des députés lacédémoniens à l'Assemblée 
du Pnyx. — Échec du parti de Nicias. — Conclusion de l'ai* 
liance argienne (420). 



La paix avec Sparte comblait la suprême ambition de 
Nicias ^ On lui attribuait tout Thonneur du traité; 
et ses nombreux partisans qui n'avaient plus que son 

1. Thucydide, Y, 16. PluUrqua, Niciat, VIII, IX. 



S78 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

nom & la bouche, allaient jusqu'à prétendis qu'il était 
aimé des Dieux, et que c'était grâce à l'assistance di- 
vine qu'il avait conclu la paix^ Enfin, la paix s'appelait 
le Nikieion^ c'est-à-dire l'œuvre de Nicias*. Non-seule- 
ment ce traité couronnait glorieusement la noble 
existence de Nicias passée dans les combats ; il lui as- 
surait encore le repos et le maintien intact de sa 
réputation de grand capitaine : la cessation des hosti- 
lités devait empêcher tout nouveau stratège de se pro- 
duire, de rivaliser avec lui, et de l'égaler ou de le 
surpasser. Était-ce pressentiment du sort funeste que 
lui réservaient les armes, le plus vif désir de cet homme 
de guerre était de ne plus faire la guerre '• 

Mais dans les fluctuations de la politique, ce qui ré- 
jouit les uns désespère les autres. A côté de Nicias, 
déjà âgé, dont toutes les ambitions étalent réalisées et 
dont la paix assurait le repos, il y avait Alcibiade qui 
atteignait en ce moment même l'âge de la vie politi- 
que, dont aucune ambition n'était assouvie , et que la 



1. Plutarque, Nicias, IX. Cf. Thucydide, V, 16. 

2. Plutarque, Nieùu, IX. — La postérité a ratifié ce jugement. 
L'histoire appelle encore cotte paix la Paix de Nicias. 

3. Thucydide, V, 16. Cf. Plutarque, Nicicut, Vlll, IX. — Le témoi- 
gnage de Thucydide que l'on pourrait cependant accuser de partialité 
en faveur de Nicias, est bien positif sur les motifs qui déterminèrent c% 
stratège à faire conclure la paix. 



ATHÈNES APRis LA PAIX DE tfiGIAS. 279 

paix condamnait à l'inaction ^ A côté des pentakosio- 
médîmes et des chevaliers, ruinés par les dépenses 
triérarchiques , à côté de la population suburbaine, 
agriculteurs, pâtres, mineurs, que les invasions pé- 

■ 

riodiques des Péloponnésiens forçaient d'abandonner 
terres, troupeaux, travaux, et de venir camper mi- 
sérablement dans les rues de la cité, et qui tous 
étaient très-satisfaits de la paix, il y avait les pau- 
vres et les artisans de la ville et des ports, ouvriers 
employés à la construction des navires, fabricants d'ar- 
mes et d'effets militaires*, oisifii vivant de la paye de 
l'Assemblée * et des dikastérias , qui regrettaient les 
jours agités de la guerre^ La ville n'avait pas autant 
souffert des hostilités que les campagnes ; elle ne ressen- 
tait pas aussi vivement que celles-ci les bienfaits de la 
paix. Quoique cette classe du peuple fût moins nom- 
breuse que les populations suburbaines, composée en 
miyorité d'orateurs, de meneurs, de politiques de 

1. Cf. Thucydide, V, 16; Plutarque, Nicias, \ïl, IX; Àkibiad,, XIII, 
XTV. 

. 2. n y ayait aussi à Athènes d*aatres corps d'état moins directement 
intéressés, c'est vrai, à la reprise des. hostilités, mais doot la guerre 
n'entravât pourtant pas le commerce. 

3. La guerre multipliait les Assemblées du Puyi; la paix au con- 
traire les réduisait à peu près au nombre réglementaire. 

4. Cf. Aristophane, Acham, v. 180, sq.; 1021-1095; PodP.T. 4&5-610, 
1095-1165; Plutarque, iftetof, IX. 



280 HISTOIRE d'ALCIBIADE. 

carrefour, et de gens alors sans travail, elle était plus 
active et plus puissante. Dans la république d'Athènes, 
comme dans tous les Ëtats antiques et modernes, la cité 
a toujours fini par imposer sa volonté aux campagnes. 

L'ancien parti de Kléon, un instant démembré et 
vaincu à cause de la mort de son chef, se reforma donc 
et mit à sa tête Alcibiade, dont les opinions démocra- 
tiques étaient déjà notoirement connues '. Le fils de 
Kltnias était admirablement doué pour hériter du pou- 
voir de Kléon et pour se concilier Tafiection des masses. 
Non moins habile, non moins expérimenté dans les 
choses politiques que le démagogue tombé à Amphi- 
polis, Alcibiade possédait des vertus et des qualités 
qui manquaient entièrement à Kléon, ou qui n'exis- 
taient chez lui qu'à un degré inférieur : la beauté, la 
grâce et la magnificence, la valeur et l'éloquence. 

La grande éloquence d' Alcibiade est attestée à l'u- 
nanimité par les auteurs contemporains ou posté- 
rieurs ^ «Alcibiade, dit Démosthène, passait pour 
a le plus grand de tous les orateurs. » Au livre De 

1. Cf. Aristophane, Ac/iam., v. 716; Thucydide, X, 43, VI, 89; Plu- 
tarqiie, Alcibiad., XIV ; NiciaSy tX, X. 

2. Démosthène, C, Mid. 145, et cité par Plutarque, Alcibiad., X; 
Plutarque,AIct5i(uI., I, X,etdeFtrt.;Théophraste, cité par Plutarque, 
Alcibiad. y X; Cornélius Nepos, Alcibiad, , I; Théopompe et Timée, 
cités par Cornélius Nepos, ibid.; Gicéron, de Orator., II, 93. 



ALCIBUDK SirCCâDB A KLÉON. 281 

TOrateur^ Gicéron place Alcibiade comme mattre dans 
Tart de la parole sur la môme ligne que Périclès. Il 
sgoute que le caractère de l'éloquence de ces deux hom- 
mes illustres était « la concision, la simplicité, la pré- 
« cision, et l'abondance des idées plutôt que des mots^ « 
Selon Théophraste', « Alcibiade était le premier des 
« orateurs pour concevoir et pour juger ce qui conve- 
« nait à son sujet ^ » Plutarque rend à Alcibiade le 
même témoignage *. Après ce bel éloge, Théophraste^ 
fait quelques réserves : < Seulement, dit-il, les mots et 
c les termes propres à exprimer ses pensées ne se pré- 
« sentant pas toujours facilement à son esprit, Alci- 
a biade hésitait souvent, s'arrêtait quelquefois au mi- 
« lieu d'une période ou répétait les derniers mots qu'il 
« venait de prononcer, afin de trouver ceux qu'il devait 

1 Kal Xé^civ 226x81 nàvTuv, <S>c çoatv elvoci fieivoT^Toç. Démos- 

thène. C. Jftd., 145. — Démosthène jugeait l'éloquence d'Alcibiade 
d'après le témoignage des historiens contemporains de celui-ci et 
peut-être de quelques ?ieillards qui avaient pu dans leur première 
jeunesse entendre à la tribune le fils de Rllnias. 

2. ErarU (Pericles cttque Alcibiades) subtiles, ocutt, hretes, sentent 
His magis quam verhis abundantes* Cicéron^ de Orat.f II, 95. — 
Comme Démosthène, c'était d'après l'autorité d'écrivains dont les écrits 
sont aujourd'hui perdus, que Gicéron jugeait et dépeignait si bien Té- 
loquence d'Alcibiade. 

3. £6pcTv |ièv tjv rà 5iovTa xal voi^aai icàvTov UttMwtaxoç à 'AXxi- 
6(a8Tic. — Théophraste, cité par Plutarque, Alcibiad. , I. 

4. Plutarque, de Virtut. 



282 HISTOIRE d'aLGIBIADS. 

c dire ensuite ^ * II paraît aussi qu'Alcibiade, comme le 
grand Démosthène, se troublait quelqxiefois lorsqu'il 
parlait en public, et qu'il grasseyait un peu^ Mais ce 
défaut de prononciation « était chez lui un charm% de 
« plus qui donnait à ses discours une grftce naturelle 
c et entraînante' ». Les poètes comiques le raillaient 
plaisamment sur la scène de ce grasseyement, qui lui 
faisait prononcer les r comme les l ^ nouvelle simili- 
tude avec Démosthène. Enfin, l'impartial Cornélius Né- 
pos, qui jugeait Alcibiade d'après le témoignage pres- 
que contemporain des historiens, Théopompe et Timée *, 
dit « qu'il était un orateur des plus puissants, et que la 
< séduction de sa physionomie et de ses discours était 
ce telle que nul ne pouvait lutter avec lui*. » Alcibiade 
n'avait pas que l'éloquence. Cet homme tout moderne 
avait encore ce que l'on appelle aujourd'hui l'eipril, 

1. Théophraste, cité par Plutarque^ AldMod., I, — Cf. Plutaïqne, 

2. Plutarque, de Ftrtta.; Akibiod.^ I. Cf. Aristophane, Fesp., 
T. 42-45. 

3. Pluûurque, ^I<;tMad., X. 

4. Aristophane, Feip., y. 42-45 ; Archippos, cité par Plutarque, ilcî- 
btod., I. 

5. Cornélius Nepos, Xlctl^tad. ^ XI. 

6. DtltfcrtM, MX tn pnmtf ^iAvnAjo valerer; et farUa vraX tamn^enàor 
Ho oris atque orationU, ul nefno et dicendo posset resisiere. Corné- 
lius Nepos, Alctlmid,, I. 



ALCIBUDE SUCCÈDE A KLÉON. 383 

c'est-à-dire, Tà-propos, la repartie, le mot^ ; ces carac- 
tères qui coDstitaent principalement Tesprit parisien et 
qui formaient aussi Tatticisme, le sel attique. L'Arct- 
xtfffjuS; d'Aristophane se r^ttrouve dans les farces du Pa- 
lais-Royal, comme dans les comédies du vieux réper- 
toire du Théâtre-Français. 

Faut-il parler de la valeur d'AlcibiadeT Encore pres- 
que enfant, il disait préférer la mort à la privation du 
courage *. Lors de la paix de Nicias, il avait déjà fait 
brillamment ses preuves au combat de Potidée , où il 
avait été blessé et à la bataille de Uélion. L'avenir lui 
réservait des occasions innombrables de déployer son 
courage, et il devait mourir en héros. 

Pour sa beauté, tous les auteurs la vantent à l'envi, ^ 
et les marbres du Vatican, du Gapitole et du Musée de 
Naples confirment les témoignages écrits ' . 

Ces qualités naturelles ou acquises, l'habileté, la 
science politique, l'éloquence, le courage et la beauté, 

1. Cf. ?\vLiatqm,Aleibiad.^ II, IX, XVII, XXI, et ApopfUheg. Reg. et 
Duc. , IV. 

2 Platon, iVtm. Aleihiad,, p. 115. 

3. Cf. Xénophon, Memorab,, 1, 2 ; Platon, Prtm. Akibiad., pt 104; 
Fragm. Comic, Grœc, (édit. Didot), p. 725; Plutarque, Alcibiad.f î; 
Athénée, Xlil, 9; Cornélius Nepos, Alcibiad.y î; Justin, V, 1 ; Maxime 
de Tyr, Dissertât. XXIV; saint Clément d'Alexandrie, AdmonU, ad 
GerU.y p. 35. — On a vu au chapitre IV; p. 220 sq., la description des 
bustes d'Âlcibiade. 



284 HISTOIRE d'âLCIBIADE. 

étaient étayées chez Alcibiade sur deux grandes forces : 
un nom illustre et une immense fortune. L'inconsé- 
quence est le propre des hommes. Les citoyens les 
plus anti-arîstocratiques de la république riaient à 
pleine goi^e aux scènes des comédies d'Aristophane, 
où le poëte bafouait le corroyeur Kléon, le marchand 
de bœufs Lysikiès et le lampiste Hyperbolos. Autant les 
ochlocrates haïssent la noblesse et affectent de la mé- 
priser, autant ils s'enorgueillissent de voir un noble 
abandonner le parti où la naissance l'a placé et sa- 
crifier sa position et ses avantages acquis à l'espoir 
ncertain de faire triompher la cause populaire. Uq 
aristocrate qui se fait démagogue conquiert par là 
même les sympathies de la plèbe. Ce que quelques- 
uns appelleraient une forfaiture lui devient un titre 
de gloire. A Athènes cependant, l'inconséquence de 
la démocratie était moins étrange qu'elle ne le paraît. 
Pour les Athéniens, au cœur desquels l'amour de la pa- 
trie était si profondément ancré, tous les grands noms 
rappelaient les fastes de leur histoire. Chez les mo- 
dernes, les vieux noms évoquent fatalement les an- 
goisses de la féodalité ; chez les Athéniens , ils 
n'évoquaient que les gloires de la cité d'Athènes. De 
plus, la race des Alcméonides, dont descendait Alcibiade 
comme Périclès, était chère au peuple. Kllsthènes, 



ALCIBIADE SUCCÈDE A CLÉON. 285 

le réformateur, le véritable fondateur de la démocratie 
athénienne, était un Alcméonide. De nos jours, celui 
qui porterait le nom de Desmoulins ou de Danton, 
serait accueilli par un certain parti avec un enthou- 
siasme égal à celui que recevrait dans le parti opposé 
un Grillon, un Louvois ou un La Rochejacquelein. D'un 
cdté, noblesse républicaine ; de l'autre, noblesse mo- 
narchique. Le fond du sentiment reste le même. La 
forme seule change. 

Les thètes d'Athènes ne descendirent jamais au degré 
de corruption des plébéiens de Rome, qui aux derniers 
temps de la république vendaient ouvertement leur 
vote. Hais la fortune d'Âlcibiade n'en était pas 
moins un puissant moyen d'action sur la multitude. Al- 
cibiade le savait, et il mettait ses richessses au service de 
son ambition. Il ne ménageait pas son patrimoine quand 
l'État lui imposait l'équipementd'une trirème ou lui con- 
fiait l'organisation d'une chorégie, d'une gymnasiar- 
chie, d'une hastiasis. Alcibiade s'acquittait de ces dis- 
pendieuses liturgies, qui désespéraient la classe des 
riches, avec une magnificence sans exemple ^ < Si bien, 
« dit Isocrate, que les citoyens qui n'ont été surpassés 
< que par lui dans l'exercice de ces charges en prennent 

1. Plutarque, AWWod., XI, XVI; Isocrate, de Big., XIV. Cf. Thu- 
cydide, VI, 16. 



286 HISTOIRE d'ALCIBIADE. 

< prétexte pour se glorifiera » Les nombreux chevaux 
qu'il élevait pour la course olympique, et qui de- 
vaient donner la victoire, flattaient aussi beaucoup Ta- 
mour-propre des Athéniens '• Quelquefois enfin, Aid- 
biade agissait plus directement sur chacun en particu- 
lier par ses largesses au peuple'. Un jour qu'il passait 
sur l'agora, il vit un grand attroupement occupé à rece- 
voir l'argent d'une distribution publique. II s'avança et 
donna au magistrat, pour augmenter le total, une 
somme considérable qu'il avait sur lui\ « Ceci, dit Plu- 
« tarque, se passait justement quelques jours avantl'en- 
« trée d' Alcibiade aux affaires. * La place entière retentit 
d'acclamations. A ce bruit, une caille apprivoisée qu' Al- 
cibiade, selon la mode des jeunes élégants du temps, 
portait sous son pallium de pourpre, s'envola. Les 
Athéniens en grand nombre coururent après l'oiseau 
pour lerendre à Alcibiade; l'un d'eux, un pilote nommé 
Antiokhos , attrappa lâ caille et la rapporta & son maî- 
tre. Alcibiade. en fut si heureux qu'il voua une vive 
affection à cet homme ^ 

1. ... ôffO'ot (fcèv sv SesorépcAÇ ixtCvov XtiTovp^aovrtc i% t6vtt*v oçd^ 
te^oOc èYxttii.idiaou9iv... Isocrate, de Big,, XIV. 

2. Plutarque»AIctlmMf.,XI; Isocrate, de £t^., XIV; Thucydide, VI, 16. 

3. Plutarque, ÀleUnad., X, XVI. 

4. Plataïque, Àkibiad., X; Cf. XVIi 

6. Plutarque, Alcibiad., X. — Dans un autre ouvrage, Plutarqua 



AGITATIOn DAMS L£ PÉLOPONNÈSB, 287 

Aussi magnifique dans ses dépenses personnelles, 
Alcibiade n'était pas moins généreux quand il s'agis- 
sait des deniers de l'État. Ce fut sur sa motio|i que 
l'Assemblée décréta qu'en récompense des services 
rendus à Athènes par le grand Aristide, son fils Lysi- 
makhos, pauvre conune lui, recevrait cent mines d'ar- 
gent % deux cents plèthres de terrain en Eubée, dont la 
moitié plantée d'arbres, et en outre quatre drachmes 
par jour, sa vie durant K 

Par droit de naissance conune par droit de conquête, 
Alcibiade se trouvait donc peu de temps après la paix 
le chef du parti démocratique et anti-laconien. Ce 
parti se grossissait à chaque nouvelle agitation des 
£tats du Péloponnèse, à chaque nouvelle infraction aux 
traités que commettait Lacédémone. Bientôt, la dé* 
loyauté des Spartiates, l'attitude des Argiens, des Corin- 
thiens et des Béotiens, les intrigues d' Alcibiade et la 
complaisance aveugle de Nidas pour les Lacédémo- 
niens allaient le rendre triomphant. ^ 

Nicias en poussant l'Assemblée à décréter le traité 

raconte incidemment l'histoire de la caille ; mais il prétend que ce fut 
lorsque Aldbiade haranguait le peuple au Pnyx que Toiseau s'envola 
de dessous son manteau (Prxcep. poîitic). Cette contradiction n'est 
pas bien grave; mais la première version est assurément plus vrai- 
semblable. 

1. Huit mille et quelques cents jDraDcs. 

2. Démosthène, C. LepHni, 95. 



288 HISTOIRE D'ALCIBIADE. 

d'alliance avec Sparte S avait ci^u consolider la paix; 
c'était en activer la rupture. Les Spartiates, en concluant 
ce traité, avaient espéré calmer l'agitation du Pélo- 
ponnèse; c'était la porter au paroxysme. 

A la nouvelle de l'alliance sparto-athénienne , tous 
les États du Péloponnèse crurent que cette ligue était 
formée dans le but d'asservir la Grèce entière *. Si, en 
effet, Sparte , la plus puissante cité contineotale , et 
Athènes, la plus puissante cité maritime, avaient été 
sérieusement unies, elles auraient sans peine soumis la 
Grèce entière à leur domination. Mais une alliance en* 
tre Sparte et Athènes n'avait aucune chance de durée. 
La race, l'esprit, les formes gouvernementales si con- 
traires des deux États s'y opposaient absolument. Au 
premier jour, les Spartiates eussent rompu l'alliance 
au profit d'une cité dorienne; les Athéniens pour ne 
pas laisser imposer à un état démocratique les lois oli- 
garchiques de Sparte. La crainte de perdre leur indé- 
pendance exagéra donc aux Peloponnésiens les préten- 
dus périls dont les menaçait le second traité de Nicias. 

Quoi qu'il en fût, à l'instigation des Argiens qui espé- 
raient ainsi arracher aux Lacédémoniens la prépondé- 
rance sur la Péninsule, les cités du Péloponnèse prirent 

1. Platarque, Kieias, X. Cf. ThucydMe, V, 22. 

2. Diodore de Sicile, xn, 75 ; Thucydide, V, 27. 



CONTRE-UGUE PéLOPONNÉSISNNB. 289 

toutes les mesures nécessaires pour garantir leur au- 
tonomie ^ Ârgos élut douze citoyens munis de pleins 
pouvoirs pour conclure avec tous les États qui le 
solliciteraient une contre-ligue contre la ligue sparto- 
athénienne^. Durant près d'un an et demi, des pre- 
miers jours du printemps de 421 au milieu de l'été 
de 420, ce ne fut dans toutes les cités de la Hellade 
qu'allées, venues et conférences de députés argiens, co- 
rinthiens, lacédémoniens, athéniens, béotiens, éléens; 
ceux-ci proposant l'alliance, ceux-là la repoussant ; les 
uns employant tous leurs efforts à la faire conclure, les 
autres, à en empêcher la ratification; d'autres enfin 
se plaignant de l'inexécution des traités'. Les Manti-r 
néens et leurs sujets ou tributaires jfurent les pre- 
miers à adhérer à la coalition;. les Éléens, puis les 
Corinthiens et les Ghalcidéens du littoral de la Thrace, 
entrèrent ensuite dans la confédération argienne^ Mal- 
gré les avances des Corinthiens et des Argiens, les Mé- 
gariens et les Béotiens ne voulurent pas s'engager. 
Quoiqu'ils n'eussent point ratifié les deux traités entre 

1. Thucydide, V, 27, 28. Cf. Diodore de Sicile, XU, 75; Plutarque, 
Nieiag, X. 

2. Thucydide, V, 28. 

3. Thucydide, V, 25, 27, 28-32, 35-48. Cî» Diodore de Sicile, XU, 
74-77. 

4. Thucydide, V, 29, 31. Cf. Diodore, XII, 75. 

I 19 



S90 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

Lacédémone et Athènes^ et malgré le ressentiment qu'ils 
avaient contre Sparte d'avoir traité sans leur assenti- 
ment> ils gardaient à cette dernière cité une certaine 
sympathie. L'oligarchie de Sparte était plus conforme 
à leurs propres lois que la démocratie argienneS 

Abusés par Nicias sur la fidélité des Spartiates à rem- 
plir les engagements ^, les Athéniens ne s'inquiétaient 
pas beaucoup de cette contre-ligue ; d'autant plus que 
la coalition, étant en majeure partie composée de 
Péloponnésiens , menaçait plus directement Lacédé- 
mone qu'Athènes. Les Spartiates au contraire s'en 
troublaient fort. Après avoir vainement tenté d'engager 
leurs alliés, les Corinthiens et les Ghalcidéens,à ne pas 
conclure l'alliance argienne', ils concevaient le projet, 
au mépris de la foi jurée aux Athéniens, de profiter de 
cette alliance qu'ils n'avaient pu empêcher. Dans ce 
perfide dessein, ils conseillèrent à des députés corin- 
thiens et béotiens, alors présents à Lacédémone, de se 
mettre d'accord et d'entratner la Béotie dans la ligue 
argienne, afin de forcer ensuite les Argiens à contracter 
alliance avec Sparte. Ils ajoutaient que, eux, Spartiates, 
ils préféraient une rupture avec Athènes qu'un conflit 



1. Thucydide, V, 31,32. 

2. Plutarque, Nicias, X, Àleihiad,, XV; 

3. Thucydide, V> 30. 



INEXÉCUTION DES TRAITÉS. 



291 



avec Argos ; car ils avaient toujours eu pour principe 
de rechercher la sympathie d'Ârgos et de combattre la 
prépondérance d'Athènes ^ Les Béotarques chargés de 
cette mission négligèrent^ dans la proposition d'alliance 
avec Argos qu'ils exposèrent devant le Conseil Souve- 
rain de Béotie, de mentionner que cette alliance au- 
rait l'approbation de Lacédémone. Cette omission 
maladroite fit échouer ce projet* qui aurait eu pour 
résultat d'écraser Athènes avec les forces coalisées 
de toute la Grèce continentale, Lacédémoniens, Argiens, 
HantinéenSy Corinthiens, Hégariens, Béotiens» Ghalci- 
déensy Éléens '• 

Les Spartiates ne faisaient pas moins preuve de mau- 
vaise foi envers les Athéniens dans leurs rapports di- 
rects avec eux, au sujet de la rétrocession des places, 
que dans leurs déloyales négociations avec leurs enne- 
mis de Corinthe et de Thèbes. Désignés par le sort pour 



1. Thucydide^ V, 36. — « Eq même temps, dit Thucydide, les La- 
• cédémoniens demandèrent aux Béotiens de leur remettre Panakton, 
« afin de l'échanger contre Pylos, ce qui rendrait fhu facile la 
« yuerre avec Athènes, » Certes ces paroles sont bien catégoriques et 
montrent combien les Spartiates attachaient peu d'importance au dou- 
ble traité de paix et d'alliance qu'ils avaient conclu quelques mois 
auparavant avec Athènes* 

2. Thucydide, V, 37, 38, 

3. CL Thucydide^ V> 29^ 31, 37. 



292 HISTOIRE D'ALCIBIABE. 

commencer les échanges S ils n'avaient encore restitué 
ni le fort de Panakton, ni la ville d'Amphipolis, ni les 
prisonniers athéniens^. Et les Athéniens, par la faiblesse 
de Nicias, avaient rendu ces fameux hoplites pris à 
Sphactérie, dont la captivité avait en partie amené 
Sparte à conaposition'. Les Lacédémoniens s'excusaient 
en alléguant que ces places étaient occupées par les 
Béotiens et les Thraces qui n'avaient pas ratifié les 
traités, et qu'il ne dépendait pas d'eux, Lacédémo- 
niens, d'en faire la remise^. Mais , aux termes mêmes 
du second traité, les Spartiates devaient s'unir aux 
Athéniens pour contraindre les cités qui se refuse- 
raient à exécuter le premier. Les parties contractantes 
avaient même fixé verbalement un terme, passé le- 
quel ceux qui n'auraient pas acquiescé à l'alliance 
seraient considérés comme ennemis par les deux cités*. 
Le mauvais vouloir des alliés d'Athènes était mani- 
feste. Les Athéniens mis sur le qui vive par Alcibiade, 

1. Thucydide, V, 35; Plutarquc, iVîctas, X. 

2. Thucydide, V, 35, 39. — Les Spartiates avaient rendu les quel- 
ques Athéniens qu'ils détenaient, mais non ceux qui étaient au pou- 
voir des Béotiens et des Chalcidéens du littoral de la Thrace. Cf. Thu- 
cydide, V,21. 

3. Plutarque, iViaew, X, Aldbiad,, XIV. Cf. Thucydide, IV, UT, V, 
18, 35. 

4. Thucydide, V, 35. Cf. V, 17, 21, 36. 

5. Thucydide, V, 35. Cf. Plutarque, Nicitu, X,Âlctlnad., XIV. 



INEXECUTION DES TRAITÉS. 293 

plas dainroyant que ses concitoyens, commencèrent 
à douter de la loyauté des Lacédémoniens. Malgré 
les instances de ces derniers, vivement appuyées par 
Nicias, ils ne voulurent pas faire une nouvelle conces- 
sion en restituant Pylos^ 

Alors, les Spartiates espérant recouvrer Pylos si Pa- 
nakton était rendu aux Athéniens, demandèrent instam- 
ment aux Béotiens de livrer cette place. Les Béotiens 
s'y réinsèrent, à moins que les Lacédémoniens ne con- 
sentissent à conclure avec eux une alliance particulière, 
comma ils l'avaient fait avec Athènes. Dans leur désir 
de ravoir Panakton, afin de l'échanger contre Pylos, 
les Lacédémoniens conclurent l'alliance. C'était une 
nouvelle violation du traité de Nicias, où il était sti- 
pulé que l'un ou l'autre des deux États ne pourrait 
contracter d'alliance que d'un commun accord. De 
plus, au lieu de remettre Panakton aux Athéniens, les 
députés lacédémoniens se bornèrent à leur annoncer 
que ce fort était complètement démantelé^. C'était se 
jouer d'Athènes. 

Pendant que ceci se passait en Attique et en Béotie, 
les Argiens qui craignaient de se trouver isolés si leurs 
alliés, à l'exemple des Béotiens ^ passaient du côté de 

1. Thucydide, V, 39. Cf. V. 36. 

2. Thucydide, V, 39, 40, 42. Cf. V, 36, 



294 msToiRE d'alcibiade. 

Sparte, et les Lacédémoniens qui voulaient à tout prix, 
sans se soucier de leurs engagements antérieurs avec 
Athènes, se concilier les Ai^iens, négociaient la con- 
clusion d'un traité d'alliance*. 

Le démantèlement de Panakton avait porté à l'exas- 
pération l'irritation des Athéniens contre la mau- 
vaise foi de Sparte '• Excités par Alcibiade, ils se 
plaignaient hautement et avec mille menaces des La- 
cédémoniens; ils accusaient Nicias, leur aveugle protec- 
teur, d'être de complicité dans leurs manœuvres'. On loi 
reprochait de n'avoir pas voulu, comme stratège, pren- 
dre les Spartiates bloqués à Sphactérie, et d'avoir 
laissé cet honneur à Rléon ; d'avoir ensuite poussé le 
Peuple à rendre les prisonniers aux Lacédémoniens, 
avant que ceux-ci n'eussent exécuté les principales 
clauses du traité. On ajoutait que récemment il n'avait 
pas usé de son influence sur les Spartiates pour les 
empêcher de conclure l'alliance béotienne, i l'insa 
d'Athènes, tandis qu'il ne laissait, sans l'assentiment 
de Lacédémone, aucun État s'allier aux Athéniens \ 
Ces imputations quoique exagérées par l'esprit de parti 

1. Thucydide, V, 40, 41. 
. Plutarque, Nieias, X, Aktbiad,, XIV; Thucydide, V, 42. 

3. Plutarque, Àlcibiad., XIV; Nicias, X. 

4. Plutorque, Alcibiad,, XIV; Nicias ^X. Cf. Thucydide, V, 41, 
42,43. 



AMBASSADES A ATHÈNES. 295 

avaient leur sujet. Nicias en était même fort troublé 
et craignait de passer en jugements Nul doute que si 
Kléon eût été encore vivant, le démagogue n'eût pro- 
fité de cette occasion pour traduire son adversaire de- 
yant les dikastes. Ce fut à la modération relative d'Al- 
cibiade, auquel il répugnait d'employer les odieuses 
armes politiques de Kléon, que Nicias dut d'échapper 
à la colère de ses concitoyens. 

Sur ces entrefaites, Alcibiade fut personnellement in- 
formé, par des amis qu'il avait à Argos, de la négo- 
ciation d'une alliance entre les Argiens et les Spartia- 
tes ^ n jugea qae grftce à l'extrême irritation du peuple 
contre la déloyauté des Lacédémoniens et à l'impopula- 
rité actuelle de Nicias, le moment était propice pour 
rompre ouvertement avec Sparte. Il fît donc dire aux 
principaux chefs du parti anti-laconien d'Argos d'en- 
voyer au plus tét des députés à Athènes , pour proposer 
une alliance qui serait presque certainement agréée ^. 
Les Argiens, dont les sympathies étaient bien plutôt 
pour Athènes que pour Lacédémone et qui n'avaient 
songé à l'alliance Spartiate que dans la crainte de voir 
une semblable proposition refusée par les Athéniens, 
s'empressèrent, sur le message d'Aldbiade, de dépêcher 

1. Plutarque, Alcibiad,, XIV; Nicias ^ X. 

2. Thucydide, V, 43; Plutarque, ÀlciMad., XIV; Nicias, X. 



296 HISTOIRE d'aLCIBUDE. 

à Athènes une députation, à laquelle s'adjoignirent des 
envoyés mantinéens et éléens^ De leur côté, les Spar- 
tiates inquiets de ne pas être instruits de la ratification 
du traité d'alliance avec les Argiens pressentirent que 
ceux-ci s'étaient tournés vers les Athéniens. Us en- 
voyèrent en toute hâte à Athènes trois ambassadeurs, 
chargés de justifier la conduite de Sparte et munis de 
pleins pouvoirs pour terminer le différend'. C'était une 
occasion de gagner du temps et à réclamer à nou- 
veau la restitution de Pylos. 

Les envoyés d'Argos et les députés de Lacédémone 
arrivèrent le même jour. Les députés Spartiates fu- 
rent entendus les premiers*. On sait que les ambassa- 
deurs nationaux ou étrangers devaient avant de faire 
connaître à l'Assemblée l'objet ou le résultat de leur 
mission, l'exposer préalablement aux sénateurs probou- 
létiques (délibérant d'avance) du Conseil des Cinq- 
Cents*. Les Spartiates furent introduits dans le Sénat. 
Ils justifièrent spécieusement leurs innombrables in- 
fractions aux traités de Nicias, entre autres leur alliance 

1. Thucydide, V, 44; Plutarque, Alctbtod., XIV, Nieias, X. Cf. Thu- 
cydide, V, 40,41. 

2. Thucydide, V, 44; Plutarque, Alcihiad., XIV, Nieias, X. Cf. 
Thucydide, V, 40, 41. 

3. Thucydide, V, 45; Plutarque, Aleibiad.,XÎV, Nicias, X. 

4. Voir rintroducUon, p. 32. 



AlfBASSADES A ATHÈNES. 297 

avec les Béotiens, qu'ils représentèrent comme sans 
danger pour Athènes. Ils ajoutèrent qu'ils avaient pleins 
pouvoirs pour tout pacifier à des conditions justes et 
raisonnables ^ Mais ils ne dirent point que ces condi- 
tions étaient qu'Athènes accorderait tout et que Sparte 
n'accorderait rien*. Séduits par le langage des Lacédé- 
moniensy auquel le laconisme et la rudesse donnaient 
un caractère dé franchise qui dissimulait admirablement 
la fourberie et inspirait toute confiance , les sénateurs 
agréèrent leurs propositions. Ils firent même espérer 
aux ambassadeurs qu'elles seraient agréées de même 
par l'Assemblée, qu'ils convoquèrent à cet effet pour 
le jour suivant'. 

Sauf de rares exceptions, les séances du Conseil des 
Cinq-Cents étaient publiques* ; mais comme les délibé- 
rations y étaient bien moins animées qu'à l'Assemblée, 
et que naturellement aucune rémunération n'était al- 

1. Thucydide, V, 44, 45, Plutarque, AUibiad., XIV; Nieias, X. Cf. 
Diodore de Sicile, XII, 77. 

2. Les Spartiates le prouvèrent bien, quelques jours plus tard, lors 
de la mission sans résultat de Nicias à Lacédémone. Voir Thucydide, 
y, 46; Plutarque, Nicias, X. 

3. Plutarque, Alcibtade, XIV, Nicias, X. Cf. Thucydide, V, 45. — 
C'était le droit du Sénat de convoquer le Peuple en assemblée extra- 
ordinaire (xaTax>Y)aCa) quand il y avait urgence à régler quelque af- 
faire. 

4. Cf. Démosthéne, De fais, leg., 18; Platon, Meneûcen., p. 234; An- 
docide, De reditu suo, 19. 



298 HISTOIRE d'aLCIBIADE. 

louée aux assistants non sénateurs, un très-petit nom- 
bre d'Athéniens profitaient de cette publicité. On ne 
voyait au Palais du Sénat que les citoyens directement 
intéressés à la discussion. Dans cette circonstance , 
Alcibiade n'avait eu garde de manquer la séance du 
Conseil . Les paroles des Spartiates et l'accueil favorable 
qu'y firent les sénateurs Tinquiétèrent. Il craignit que 
la bonne foi apparente des Lacédémoniens ne produisit 
la même impression sur l'Assemblée que sur le Sénat, 
et ne fit rejeter l'alliance d'Argos. Il imagina de 
tendre un piège aux ambassadeurs*. A leur sortie 
du Conseil, il les aborda, et, feignant de se ranger de 
leur parti, il leur dit : « Vous ignorez sans doute que 
« le Sénat se montre toujours modéré et facile envers 
c ceux qui traitent avec lui ; et que le Peuple, naturel- 
c lement plus hautain, exagère toujours ses préten- 
« tions ? Si vous dites à l'Assemblée, que vous avez pleins 
c pouvoirs pour traiter , les Atbéniens prendront un 
« ton de maître et vous forceront de leur accorder tout 
« ce qu'ils vous demanderont. Voulez-vous qu'ils se mon- 
« trent équitables et qu'ils ne vous contraignent pas à 
« leur rien céder contre votre gré ? alors agissez avec 
c moins de franchise : tout en faisant de justes propo* 

I. Thucydide, V, 45. Plutarque, Àlctbiade, XIV; Nieias, X. — Les 
récits de Thucydide et de Plutarque sont absolument conformes. 



STRATAGÈME D'aLCIBIADE. 299 

« sitioDS, dissimulez vos pleins pouvoirs ^ » Alcibiade 
ajoutait que si les Spartiates parlaient ainsi, il s'enga- 
geait à les appuyer de tout son crédit, et qu'il se faisait 
fort de terminer les différends et d'obtenir de l'Assemblée 
la restitution de Pylos ^. Ces discours spécieux et ces pro- 
messes, qu'il ne craignit pas de confirmer par le ser- 
ment, inspirèrent la plus grande confiance aux dépu- 
tés. Ds allèrent même jusqu'à s'éloigner de Nicias et 
à considérer Alcibiade comme un homme extraordi- 
naire» à cause de son habileté politique et de sa profonde 
connaissance de l'esprit des Athéniens *. 

Le lendemain, dès que les proxènes eurent intro- 
duit les envoyés de Sparte dans TEkklésia, Alcibiade 
monta à la tribune et leur demanda, avec une aménité 
fort bien jouée, d'exposer au Peuple la mission dont ils 
étaient chargés^. Ceux-ci suivirent très-exactement le 
conseil d' Alcibiade : ils répondirent qu'ils venaient faire 
aux Athéniens des propositions pour régler les ques- 
tions en litige, mais qu'ils n'étaient autorisés à rien 
conclure ^ Aussitôt Alcibiade simule un emportement 

1. Plutarqae, Alcibiade, XIV; Nicias y X, Cf. Thucydide, V. 45. 

2. Thucydide, V, 45; Plutarque,iilctMa(i., XIV ; Nicias, X. 

3. Plutarque, iletbîad., XIV; Cf. Thucydide, V, 45, et Plutarque, 
NiciaSyX. 

4. Plutarque, Akibiad., XIV; Nicias, X. Cf. Thucydide, V, 45. 

5. Thucydide, V, 45; Plutarque, Alâhiad., XIV; Nicias, X. 



300 HISTOIRE D'aLOBIADE. 

subit. Il les interpelle durement sur leur conduite 
fourbe, prend les sénateurs à témoin et conseille impé- 
rieusement à l'Assemblée de n'avoir aucune confiance 
« en des hommes qui mentent d'une façon aussi écla- 
« tante, et qui d'un instant à l'autre disent le oui et 
« le non sur une même affaire ^ » 

Les sénateurs se croyant trompés par les Spartiates par- 
tagent l'indignation que feint Alcibiade ; Nicias n'étant 
pas dans la confidence reste confondu ; «les ambassa- 
deurs lacédémoniens, atterrés d'être tombés dans un 
piège, ne pensent même pas à se justifier; le Peuple 
enfin, déjà irrité contre Sparte, et excité en ce moment 
par la véhémence du discours d'Alcibiade, devient fu- 
rieux ^ L'Assemblée tout entière appuie Alcibiade qui 
demande le renvoi dès ambassadeurs Spartiates et l'in- 
troduction des députés d'Argos pour conclure immé- 
diatemeut l'alliance. Les proxènes allaient donner en- 
trée à ces derniers, lorsqu'un tremblement de terre fît 
dissoudre l'assemblée. On l'ajourna au lendemain ^ 

Dans la séance suivante, Nicias revenu de sa confu- 
sion de la veille prit la parole et obtint non sans 

1 o<î'Zfù 7ccpi9av(5c if/euSopivoïc, %a\ vOv pilv ravra, vOv Sk toc- 

vavTta ictpl xê&v aùrâSv Xéyouat. Plutarque, Nicias, X. Cf. Aleibiad., 
XIV; Thucydide, V, 45. 

2. Thucydide, V, 45; Plutarque, Alcibiad., XIV, Nicias, X. 

3. Thucydide, V, 45; Plutarque (Nicias, X, Alcibiad., XIV), pi«. 



NIClAS A SPARTE. 301 

peine dn Peuple, poussé à la rupture avec Sparte par 
Alcibiade, la suspension des négociations avec Argos et 
l'envoi d'une ambassade à Lacédémone pour poser 
Tultimatum des Athéniens. Choisi dans la même 
séance comme un de ces ambassadeurs , Nidas partit 
aussitôt pour la Laconie^ Â peine arrivé, il fut entendu 
par les Éphores. Il les somma de rendre Panakton et 
Amphipolis en état de défense et de renoncer à Tal- 
liance béotienne, si la Béotie persistait à ne pas adhé- 
rer au traité de 421. Il les avertit qu'en cas de refus 
de leur part d'abandonner Talliance béotienne, les 
Athéniens s'allieraient avec les Argiens et le Mantinéens^. 
Ces conditions qui se tenaient dans les termes mômes 
du traité n'avaient rien que de très -juste. Mais les 
Spartiates, avec leur mauvaise foi accoutumée, remi- 
sèrent de rompre l'alliance béotienne. Tout ce que 
Nicias put obtenir d'eux fut le renouvellement solen- 

tend que l'on conclut Talliance argienne durant la même journée; 
mais, dans la Vie de Nidas , il se contredit lui-même et suit le récit 
de Thucydide. — Les Grecs étaient fort religieux. Un orage, un trem- 
blement de terre, une éclipse de soleil, enfin tous les signes célestes (Sto- 
oTiiieCai) faisaient immédiatement lever les séances des Assemblées, 
qui d'ailleurs délibéraient ni& Jcme, dans ces pays où les pluies d'orage 
sont de véritables cataractes (Thucydide et le scoliaste, V, 45, 50 1 
Vni, 6; le scoliaste d'Aristophane, Achofn.y y. 49). 

1. Thucydide, V» 46; Plutarque, Nidas, X. 

2. Thucydide, V, 46, 



302 ' mSTOIRS d'alcibiabe. 

nel des serments ^ On peut juger par là ce que valaient 
les serments pour les Spartiates : ils jurèrent solennel- 
lement l'exécution d'un traité dont ils avaient refusé 
le jour même d'exécuter les clauses'. 

De retour à Athènes, Nicias fit connaître à l'As- 
semblée le résultat négatif de sa mission. Alors le 
Peuple, sur la motion d'AIcibiade, entendit les ambas- 
sadeurs d'Argos, de Mantinée et d'Élée, et conclut avec 
eux ce traité d'alliance*, rapporté en entier par Thu- 
cydide * : 

« Les Athéniens d'une part, les Argiens, les Hanti- 
« néens, et les Ëléens d'autre part, ont contracté une 

1. Thucydide, V, 46; Plutarque^ Nicias, X, 

2. La restitution d'Amphipolis et de Panakton intact, et Tabandon 
de l'alliance béotienne qui leur était interdite par le traité de Nicias. 

3. Thucydide, V,46. Cf. Plutarque, Nicias, X; Aleihiad.yXTf; Dio- 
dore de Sicile, XII, 77. 

4. Thucydide, V, 47. — Quelle que soit la longueur de ce curieux 
document diplomatique des âges évanouis, nous ne craignons pas de 
le reproduire in extenso. Par la yérité nue qu'il respire, par les dé- 
tails qu'il contient, clauses, formules de serments, soldes des trou- 
pes, inscriptions, titres des magistrats, érections de stèles; il sem- 
ble, en le parcourant, qu'on entre bien dans la vie antique, qu'on 
ressent les passions politiques des Hellènes du cinquième siècle, 
qu'on est soi-même intéressé à cette lutte de Sparte et d'Athènes. On 
se convainc que les Grecs qu'on voit toujours à travers le prisme 
de la poésie et les splendeurs de la statuaire n'étaient point d'adora- 
bles fantômes créés par les poètes et les sculpteurs, mais des hommes 
de nerfs et de sang , formés du môme limon que nous, et vivant dans 



ALLIANCE d'aTHÂNXS ST D*ARG0S. 303 

< alliance de cent ans, pour eux et pour leurs alliés 
qui y consentiront, sans dol, ni fraude, ni sur terre, 
ni sur mer. 

« Si quelque agresseur entre à main armée sur les 
terres des Athéniens, les Ârgiens, les Éléens et les 
Mantinéens viendront au secours d'Athènes, suivant 
leurs forces et selon qu'ils en auront été avertis 
par les Athéniens. Si l'oppresseur se retire après 
avoir dévasté la campagne, les Argiens, les Manti- 
néens et les Éléens le tiendront pour ennemi, lui 
feront la guerre et ne la termineront que d'un com- 
mun accord. 

« Les Athéniens sont tenus aux mêmes obligations 
envers les Argiens et leurs alliés, que les Argiens 
et leurs alliés envers les Athéniens. 
< Les cités contractantes empêcheront tout passage de 
troupes, sur terre comme sur mer, à travers leur 
territoire, à moins qu'une autorisation ne leur ait été 
accordée d'un commun accord par les cités d'Athè- 
nes , d'Argos, de Mantinée et d'Élis^ 
«La cité qui enverra des troupes auxiliaires leui" 

les mêmes pensées, les mêmes inquiétudes, les mômes luttes, les 
mêmes ambitions. Ce qui accroît l'intérêt de ce traité, c'est qu'on peut 
le considérer avec assurance comme Pœuvre d'Alcibiade. — Nous tra- 
duisons ce traité textuellement, sauf quelques omissions sans impd'r« 
tance. 



304 HISTOIRE D'aLCIBIaDE. 

fournira des vivres pour trente jours, à dater du 
jour de leur arrivée dans la ville qui les aura man- 
àéesj et pourvoira de même à leur retour. Si le 
séjour des troupes se prolonge, la cité qui les aura 
appelées devra comme solde par jour : à chaque 
hoplite, homme légèrement armé ou archer, trois 
oboles éginëtes; à chaque cavalier, une drachme 
éginète. 

« La cité qui aura mandé les renforts alliés aura le 
commandement suprême si la guerre a lieu sur 
son territoire. Mais si les villes alUées entreprennent 
quelque expédition en commun, toutes les cités par- 
ticiperont également au commandement. 
« Les Athéniens jureront cette alliance pour eux et 
pour leurs alliés. Les Argiens, les Ëléens, les Man- 
tinéens et leurs alliés jureront dans chacune de 
leurs cités. Chacun des États jurera selon les usages 
par le serment le plus solennel en sacrifiant des vic- 
times, et on jurera de part et d'autre en ces termes : 
Je me tiendrai dans Valliance selon les pactes et les con* 
ventions avec justùx et sincérité. Je ne la violerai en 
aucwM façon j ni par mensonge ni par machination. > 
« A Athènes, le serment sera prêté par le Sénat 
« et les Stratèges, entre les mains des Prytaoes; à Ar* 
m gos, par le Sénat, les Quatre-vingts et les Artynes, 



r 



ALLIANCE D'ATHÈNES ET d'aRGOS. 305 

t entre les mains des Quatre-vingts ; à Mantinée, par 
■ les Démiurges, les Sénateurs et les autres magistrats, 

< entre les mains des Théores et des Polémarques ; en 
«£lide, par les Démiurges, les Administrateurs des 

< impôts et les Six Cents, entre les mains des Dé- 

< miurges et des Thesmophilaques. 

< Les serments seront renouvelés par les Athéniens 
« en allant à Élis, à Mantinée et à Argos, trente jours 
« avant les Jeux Olympiques; par les Argiens, les 
« Ëléens et les Mantinéens en allant à Athènes, dix 
t jours avant les grandes Panathénées. 

< Les conventions de ce pacte d'alliance seront 
« inscrites sur des stèles de pierre, que les Athéniens 
« érigeront dans Tacropole , les Argiens sur TA- 
« gora, dans le temple d'Apollon, les Mantinéens sur 
« l'agora, dans le temple de Zeus. On érigera aussi à 
c frais communs une stèle d^airain à Olympie, durant 
« les Jeux Olympiques qui se célébreront dans peu de 

< temps/ » 

La plupart des historiens s'accordent à dire qu'Alci- 
biade en engageant le Peuple à conclure l'alliance ar- 
gienne ralluma la guerre avec Sparte, et qu'il fut ainsi 
funeste à Athènes. Cette assertion étrange est en 
pleine contradiction avec Thucydide. D'une simple 

1. Thucydide, V, 47. 

I SO 



306 HISTOmB d'alobiabb. 

lecture du livre V de Thucydide, il ressort claire- 
ment que les Spartiates conclurent la paix avec les 
Athéniens pour deux motifs : d'une part, pour se faire 
rendre les prisonniers Spartiates de Sphactérie ; 
d'autre part, par crainte que les Argiens avec lesquels 
la trêve expirait ne les attaquassent en même temps 
que les Athéniens» et que Sparte ne pût résister à ces 
deux états coalisés ^ Selon le même témoignage» dès 
que, la paix conclue, les Spartiates eurent recouvré 
leurs prisonniers, ils n'en méditèrent qu'avec plus de 
haine la perte d'Athènes. Pour réussir dans leurs des- 
seins, ils avaient deux plans différents, mais chacun 
d'eux devant donner le même résultat. Le premier était 
de réduire les Argiens isolés, avec ou sans l'aide des 
Athéniens, afin que libres de ce côté, ils pussent, de 
concert avec leurs alliés de Gorinthe et de Béotie, se 
retourner contre Athènes et abattre définitivement sa 
puissance. Le second était de contracter une alliance 
avec les Argiens et leurs alliés, et de joindre leurs 
troupes aux leurs propres et à celles de Gorinthe et de 
Béotie pour écraser les Athéniens *. 
La situation topographique d'Argos la forçait à s'al* 



1. 'Ûot' àSuvoia tlvai içetCvtto 'A^eCot; tmX ^6iiva(oic à|ia icoXt- 
lAelv. Thucydide, V, 14. Cf. V, 2Î. 
2» Thucydide, V. n, 23, 29» 36, 37, 38, 39, 40, 41. 



AYANTAOBS DB l'aLLIANCB ARGIBNNE. 307 

lier, soit avec les États secondaires, soit avec les La- 
cédémoniens, soit avec les Athéniens. Les Argiens 
n'ayant réussi qu'en partie à conclure alliance avec 
les États secondaires, se retournèrent vers les Spartia- 
tes et vers les Athéniens. S'ils ne s'alliaient pas avec 
Athènes, ils s'allieraient avec Sparte ^ Assurément mieux 
valait pour Athènes accepter cette alliance que de la 
laisser à Sparte. Dans une telle occurrence, Alcibiade 
n'est donc point à blâmer mais à louer d'avoir deviné 
les manœuvres des Lacédémoniens et de les avoir pré- 
venues en fiiisant conclure l'alliance argienne. Il agit 
ainsi par ambition, par animosité contre Sparte, par 
opposition à Nicias ; mais, comme l'affirme bien explici- 
tement Thucydide, que l'on ne saurait accuser de par- 
tialité en faveur d' Alcibiade, il avait aussi en vue le 
bien de l'État'. 

Si les Athéniens avaient écouté les conseils de Nicias, 
ils se seraient trouvés d'un jour à l'autre isolés et avec 
leurs seules forces pour résister aux forces combinées 
de toute la Grèce. En suivant l'avis d' Alcibiade, ils fu- 
rent au lendemain du traité avec Argos réunis à la 



t. Thucydide, V, 27, 28, 29, 40, 41, 44. Ct Diodore de Sidle, 
XII,77. 

2. *9(ii/ctMadt) iléiMi |iàv xat àfieivov sTvcii«p6( to^c 'ApYciov( i&âX*^ 
Xov xwpttv,... Thucydide, V, 43é 



308 HISTOIRE D*ÂLCIBUDB. 

ligne puissante des États secondaires, du Péloponnèse, 
et, selon toute prévision S en état de réduire rapide- 
ment les Spartiates si ceux-ci osaient reprendre Tofien- 
sive. Le traité d*Alcibiade qui, par les nombreux et 
imposants renforts qu'il assurait aux Athéniens, conso- 
lidait leur puissance en temps de paix et doublait leurs 
forces en temps de guerre, avait un autre avantage 
pour Athènes : il déplaçait en cas de conflit le théfttre 
des hostilités. G^ ne serait plus sur les confins de la 
Béotie, en Attique, aux portes mêmes d'Athènes, que 
se rencontreraient les belligérants ; ce serait au cœur 
du Péloponnèse, dans les plaines de FArgoUde, dans 
les yallées de la Laconie, aux portes mêmes de Sparte. 
Sur ce terrain» les Athéniens victorieux marcheraient 
sur Sparte ; vaincus, ce serait Argos ou Hantinée que 
les Spartiates menaceraient, mais non point Athènes. 
L'axiome stratégique qui prescrit de porter toujours la 
guerre sur le territoire ennemi eut son application à 
Hantinée. La victoire qu'y remportèrent en 418 les 

1. Le sort incertain des armes détrompa ces prévisions à Hantinée, 
où Tarmée alliée des Argiens, des Mantinéens, des Éléens et des Athé- 
niens fut vaincue par les Spartiates. Mais qui pouvait raisonnablement 
penser que les Athéniens, qui depuis le commencement de la guerre 
avaient presque constamment, avec leurs seules forces, vaincu les Spar- 
tiates, seraient à leur tour vaincus par le même ennemi, lorsque l'ad- 
jonction des contingents d'Argos, de Mantinée et d'filis aurait doublé 
leur effectif de guerre? 



AYANTAGKS DK L'aLLIANCB ARGISNNI. 309 

Lacédémoniens sur les confédérés Argiens-Athéniens, 
n'apporta à Lacédémone aucun avantage sérieux. Une 
défaite eût à jamais anéanti sa puissance^ 

Donc, l'alliance argienne, loin d*étre inopportune, 
loin d'être nuisible aui Athéniens, leur fat au cou- 
traire avantageuse^ peut-être nécessaire. Quant à la 
guerre avec Sparte, ce traité ne la ralluma nullement ; 
et, sans un événement bien imprévu alors, l'exil d'Aï- 
dbiade, ce traité eût pu l'éteindre pour longtemps. Par 
un de ces compromis étranges dont l'histoire de la 
Grèce offre plusieurs exemples, le traité avec Ai^os 
n'annula pas le traité avec Sparte ^. L'alliance fut 
rompue; mais la trêve subsista, sinon en fait, du 
moins en droit, pendant quelques années. A la vérité, 
en 419, les Athéniens, pour donner satisfaction aux Ar- 
giens, inscrivirent, d'après la motion d'Alcibiade, sur 
la stèle où était gravé le traité, ces mots : « Les Lacé- 
c dèmoniens ont trahi leurs serments'; » en 418, un 
contingent athénien, joint à l'armée argo-mantinéenne, 
combattit Tarmée lacédémonienne à Mantinée*; en 



1. Cf. Plutarque, Âlcibiad.^ XV; Thucydide, V, 45-74; VI, 16; Dio- 
dorede Sicile, XII , 79. 

2. KaX al [hase fœdera) tdW AaxeSaiti.ovCttv xal 'A67)vai(av oOx àics^ 
pf)vto To^ou Ivexa où8' {19 'éTépii>v, Thucydide, V, 48. 

3. Thucydide, V, 56. 

4. Thucydide, V, 61-74. Cf. Diodore de Sicile, XII, 79. 



310 HISTOIRE D*ALGIBIADE. 

mainte autre occasion, les Spartiates et les Athéniens 
cherchèrent mutuellement à se nuire. Pourtant, malgré 
tous ces actes d'hostilité, la trêve ne fut ouvertement 
rompue par les Lacédémoniens que six ans après le 
traité avec les Argiens, en 414, époque où la plus 
grande partie des forces athéniennes étaient loin de la 
Grèce, en Sicile, et où Alcibiade, banni d'Athènes, exci- 
tait les Spartiates à reprendre les armes ^ . Sans la for- 
mation de la ligue argo,-athénienne , qui inspira aux 
Spartiates une certaine modération dans leurs foreurs 
jalouses et dans leurs belliqueuses ardeurs, ils au- 
raient rompu la trêve quatre ou cinq ans plus tôt. 

On doit blâmer le stratagème qu'employa Alcibiade 
pour discréditer les ambassadeurs Spartiates et pour 
pousser le Peuple à conclure cette alliance argienne si 
avantageuse pour Athènes. Mais, bien que, selon la 
stricte morale, les fautes de l'un ne pallient pas les 
fautes de Tautre, on est forcé quelquefois de combat- 
tre ses adversaires avec les armes dont ils se servent. 
Or envers qui Alcibiade trahiMl ses serments? Envers 
les Spartiates! envers des hommes qui avaient tou- 
jours trompé amis et ennemis et qui depuis une an- 
née s'étaient parjurés sept fois : la première fois, en 
contractant alliance avec Athènes, à rencontre d'un 

1. Thucydide, VI, 88-93, VH, 19. 



LIS SPARTIATBS KT LBS TRAITltS. SU 

traité d'alliance antérieur arec les Béotiens et les 
Corinthiens, qui interdisait aux alliés toute alliance 
séparée * ; la seconde, en tentant d'entrer dans la ligue 
des États secondaires de la Grèce, au mépris du traité 
de Nicias, qui défendait à Athènes comme à Sparte de 
traiter séparément"; la troisième, en concluant une 
nouvelle alliance avec les Béotiens, sans souci du traité 
avec les Athéniens, dont une des clauses spécifiait qiie 
les parties contractantes ne pourraient accepter une al- 
liance que d'un accord mutuel *; la quatrième, en ren- 
dant le fort de Panakton démantelé, quand aux termes 
du traité ils devaient le restituer en état de défense*; la 
cinquième, en négociant une alliance avec les Argiens, 
infraction à l'article du traité de Nicias, qui interdisait 
toute alliance séparée '; la sixième, en faisant des pré- 
paratifs de guerre contre les Athéniens, alors qu'un dou- 
ble traité les liait à eux pour cinquante ans '; la septième 

1. Thucydide, V, 17. 

2. Thucydide, V, 36. — Cette clause qui interdit toute alliance sé- 
parée ne se trouve pas dans le texte du traité de paix ni du traité d'al- 
liance; mais elle est bien positivement affirmée par Thucydide, V, 
39. On doit croire que c'était un de ces articles additionnels que les 
deux parties s'étaient donné le droit d'ajouter d'un commun accord au 
traité après la ratification. Cf. Thucydide, V, 18, 33. 

3. Thucydide, V, 39. 

4. Thucydide, V, 42; Plutarque, Alcihiad,, XIV. 

5. Thucydide; V , 40, 41. Cf. Y, 39. 

6. Thucydide, V^ 36, 



312 HISTOIRB D*ALGIBUDE. 

fois enfin y en refusant de rechef aux sollicitations de 
Nicias de restituer Amphipolis et en renouvelant , en 
présence des Dieux, des serments le jour même où ils 
les trahissaient ^ De tels hommes pouvaient-ils trou- 
ver de la bonne foi chez leurs ennemis ? Les Spartiates 
s'étaient mis hors le droit commun. 

1. Thucydide, V, 46. 



CHAPITRE DEUXIEME. 



Les Jeux Olympiques de la quatre-vingt-dixièine olympiade. 
(420 av. J. G.;. — Magnificence d'Alcibiade dans la théorie 
athénienne d'Olympie et ses victoires à la course des chars. 
— Expédition d'Alcibiade dans le Péloponnèse (419). — Re- 
prise des hostilités entre Argos et Sparte. — Agis envahit 
PArgolide. — Armistice. — Ambassade d'Alcibiade à Argos. 
Rupture de la trêve. — Capitulation d'Orchomène. — Bataille 
de Mantinée. — Dissolution de la ligue Argo-Athénienne 
(418). — Révolution et contre-révolution k Argos. — Nou- 
veUes missions d'Alcibiade à Argos (417-416). 



L'année de la conclusion du traité avec Argos 
fut une des plus brillantes et des plus fortunées de la 
vie d'Alcibiade. Grâce à lui, les Athéniens rompirent le 
funeste traité de Nicias qui les liait aux Spartiates 
sans engager ceux-ci, et ils conclurent avec les Arglens 
une avantageuse alliance. Alcibiade jouit alors dans 
Athènes de la popularité qu*il ambitionnait. Un non- 



1 



314 HISTOIRE D'aLGIBUDE. 

veau triomphe lui était réservé à quelques jours de ce 
premier succès. 

On voit dans le texte du traité argo-athénien que 
les Jeux Olympiques sont désignés comme devant être 
célébrés trè {-prochainement ^ En effet, avec l'année 420 
commençait une* nouvelle olympiade, la quatre-vingt- 
dixième; de là, le retour périodique des Jeux Sacrés que 
Ton célébrait au commencement de chaque olympiade, 
c'est-à-dire tous les quatre ans, ou plutôt tous les 
cinquante -deux mois*. La solennité olympique de 
cette année s'annonçait comme un honneur pour les 
Athéniens, comme un affront pour les Spartiates. Les 
Athéniens qui, depuis le début de la guerre du Pélo- 
ponnèse avaient naturellement été exclus de la fête 
panhellénique par les Lacédémoniens et leurs alliés 
d'Ëlis et des autres cités de la péninsule , avec lesquels 
Athènes était en guerre, allaient y reparaître*. Les 
Spartiates ne devaient pas y assister : les Éléens 
les en avaient proscrits^ Aussi les Athéniens s'ef- 

1 xocraOévTCDV ht ntjaX 'CXu^imàai vtyjXtiv x^Xx^iv xoiv) 'OXu|Lff{oic 

ToT; vvvC. Thucydide, V, 47. 

2. Deux mois après l'espace de quatre années révolues. Suidas, s. y. 
'OXv(ji?c(ot. 

3. Cf. Thucydide, V, 47, 50. Grote, Histoire de la Grèce, t. IX, 
p. 31 4, note 2. 

4. Durant une fête olympique antérieure, les Spartiates étaient en* 
très en armes sur le territoire d*£lis, malgré la tré?e de cinq jours; 



THÉORIE OLYMPIQUE D'aTHÈNBS. 315 

forcèrent-ils de paraître à Olympie avec une ma- 
gnificence et un éclat inaccoutumés, autant pour 
faire regretter leur absence aux deux fêtes précé- 
dentes que pour imposer silence aux insinuations de 
leurs anciens ennemis, maintenant leurs alliés, du 
Péloponnèse, qui prétendaient qu'Athènes appauvrie, 
presque ruinée par onze années de guerre ne pour- 
rait envoyer aux Jeux une théorie^ digne de la solen- 



sorte de conyention que Ton pourrait assimiler à la trêve de Dieu du 
moyen ftge et par laquelle il était interdit à tout Grec de combattre ou 
d'entrer en armes sur le territoire d'Élis pendant la célébration des 
Jeux. Les filéens exclurent donc les coupables des Jeux; et dans 
la crainte que les Spartiates ne voulusKent forcer la consigne, ils mi- 
rent sur le pied de guerre un corps de jeunes gens et firent venir dans 
les environs d'Olympie d'importants renforts : mille Ârgiens, mille 
Mantinéens, et un contingent de cavaliers athéniens. Ces précautions 
devaient Atre inutiles, car les Lacédémoniens, constatant la puissance 
de la Confédération Argo-àthénienne^ subirent cet affront sans chercher 
à en tirer immédiatement vengeance. Ce fait est rapporté avec d'am- 
ples détails par Thucydide j V, 49, 50. ^ Cf. Eschine^ De Fait,, leg, 
Pausanias, V, 20. 

1 . Comme chacun sait, une théorie (de Oeôc, Diou, et de âpa, soin] 
était une députation solennelle envoyée par une cité aux temples des 
Dieux, — telle la théorie de Délos, — aux fêtes des Dieux, — telle la 
théorie d'Eleusis, — ou aux Jeux panhelléniques célébrés en Thonneur 
des Dieux, — telle la théorie d'Olympie. On appelait théorestous ceux 
qui faisaient partie de ces députations dont les chefs avaient le titre 
d'archithéore. Les Archithéores avaient à organiser la thé9rie,à la pour- 
voir de chanteurs, de musiciens, de troupes d'athlètes, enfin à la diri- 
ger. L'architbéorie était une des formes de la chorégie. Les citoyens 
de la classe riche devaient à tour de rôle s'acquitter de cette onéreuse 



316 HisToms d'alobiade. 

Dite'. Les archithéores , les simples citoyens même 
qui se préparaient à faire partie de la théorie, rivali- 
sèrent d'efforts et de dépenses pour que la théorie 
athénienne surpassât toutes les autres par sa splen- 
deur et son éclat : chœurs de musiciens et de chan- 
teurs, encensoirs et couronnes d'or, patères de bronze, 
trépieds d'airain pour les cérémonies religieuses , 
grasses victimes pour les sacrifices, chars et chevaux, 
riches vêtements, aulètes et cytharistes pour les 
processions et les libations, statuettes et tableaux, 
boucliers votifs, armures étincelantes, vases précieux, 
objets d'ivoire pour les ex-voto, riche vaisselle et tentes 
somptueuse!} pour les repas publics et les campe- 
ments, biges et quadriges, troupes choisies d'athlètes, 
de coureurs, de discoboles et de lutteurs pour les 
jeux; tout était à profusion et magnifique. C'était le 
faste asiatique allié au goût athénien^. 



liturgie. Le fonds théorique de TEtat subTeuait dans une certaine m^ 
sure aux dépenses de la théorie, et les simples théores s'efforçaient, 
par orgueil national, d'en augmenter le luxe, mais c'était aux Archi* 
théores que revenait la plus grande partie des dépenses. Cf. le sco- 
liaste de Pindare, Olymp. od,j V; Pausanias, VI, 14; Lex. Seg.y p. 359; 
les lexicographes, au mot; Bœckh, Économie jiolitique des Athénienim 
t. II, p. 234, sq. 

1. Thucydide, VI, 16. 

2. Pour la magnificence de Téquipemont et des offrandes des théo- 
ries consulter :Xénophon, Jfemora&.,in, 12; Athénée, I, 3 ; Plutai^ 



MAGNIFICBMCE d'aLCIBIADE. 317 

Alcibiade contribua plus que nul autre à ces pom- 
pes sacrées. Et il était en cette circonstance d'au- 
tant plus digne d'éloges qu'il n'avait pas été désigné 
comme archithéore^ Ainsi ses dépenses énormes 
étaient absolument volontaires, et il savait que le fonds 
théorique de l'État ne lui serait d'aucun aide*. Alci- 
biade conduisit sept chars de course aux Jeux Olym- 
piques'. Jamais personne, ni citoyen, ni roi, ni républi- 
que, ÂlcibiatLjXl; le scoliaste de Pindare, Olymp., od. V; Pau- 
sanias, VI, 14; VUI, 54; Strabon, VIII. 

1. Ceci est prouvé par un passage du Pseudo-Andocide, C. Àlcib., 
39, où il est dit qu'Alcibiade emprunta aux Archithéores plusieurs ob- 
jets pour le grand repas qu'il donna à Olympie. S'il eût été lui-même 
archithéore, il ya sans dire qu'il n'eût pas eu à emprunter ces objets. 

2. Voir sur la liturgie appelée archithéorie la note 1 de la p. 315, 
et sur les liturgies en général, l'introduction, p. 14. 

3. Thucydide, VI, 16; Cf. Euripide, cité par Plutarque, AlcOnad,, 
XI; Pseudo-Andocide, C. Alcibiad., 26 ; Isocrate, De Big., XIV ; Athé- 
née, I, 9 ; Plutarque, i2ct&tad., XI. — La plupart des auteurs anciens 
qui s'occupent d' Alcibiade, mentionnent sa victoire aux Jeux Olympi- 
ques; mais aucun ne nous renseigne positivement sur la date de cette 

victoire. Parmi les historiens et les commentateurs modernes, les uns 
la fixent à la 89* olympiade (425 avant l'ère chrétienne) ; les autres 
à la 91* olympiade (416) ; d'autres enfin, parmi lesquels nous aimons 
i trouver M. Grote, à la 90* (420). Pour nous, les deux premières hy- 
potéses doivent être écartées, et la seule admissible est celle à laquelle 
s'est rangé M. Grote. La victoire d'Alcibiade aux jeux olympiques 
date de la première année de la 90* olympiade, 420 avant Jésus^rist. 
Cf. Chambeau, de Aîcibictde, p. 30 ; Hecker, de Alcibiadis VMribus, 
p. 89 ; Grote, Histoire de la Grèce, t. IX, p. 314 ; Hertzberg, AUUbiad. 
StaaUmann und Fekt^err, p. 99, sq. 



318 HISTOIRE D'ALOBUBE. 

que n'avait envoyé aux Jeux Panbelléniques un tel 
nombre de chars ^. 

A cette époque, la formation et l'entretien de ce qu'on 
appelle aujourd'hui en terme de sport une écurie de 
courses j étaient excessivement dispendieux'; et il était 
très-rare de voir un simple citoyen envoyer un char 
aux concours olympiques. Seuls, les rois, les tyrans ou 
les Républiques, celles-ci en se servant du fond théori- 
que, étaient assez riches pour prétendre disputer le prix 
dans rhippodrome'. Encore ne concouraient-ils qu'avec 
un ou deux chars \ Aussi on peut s'imaginer Tétonne- 
ment et l'admiration qu'à l'arrivée de la théorie athé* 
nienne dans la plaine d'Olympie, les sept chars d'Alci- 
biade excitèrent parmi les députations de toute la 
Hellade *. 

L'enthousiasme pour l'opulent Athénien fut tel, que 
plusieurs théories des cités les plus riches l'honorè- 
rent publiquement comme s'il eût été Hèraklès lui- 
même^ le premier vainqueur olympique à la course des 

1. Thucydide, VI, 16. Plutarque, Akibiad., XI; Cf. borate, D$ 
Big.y XIV. 

2. Isocrate, De Big.^ XIV. 

3. Isocrate, De Big,, XIV. Cf. [le scoliaste de Pindare, ifl^., 
od. n.i 

4. Plutarque, du moinsi le dit implicitement, A\c(biaà,^ XI. 

5. Plutarque, Akihiad,, XI , Isocrate, De Dtg., XIV. Cf. Thucydide « 
VI, 16. 



1CA6MIFICENCE D'ALCIBIâDE. 319 

chars. La théorie d'Ëphèse lui dressa une tente 
luiueuse; celle deChio nourrit ses chevaux; celle de 
Gyzique lui fournit un grand nombre de victimes pour 
les sacrifices; enfin, la députation de Lesbos lui donna 
le vin et lui entretint une table somptueusement ser- 
vie, ouverte à tous les assistants*. Selon le témoignage 
d'Antisthène , ces quatre villes, Ëphèse, Ghio, Gy- 
zique et Lesbos ne se bornèrent pas dans leur en- 
thousiasme pour Alcibiade à lui fournir cette tente, 
ces victuailles, ces vins, ces fourrages, ces victimes pen- 
dant les quelques jours que durèrent les Jeux Olym- 
piques; elles continuèrent dans la suite à pourvoir 
magnifiquement à son entretien chaque fois qu'il était 
hors d'Athènes*. Les' apologistes d'Alcibiade ne man- 
quèrent jamais de citer les sept chars envoyés par lui à 
Olympie comme un de ses principaux titres de gloire. 
Alcibiade lui-même, dans son discours de justification 
prononcé au Pnyx lors de l'armement de l'expédition 
de Sicile, rappelait orgueilleusement qu'il < avait lancé 
« sept chars dans la lice' et que les Grecs à cause de la 
« magnificence qu'il avait déployée pour la théorie Olym- 

1. Pseudo-Andocide, C. Àletb., 30, 31. Plutarque, Alctb., XI; 
Antbthène, cité par Athénée, XU, 9. Cf. Isocrate, De B^., XVI, 
et Thucydide, VI, 16. 

2. Antisthène, cité par AUiéûée, XII, 9. 

3. ^piiaxa liivlictà xaOi^xa, Thucydide, VI» 16. 



320 HISTOIRE D*ALCIBUDE. 

< pique, s'étaient exagéré la puissaDce d'Athènes qu'ils 
« se figuraient écrasée par la guerre ^ » 

Après qu'on eut accompli, suivant les rites sacrés, 
les diverses cérémonies qui ouvraient les fêtes : prières, 
sacriflces, libations auxDieux, processions solennelles \ 
on procéda aux divers exercices des Jeux Olympi- 
ques. C'étaient les courses à pied (Sp^fAoi) qui compre- 
naient la course du stade (<rrà$iov, ico$coxtta) et la course 
du double stade (StauXoc), et où les concurrents couraient 
soit nusy soit couverts de la pesante armure des ho- 
plites'. Les courses de Thippodrome, (lTcico$po)Atai) qui 
se composaient de la course des cavaliers (xcXv)ç) de la 
course des chars attelés de deux chevaux ou biges et 
de la course des chars attelés Se quatre chevaux ou 
quadriges S La lutte (ttoXi)), dans laquelle les antago- 
nistes cherchaient à se renverser mais sans se frapper*; 

1. 01 '£XXt)V8c xai 6icàp Suvoejuv fieCC» ^(i£W rfjv koXiv év6{U9Qcvy r^ 
i(i^ diaitpeicsî tyj; *OXu|j.icîaCc OtcapCac, icp^tpov iXinCovTCc aÙTi^v 
xotrairsicoXcfifiaOaiu Thucydide, VI, 16. 

3. Pausanias, VI^ 14; le scoliaste de Pindare, Olymp., od. V. 

3. AriBtophane etlescoliaste, Àves,y, 290,293; Pausaniaa, V, 8, 
17, VI, 10, 13, VII, 17. 

4. Pindare et le scoliaste, Olymp. od. , [, et II ; Thucydide, VI, 16 ; 
Sophocle, Electr. y. 716 et 747; Isocrale, de Hty., I, XIV; Paunnias, 
V, 8, 15; VI, 13, 20, Plutarque, Alcibiad., XI. 

5. Eschyle et le scoliaste, Eumenid,, y. 592; Plutarque, Quasst. 
tympof., II, Suidas et Hesychius, s. y. (ûoroc; Paber, Agonosticon 
(Theiouinu AfUiqwtatMm yraMorum, t. Vm). 



LES JBUX OLYMPIQUES. 321 

c'est ce que Ton appelle aujourd'hui la lutte à main 
platée Le pugilat {fwyit.i) qui répond un peu à la boxe; 
tiDtôt on combattait avec les poings nus^ tantôt avec des 
Gestes*. Le pancrace (de icav et de xpaxoç) qui participait 
de la lutte et du pugilat'. Enfin le pentathie (TrivrotOXo^), 
qui comprenait la course à pied (TcoSwxiia), la lutte {•KHk'n), 
le pugilat (wxi»-i), le saut (A{Aot), et le jet du disque, 

(Si(rxov)'. 

Tous ces exercices avaient lieu dans cette ver- 
doyante vallée d'Olympie qui est encore aujourd'hui 
le plus beau site de la Grèce. Arrosée par l'Alphée et le 
GladeuSy sur les bords desquels croissent les lauriers- 
roseSy les myrtes, les agnus-^astusetles hauts platanes, 
cette vaste prairie semée de bouquets d'oliviers s'étend 
entre deux chaînes de collines aux formes sculpturales, 
dont les flancs pierreux se couvrent jusqu'à mi-côte de 

1. Noua ayons tu sur une frise antique, au Musée Profane de Saint* 
Jean de Latran^ une scène de lutte où les antagonistes ont les mômes 
altitudes, les mômes attaques^ les mômes parades que les lutteurs 
à main plate des arènes modernes. 

2. Homère, IUm, XXn, V. 688; Odyss.,ym, v. 246; EusUthe, 
ad Borner, llias, XXII; Aristophane et le scoliaste, Vetp., v, 
1377; Fax,, v. 540,; Apollonius de Rhodes,; iir^on.. H, v. 50; Pol- 
luz, m, 90; Êlien, Var. hisU, X, 19. 

3. Plutatque, Qiuut, tympos.f II, 4; Pausanias, VI, 4. 

4. Plutarque, de Mtuie, ; Quxst, sympot., IX, 3; Pausanias, V, 17, 
VI, 19. Mémotrei de VÀe. des Interiptiant^ T. m, p. 228, sq. 

I îl 



322 msToiRS d'alcibude. 

la végétation sauvage des lentisques, des arbousiers, 
des chênes verts, des lauriers-tins, des vignes vierges, 
des ronces, et dont les cimes supportent les troncs 
élancés et le feuillage sombre des grands pins. L'ar-* 
dent soleil grec baigne la vallée entière d'une lumière 
intense d'une extraordinaire limpidité. Il donne des mi- 
roitements d'argent aux eaux des deux rivières et, pé- 
nétrant jusqu'aux plus épais des fourrés, jette des 
glacis d'or sur les rares endroits où le sol apparaît. 
Parfois, un jeu capricieux des nuages, gris et rosés 
comme les tourterelles d'Aphrodite, qui courent sur le 
bleu du ciel, change l'aspect du paysage. Les nuages 
qui cachent un instant le soleil, font l'ombre sur les 
rives de l'Alphée. Tout devient morne, sinistre, dé- 
solé. Sunt lacrymêB rerum : la nature prend le deuil du 
soleil absent. Il ne tarde pas à reparaître, créant de 
nouvelles formes, accusant de nouveaux reliefs, creu- 
sant de nouvelles cavités, modelant de nouveaux plans, 
étalant de nouvelles couleurs. Tout s'éclaire, tout s'illu- 
mine , tout resplendit. Ce qui était brun devient te* 
paze, ce qui était améthyste devient pourpre, ce qui 
était noir devient vert sombre, ce qui était vert tendre 
devient jaune. C'est la mobilité de la mer dans Timmo- 
bilité de la montagne. 
Mais quel spectacle plus grandiose et plus magnifi- 



LES JEUX OLYMPIQUES. 323 

que encore devait présenter cette plaine ^sacrée, quand 
de toutes parts, de tout côté, depuis TAlphée jus- 
qu'aux collines du nord, depuis le Gladéiis jusqu'au 
mont Eronios, s'élevaient en multitude innombra- 
ble les temples» les autels, les portiques, les édifices, 
les stèles, les cippes, les colonnes commémoratives, 
les statues des Dieux, des héros et des athlètes vain- 
queurs qui formaient une véritable ville de monuments 
sacrés, un Olympe terrestre édifié uniquement pour les 
Dieux ^, et où, seuls de tous les mortels, leurs ministres 
avaient droit d'habiter'. La vallée d'Olympie ne con- 
tenait pas moins de soixante temples, de centcin* 
quante autels et de trois mille trois cents statues, dont 



1. L*Altis, bois sacré dont reoceinte renfermait le plus grand nombre 
de ces temples et de ces autels, était à rorigine consacré uniquement 
à Z«U8. Mais de ce sanctuaire on fit bientôt un panthéon. On construi- 
sit des temples et des autels à toutes les Divinités, môme à ces grandes 
Divinités : les Dieux Inconnus. Tous ces Dieux d*ailleurs n'étaient pas 
considérés ayant droit de cité Olympie, mais comme hôtes de Zeus. 
Cf. Pindare, OZyinp*, od. VIII, et le scoliaste ; Straboo, VIII; Pau- 
sanias, VI, 10; Xénophon , HeUenic.^ m, 4. 

2. Olympie n'était pas une ville, mais un immense sanctuaire ha- 
bité seulement par les Dieux et par les prêtres. Quand la foule des 
Hellènes, venus à la célébration des Jeux, quittaient la vallée de TA- 
phée, la solitude s'y faisait pour quatre ans. Seuls, des prôtres restaient 
abrs dans la plaine d'Olympie pour Tentretien des temples et les sacri- 
fices aux Dieux. Cf. Pausanias, VI, 23, 15, Strabon, Vm; Beulé, ÉtU^ 
detsurle Pélaponnèiei Ékde, ch. zv. 



324 HISTOIRE D'aLCIBUDB. 

trois cents dues à Glaukos d'Argos, à Gimon d'Ëgine, à 
Alkamènes d'Athènes, à Diyllos de Gorinthe, à Aristomé- 
dès de Thèbes, à Sostrates de Rhégiony à Rallon d'Ëlis, 
à Miron d'Ëleuthères, à Scymnos de Ghios^ à Nikodamos 
de Hénale, à Scopas d*Ëlis, à Polyclète de Sicyone et aux 
plus célèbres sculpteurs. Une statue dominait toutes cel- 
les-ciy par la grandeur et parla beauté. Dansi'Altis, s'é- 
levait à une hauteur de soixante coudées la colossale 
figure chryséléphahtine de Phidias : le Zeus Olympien M 
Ge qui peut faire concevoir la vallée d'Olympie aux 
temps de sa splendeur, c'est Tacropoie d'Athènes et le 
forum de Rome, relevés de leurs ruines, agrandis dans 
des proportions considérables, et transportés au milieu 
de la plus riche végétation, sur les bords d'un fleuve 
majestueux. Ainsi on peut se figurer Olympie dans sa 
majestueuse solitude, qui n'était troublée que tous les 
cinquante -deux mois, une fois par olympiade. Mais 
quel Derby d'Epsom, quel Grand-Prix de Longchamps, 
quelle procession à Rome durant la Semaine Sainte et 
quel Te Drnm solennel dans un camp , quelle repré- 
sentation à l'Hippodrome et quelles cavalcades de cha- 
rité dans une garnison de cavalerie, quelle foire à 



1. PausaDias, VI, 11, aq.; Fline, XXXIV, 7, sq. Cf. le Catalocrue de 
Janius, les Tables de Sillig, les Manuels d'archéologie d'Ottfried Maller 
et de Glarae, la Sculpture ainiûpte d'Éméric David, etc. 



LES JEUX OLTMPIQUES. 325 

Nyni-NoTgorod et quelle fête du 1 5 août au Champ de 
Mars avec ses théâtres en .planches, ses cirques ambu- 
lants» ses orchestres en plein vent, ses marchands 
forains, ses arènes de lutteurs, ses jeux de toute sorte, 
peuvent donner une idée de la vallée olympique pen- 
dant les cinq jours des Jeux Sacrés I alors que devant 
chaque temple^ orné de guirlandes de fleurs, les prê- 
tres et les adorateurs célébraient quelque cérémonie 
liturgiques que sur chaque autel, arrosé du sang des 
victimes, brûlait le feu du sacrifice, qu'au milieu de 
ces trois mille statues passaient les théories et les pro- 
cessions solennelles, que dans l'hippodrome les quar 
driges et les biges, attelés de chevaux rapides, soule- 
vaient des nuages de poussière, que dans le stade cou- 
raient des hoplites* revêtus de brillantes armures, 
que sous le portique d'Agaptos les plus beaux et les plus 
forts athlètes de la Grèce luttaient nus au pancrace ou 
au pugilat', que dans le gymnase d'autres lutteurs 
s'exerçaient aux différents jeux, que dans le théâtre les 
chœurs chantaient l'hymne d'Archiloque \ que dans 

1. Pindare et le scoliaste , Olymp.<, od,, V. 

2. Pausanias, VI ; AristophaDe et le scoliaste^ Àves, y. 290, 293. 

3. Pausanias. VI, 21; Suidas etHesychius, s. y. ÇOotoc. 

4. PiDdare, et le scoliaste, Olymp. , od.,^IX ; XénophoD, Hellenic,, 
VIII, 4. — Selon H. Beulé, en contradiction sur ce point avec Leake 
et la plupart des voyageurs et commentateurs modernes, il n'y avait 



326 HISTOIRE D'aLCIBUDB. 

TAltis les magistrats couronnaient les vainqueurs au 
son des flûtes et au bruit des applaudissements % que 
dans le Prytanée un seul repas réunissait tous les 
triomphateurs ^1 que sur les rives de TAlphée, sur les 
bords du Gladéiis, au pied du mont Kronios, s'élevaient 
les tentes multicolores des Grecs venus aux Jeux ', 
qu'à l'ombre des platanes et des oliviers les marchands 
exposaient les denrées les plus riches et les plus va- 
riées*, qu'en chaque endroit de la plaine flambait la 
flamme du bivac, que partout enfin, dans l'hippodrome, 
dans le stade, dans le théAtre, sous les portiques, au- 
tour des temples et des autels, jusque sur les versants 
et les sommets des collines, se pressait la foule des 
spectateurs. 
Alcibiade ne concourut ni au pugilat, ni au pancrace, 

pas de théâtre à Olympie : « Il serait possible, dit-il, qae Xénophan 
«c eût mis un mot pour on autre, et écrit OésTpov, en pensant au 
• stade ou à l'hippodrome. * {Études sur le Péloponnisef Élide, ch. m) . 
Une telle méprise nous étonnerait de la part de Xénophon^ et si Pau- 
sanias, comme Tobserve très-justement H. Beulé, ne parle pas du 
théâtre d'Olympie, c'est sans doute qu*il n*y en avait plus trace lors 
de son voyage en Êlide. 

1. Pindare et le scoliaste, Olymp., od, III et od. V; Phiiostrate, 
Vita ApoUon., VIII, 18; Plutarque, Quasi, symposiae., Vil, 4; Pau- 
sanias, VI, 17. 

2. Pausanias, VI, 17. 

3. Pseudo-Andocîde, C, Aleibiad. 30. 

4. Cicéron, QuâBst. Tusculan,, V, 3. 



YICTOIRE D'ALGIBUDB AUX JEUX OLYMPIQUES. 3S7 

ni au pentathle, ni à aucune des luttes d'athlètes. Dès 
sa jeunesse, estimant qu'il fallait laisser les combats 
gymniques aui hommes incultes plus soucieux de leur 
corps que de letœ esprit, il avait cessé les exercices vio- 
lents de la palestres quoiqu'il n'y fût inférieur à per- 
sonne pour la force et pour l'adresse*. Il se réservait 
pour cette course des chars où, dit Sidoine Apollinaire, 
« les chevaux allaient plus vite que la pierre de la fronde, 
«et que la flèche même. » La victoire hippique était de- 
puis longtemps une de ses plus vives ambitions'. Son 
espérance ne fut pas déçue. Avec ses sept chars, Alci- 
, biade remporta le premier prix, le second prix» et le troi- 
sième prix, d'après Euripide\Isocrate"et Athénée*, ou 
le premier, le second et le quatrième prix, selon le té* 

1. I30crate, De Big,, XIV. 

2. Isocrate, De Big,, XIV. 

3. Platarque, Alcibiadef XI; Isocrate^De Big,, XIV. 

^ k.ld 8'&e(<rotAai, & K>6tv(ou naX, KotXdv & vixa* xàXXiffTov 8', 8 \Lin^tU 
£»o< 'EXXàvtftv, &p\uni icpâra 6pa|utv, xa2 8éuxep«, xal TpCra^ pïjvai 
t* àitovTirl tpk 9T8f6évT* ikaicf. xépvxi 6oq^v napaSoOvat. Euripide, cité 
par Plutarque. — Certains manuscrits portent Sic au lieu de tpic. Aux 
XV*, XYi* et xyn* siècles, quelques éditeurs ont imprimé ôk. Depuis, 
Reiske, KoraT et Sohaefer ont rétabli Tp>c> Enfin, Sintenis, sans souci 
de cette triple autorité, est, dans son texte de Plutarque, revenu au 
8k des éditions primitives. Msds la plupart des éditions modernes por- 
tent Tpi<. 

5. 'Û9Tt xaX icpâroc xat Scârspo; yt^é9^a% xal TpCtoc Isocrate, De 
Big,, XIV. 

6. Athénée, I, 3. 



3S8 HISTOIRK D'aLCIBIADB. 

moignage de Thucydide ^ Alcibiade fut donc proclamé 
vainqueur\ En une seule journée il Ait couronné trois 

1. ...'evCxT)9a 6i, (ego Alcibiades), %a\ StuTepocxalTétaproc t[t>f6\KnVy 
Thucydide, VI, 16. ^ Plutarque qui oite les témoignages contradic- 
toires d'Euripide et de Tliucydide, ne résout pas la question. C'est 
qu'elle est insoluble et que d'ailleurs sa solution importe peu. 

Une question plus intéressante à résoudre serait la manière dont 
Alcibiade gagna ces prix. On sait qu'i l'exemple d'Héraklès, il ne 
daigna pas concourir en personne à la course olympique où il fat 
vainqueur, mais qu'il fit conduire son char par un certain lolas. 
C'était au reste la coutume des Grecs de confier leurs chars à d'habiles 
cochers. Ainsi| on peut admettre que les sept chars d'Âlcibiade pa- 
rurent dans la môme course. C'est pourtant peu probable, car il sem- 
ble d'après un vers de Sophocle (Eketray v. 708), que le nombre des 
chars qui pouvaient courir à la fois était limité à dix. En ce cas» 
Alcibiade aurait pour ainsi dire lutté contre lui-même, dans la pro- 
portion de sept contre trois adversaires. De plus, nous savons qu'un 
char béotien gagna aussi un prix aux Jeux Olympiques de 420 (Tliu- 
cydide, Y, 50). Peut-être doit-on plutôt penser qu'il y eut plusieurs 
courses dont une plus importante que les autres; que dans cette der- 
nière un char d'Alcibiade fut victorieux : IvCxiiov; et que dans les 
autres, deux de ses autres chars arrivèrent le second et le troisième 
ou le quatrième : SeOrtpoc xai maproc iY*>^(^^^* ^^ hypothèse de 
plusieurs courses n'a rien d'inadmissible, car il y avait des courses 
de chars à deux chevaux et des courses de chars à quatre ohevaux. 
Or, dans le plaidoyer de Socrate pour le fils d'Alcibiade (ictpl toû 
Cc^ouc), il est bien question d'un char à deux chevaux; mais rien 
n'autorise à penser qu'Alcibiade dans ses sept chars n'avait que des 
biges et pas un seul quadrige. On peut croire au contraire qu'il avait 
conduit à Olympie des biges et des quadriges. —Voir sur la course des 
chars & Olympie, outre Pindare et son scoliaste et Pausanias, les quatre 
mémoires de l'Abbé Gédoyn. Mém. de V Académie de» Inseriptwne, 
T. Vm, p. 314, sq. 330 sq. et T. IX., p. 22 sq. et p. 360, sq. 
3. Thucydide, VI, 16; Euripide, cité par Plutarque, Aldhiad., XI, 



YICTOIRB B'aLCIBIADE ADX JEUX OLTIIPIQUES. 329 

fois * des branchages sacrés de l'olivier sanvage, 
« Tolivier aux belles couronnes », qni croissait dans FAI- 
tiSy derrière l'opisthodôme du temple de Zeus Olym- 
pien*. 

Cette triple victoire n'était pas seulement un honneur 
suprême pour Alcibiade ; c'était aussi une gloire natio- 
nale pour Athènes*. On ne peut s'imaginer que) enthou- 
siasme et quel respect inspirait aux Grecs un vainqueur 
aux Jeux Olympiques, n'eût-il même été couronné 
qu'une seule fois. Dans certaines cités, on abattait un 
pan de murailles pour le retour du triomphateur', qui 
monté sur un quadrige et vêtu de pourpre entrait par 
la brèche comme un conquérant^: dans d'autres villes, 
les vainqueurs étaient à jamais exempts d'impôts %* pres- 
que partout la préséance dans les liturgies locales leur 



Isocrate, De Big., XIV; Athénée, 1, 3; Cf.Pseudo-Andocide, C. Alcib. 
26, sq. 

1. Ou tout au moins deux fois, ainsi qu'il appert du témoignage des 
miteun précités. Cependant il se pourrait que la couronne eût été 
le priyilége exclusif du premier prix; et que le second, troisième et 
quatrième prix eussent eu seulement droit à une proclamation publique 
et à une inscription sur le registre des Jeux. 

2. K6TIV0Ç. C'était en cette simple branche d'olivier que consistait 
le si glorieux prix olympique. Pindare, Olymp., od, IX; Aristophane, 
Ptttl., T. 586; Pausanlas, VI, 15. 

3. Cf. Isocrate, De Big, , XIV et Thucydide, VI, 16. 

4. Plutarque, Qvusst» tympos., U, 5; Aristophane, Nubes, t. 70. 



330 HISTOIRE D'ALaBUDB. 

était assurée^ Chez les LacédémonieDS, qui pourtant 
étaient avares de toute distinction , la palme des Jeux 
donnait le droit à celui qui Tavait gagnée d'être aux 
côtés du roi les jours de combat*. A Athènes, une an- 
tique loi allouait cinq cents drachmes au vainqueur 
olympique, et lui concédait le glorieux privilège d'être 
entretenu sa vie entière aux frais de l'État dans le Pry- 
tanée*. La plupart de ces marques d'honneur et de ces 
privilèges ne s'arrêtaient pas au vainqueur lui-même; 
on les étendait à ses descendants, de générations engé- 
nérations^ A Olympie enfin, un repas dans le Prytanée 
était servi à feux qui avaient remporté le prix*. On 
leur élevait des statues, et leur nom ainsi que leur na- 
tionalité étaient inscrits sur les registres publics des 
Éléens*. Mais ce qui témoigne surtout de la gloire 
excessive que les Grecs attachaient aux victoires olym- 
piques, ce sont les termes en lesquels les auteurs an- 
ciens célèbrent ces victoires et font allusion aux 
athlètes victorieux. Thucydide racontant l'accueil glo- 
rieux avec couronne d'or, bandelettes et prémices que 

1. Athénée, V, 8. 

2. XénophoQ, cité par Athénée, X, 2. 

3. Plutarque, Lycurg, XL, QvuuU gymposiaCf U, V. 

4. Diogène deLaërte, SoUm. 

5. Àntiquity of Greeee^ t II, Ut. VI, en. 

6. Pausanias, V, 15. 



VICTOIRE D'aLCIBIAOE AUX JEUX OLYMPIQUES. 331 

les ScioDéens firent à Brasidas, qui avait vaincu dans 
vingt combats et qu'ils considéraient comme le libérateur 
de la Grèce, assimile son triomphe à celui d'unatblète^ 
Plutarque dit dans ses Questions de table : « Un vain- 
« queur aux Jeux Olympiques était considéré comme 

< participant de la nature divine, et il était placé sur le 
« même rang que les plus illustres guerriers '. > L'hu- 
maniste Gicéron, qui se connaissait mieux qu'aucun 
en questions grecques, assure que « la victoire olym- 
I pique était pour les Hellènes ce que Tancien con- 
« sulat à l'époque de sa splendeur était pour les 
c Romains: Olympiorum Victoria Grxds^ consulatas itte 

< a/iuiquis vidd)atiurK «Dans un de ses plaidoyers, il dit 
aussi : « Vaincre à Olytnpie est plus glorieux pour les 

< Grecs qu'il n'est glorieux pour un Romain de recevoir 
-< les honneurs du triomphe*. » Un autre amant de la 
Grèce, Horace, va jusqu'à dire dans son Ode à Mécène 

1. Pausanias, V,27, VI, 13. Cf. Cornélius Nepos, Chabrias^ I. 

2. Kal ol |tàv ZxuovoKOi, inrip^a&yt xg toTc XoyoiC) xal Oap^iQffavTSc 
«dvteç ô(io(a>c^ xal ol; icp6Tepov |a^ fjpe9xe Ta icpa9a6(uva, tàv Tt 
«6U(iov SiflvoovvTO KpoOupLcoç oloeiVy xal xàv Bpaatfiav xâ T'dXXa xaXêâç 
iSéÇavTo , xal ÔT)|iooCa |ùv, XP^^4^ vrn^&yto àvé8T)9av , &; iXevOepoûvxa 
T^v 'EXXdcdot, IfiCa M, ixaiviow te, xai Kpoffvjpxovro âfficcp àOXviT). Thu- 
cydide, IV, 121. 

3. Cicéron, QuœsU Tusculan,, v, 3. 

4. ... hoc est {olympionicei esse) y apud Grxeos prope majvs et glo- 
riosius quant Romx triumphatse* Gioéroa, Pro Flaeco^ XXXI. 



332 HISTOIRE D'aLCIBUDE. 

qae « ces palmes glorieuses élèvent les vainqueurs 
« jusqu'aux Dieux' ; > et dans son Ode à Jules Antonio, 
il chante la palme éléenne « qui rend divins ceux qui 
« Tout obtenue^ ». Gomme dernier et suprême témoi- 
gnage de la valeur du triomphe olympique, on peut 
citer le grand lyrique grec, Pindarel Pindare dont 
toutes les odes célèbrent la gloire des vainqueurs aux 
Jeux Sacrés, de même que les poèmes homériques 
chantent les exploits du siège de Troie. Les Dieux n'a- 
vaient pas dédaigné de concourir aux Jeux Olympiques; 
aussi les Grecs ne concevaient-ils rien de comparable 
à la couronne de l'olivier sauvage de l'Altis et n'esti- 
maient-ils pas qu'un mortel pût avoir une plus grande 
ambition. 

Proclamé vainqueur, honoré du kotinos, cette gloire 
suprême, Alcibiade se conduisit, comme il le rappelait 
plus tard lui-même, sans fausse modestie, aux Atbé- 

1. SurU quoi currieulo pulverem olympicum 
CoUegisse jutat; metaque fervidis 
Evitata rôtis f palmaque nobiliSy 
Terrarwn dominos evehit ad Deos : 

Horace, 0(f., I, od* I. 
On Toit qu'il s'agit précisément dans ces vers delà course des chars. 

2. Sive quos Elea domum reducit 
Palma coAestes, pugUémve equumve 
Vidt, 

Horace, Od,, Vf, od. IL 



VICTOIRB B'aLCIBUDS AUX JKUX OLYMPIQUES. 333 

niensy • d'une façon digne de la yictoire^ » U sacrifia 
à Zens Olympien une hécatombe de cent bœufs '. Puis 
après ayoir partagé» selon la coutume antique, avec les 
vainqueurs des autres luttes le solennel repas servi 
par les Eléens dans le Prytanée', il donna un immense 
festin à toute l'assemblée, magistrats et prêtres d'Élis, 
archithéoreSy membres des théories, athlètes et spec- 
tateurs*. Selon Isocrate, dont l'assertion ici n'a rien 
d'hyperbolique, autorisée qu'elle est par les sept chars 
et les victoires d'Alcibiade et sa magnificence dans les 
sacrifices et le repas au peuple, « la fortune publique des 
et autres peuples parut inférieure à la fortune privée 
< d'Alcibiade % » « et il se retira de cette théorie en 
« faisant parattre de peu de valeur les victoires de 
« ceux qui l'avaient précédé, en mettant fin à toutes 

1. ...xat TâXXa éJiUùQ xfic v(xtic ir«pe9xcvo(ad|&ir)v. Thucydide, VI, 16. 

2. Athénée, I, 3. 

3. PausaniaSy V, 15. 

4. Athénée, 1,3; Akibiade, XII. Cf. Thucydide, VI, 16; Isocrate 
de Big, XIV. — On doit reconnaître d'ailleurs que pour les grandes 
dépenses de Thécatombe et du repas public, Alcibiade fut singu- 
lièrement aidé par les subsides que lui fournirent les cités d'Éphèse 
de Cyzique, de Chios et de Lesbos. Cf. Plutarque, Alcibictdey XII; Pseu- 
do-Andocide, C. Alcibiad., 30; Athénée, XII, 9. 

5. Xttp2c 8à ToijTttv, 2v tâic Ou<rCaic xai xalç dlXXotc xaXç irepl t^v 
iopT^v BamoNctiç oUxaç &f stSûc Siéxtito xaX |jktY«Xoicpeicftîc foUvcffOst Ta 
xotvà Tâv dXXwv iXàxxiù Tâv (Sicov t(&v ixevvou. Isocrate, de Big, XIV. 
Cf. Pseudo-Andocide, C. Àkibiad,, 30. 



334 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

« les riyalités et en ne laissant espérer aucune su- 
« périorité à ceux qui se disposaient à élever des che- 
c vaux^ » Plutarque dit aussi que le triomphe d'Alci- 
biade « surpasse par Téclat et la gloire les succès de tous 
« ceux qui ont ambitionné Tolivier sacré '. » 

A son retour à Athènes, où il fut certainement reçu 
avec Tenthousiasme et les marques d'honneur accordés 
aux plus grands vainqueurs olympiques, Alcibiade 
voulut que son triomphe fût consacré par l'art. Le 
sculpteur Pyromakhos fit de l'Alcméonide une statue 
de bronze qui le représentait conduisant un quadrige *. 
Le célèbre Aglaophon de Thasos le peignit deux fois. 
Dans le premier portrait, on voyait Alcibiade couronné 
par les figures allégoriques des Jeux Olympiens et des 
Jeux ^ Pythiques ^ Le second portrait , qui fut placé 
dans un des portiques des Propylées, montrait Alci- 
biade assis sur les genoux d'une autre figure allégorique 



1. KaréXvae ti x^jv 6e«optav xàç |iiv tâv [icpoxtpâv tOxvxCac (uxpàc 

Xov(tévo\>c, Tot; 8è (UXXouaiv licicoTpo9eTv o08i)|fc(av 0««pSo>^v xatoXi- 
Kc&v. Isourate, de Big, XIV. 

2. ...07ccp6à}.Xei Xa[jitcp6TT)Tt %aX 86^19 icâaav t^v èv to^toic 91X0x1- 
l&Cav. Plutarque, Alcibiade , XI. 

3. Pline, XXXIV, 19. 

4. OXv|Aii(àc, PuOià; ; ce qui signifie : célébration des Jeux Olym- 
piques et célébration des Jeux Pythiques. Pausanias, I, 22 ; Athénée» 

xn,2. 



r 



TiCToms d'alcibiade aux jeux olympiques. 335 

personnifiant les Jeux Néméens^ Dans ce tableau, dit 
Athénée, la tête d'Alcibiade surpassait en beauté celle 
des plus belles femmes *. 

Il semble que jusqu'en 419, année qui suivit la célé- 
bration des Jeux de la quatre-vingt-dixième olympiade, 
Âlcibiade n'occupa aucune fonction publique impor- 
tante, n avait été sans doute chorége et triérarque^ 
mais ce n'étaient pas là des magistratures d'État'. 
Comme simple hoplite, il avait assiégé Potidée ; comme 



1. Pausanias, I, ?2; Athénée, XII, 9. — Certains archéologues, qui 
n'ont pas comparé le texte d'Athénée avec celui de Pausanias, ont vu 
dans Nttiia, qui a le même sens allégorique que Pythias et Olympias, 
le nom d'une femme, et ont fait de cette prétendue Néméa une cour- 
tisane athénienne, maîtresse d'Alcibiade. C'est pourquoi Chaussard, 
dans son livre semi-romanesque des Courtisanes Grecques^ livre fait 
entièrement de seconde main et où fourmillent les erreurs, a mis Né- 
méa (c'est-à-dire les Jeux Néméens) au nombre des hétaïres I 

On peut comprendre le sens de ces allégories de deux façons : ou 
le peintre voulut exprimer que le vainqueur aux plus grands des Jeux 
Sacrés panheiléniques, aux Jeux Olympiques, devait être couronné par 
les autres Jeux de la Grèce ; ou Alcibiade fut réellement vainqueur 
non-seulement aux Jeux Olympiques mais aussi aux Jeux Pythiques 
et aux Jeux Néméens. Pausanias dit positivement que le tableau d' A- 
glaophon qu'il vit sous les Propylées, était en commémoration d'une 
victoire d'Alcibiade à la course des chars de Némée* 

2. Pausanias, I, 22 ; Athénée, XII, 9. 

3. Onlesait,latriérarchie, lachorégieetlesautres liturgies n'étaient 
pas magistratures. C'étaient des charges, des obligations entraînant à des 
dépenses excessives et que l'État imposait aux citoyens de la classe 
rïche« Veir l'introduction. 



336 HisToniB d'alcibiabx. 

simple cayalier, il avait combattu i Délion ; comme 
simple citoyen, il avait conseillé la mission des dépatés 
argiens, trompé les ambassadeurs Spartiates et haran- 
gué le peuple au Pnyx pour faire conclure Talliance ar- 
gienne ; enfin, comme simple particulier, il avait vaincu 
à Olympie . En admettant qu'il fût compris parmi les 
Athéniens, qui, conformément à l'un des articles du 
traité, devaient en se rendant aux Jeux Olympiques re- 
nouveler à Argos les serments d'alliance S toutes ses 
fonctions s'étaient encore bornées à accomplir cette sim- 
ple formalité. Il n'avait été ni stratège ni ambassadeur. 
En 419, Alcibiade fut élu stratège ^ A la tête d'un petit 
nombre d'hoplites et d'archers athéniens, il passa dans 
le Péloponnèse. Après s'être arrêté quelques jours à 
Argos pour régler certaines conventions relatives à Tal- 
liance et pour renforcer sa troupe d'un contingent ar- 
gien-mantinéeu, il se dirigea sur Patras et remonta 
avec cette petite armée tout le Péloponnèse, dans sa plus 
grande étendue .du sud-est au nord-ouest; passant tan- 
tôt sur des territoires alliés, tantôt sur des territoires 
ennemis, le plus souvent dans des États d'une neutralité 
douteuse; franchissant des montagnes escarpées et sui- 



1. Thucydide, V, 47. 

2. Thucydide, V, 52. 



EXPEDITION D'ALCIBIADB BN ACHâÏB. 337 

vant ces rayins encaissés dont on croit ne pouvoir ja- 
mais sortir. Arrivé à Fatras , Âlcibiade persuada aux 
Patréens d'entrer dans la ligue d'Athènes et de con- 
struire de longs murs qui relieraient leur Tille au 
port/ afin qu'en cas d'attaque par terre des Pélopon- 
nésiens, les navires athéniens pussent porter secours 
à la cité achaïenne*. — « Les Athéniens nous avaleront » 
dit à Alcibiade un citoyen de Patras. — « Peut-être, ré- 
« pondit Alcibiade, mais peu-à-peu et par les pieds ; 
c au lieu que les Lacédémoniens vous avaleront tout 
« d'un coup, et par la tête *. > 

De Patras, Alcibiade se dirigea vers le Rhion d'A- 
chaïe , promontoire situé à l'entrée du golfe de Go- 
rinthe. Il formait le projet d'y élever un fort qui eût 
en partie commandé le passage et porté ainsi grand 
dommage aux navires de Gorinthe et de Sicyone^ Hais 
à l'approche d'une armée corintho-sic^onienne^ contre 
laquelle il ne pouvait lutter à cause de l'infériorité nu- 
mérique de sa troupe, il battit en retraite. Il effectua son 
retour à Athènes ' sans doute par les défilés de T Achaîe et 

U Thucydide, V, 52 ; Plutarque, Alcihiad, , XV. 

2. Telle du moins était toujours la tactique athénienne. 

3. lotoc, xaTà itixpèv xal xaxà 'to^ic it68a<, Aouift8«u(iévtoi 8à xotrà 
tJiv xcçoXi^v xal àOpocdç. Plutarque, AUUnad.t XV. 

4. Thucjfdide, V, 52. i 

5. Thucydide, V^ 52. 



338 HisroiRB d'alcibude. 

de l'Arcadiei les plaines de l'Argolide, et enfin la voie 

de mer^ 
Dans le cours du même été, les Athéniens apprirent 

que les Lacédémoniens marchaient contre les Argiens. 
Le commandement de mille hoplites fut confié à Alci- 
biade ^; Mais les sacrifices pour le passage de la fron- 
tière argienne ne furent pas favorables ; l'armée laco- 
nienne se retira. Averti de cette retraite, Alcibiade es- 
estima que sa présence n'était plus nécessaire. Il fit 
reprendre à ses troupes la route d'Athènes,' après avoir, 
de concert avec les Argiens, dévasté les champs et in- 
cendié les maisons du territoire de Trézène, cité alliée 
de Sparte ^ Le mois d'après, les Lacédémoniens envoyè- 
rent par mer à Épidaure * une garnison de trois cents 
hommes ^ Les Argiens se plaignirent aux Athéniens de 
ce qu'ils n'avaient pas empêché cette expédition mari- 
time^ quoique le traité d'Alcibiade portât qu'on ne laisse- 



1. n est improbable que le corpt d'année d'Alcibiade ait pris la voie 
de terre pour se rendre d'Atliènes à Argos et pour retourner d'Argos 
k Athènes. Alcibiade n'eût pas exposé témérairement sa &ible troupe 
à être assaillie à llsthme par les Corinthiens, massacrée dans les dé-> 
filés Scironniens par les Mégariens. 

3. Thucydide, Y, 55. 

3. Thucydide, V, 55; Diodore de Sicile, Xn, 78. 

4. Ville d'ArgoUde, mais indépendante d'Argoset sympathisant avee 
Lacédémone. 

5. Thucydide, V, 56^ 



AGIS ENVAHIT L*AR60LIDE. 339 

rait traverser son territoire, ni par terre ni par mer, à au- 
cun ennemie Ils cgoutèrent qu'ils se tiendraient comme 
offensés si, par juste représaille, Athènes ne replaçait 
pas à Pylos les Hesséniens et les Hilotes révoltés. De 
ce poste, ces ennemis acharnés de Sparte se répandaient 
par bandes 'sur la Laconie qu'ils ruinaient par leurs 
déprédations^. Sur la motion d'Aldbiade, toujours par- 
tisan de cette alliance argienne qu'il avait tant exhorté 
le Peuple à conclure, les Athéniens firent droit à cette 
réclamation. On inscrivit au bas de la stèle lacédémo- 
nienne élevée dans FAcropole en commémoration du traité 
Nicias : < Les Spartiates ont violé leurs serments'. » 

Au printemps de Tannée suivante (418), comme les 
fidèles alliés de Sparte, les Ëpidauriens, étaient sur le 
point d'être déGnitivement vaincus par les Argiens, 
les Lacédémoniens levèrent une armée formidable, com* 
posée de citoyens, de Laconiens» d'hilotes et d'alliés, et 
sous les ordres du roi Agis marchèrent contre Argos *• 
Les Argiens réunirent un grand nombre d'alliés pélo- 



1. Cf. Thucydide, V, 47. ^^Le golfe sajonique, aux bords duquel s'é- 
lerait la cité Épidaure, 6tait considéré comme le territoire maritime 
d'Athènes. 

2. Thucydide, V, 56. 

3. Thucydide, V, &6. 

4. Thucydide, V,*57î Diodorede Sicile, Xll, 78. 



340 HISTOIRE D'aLCIBUDE. 

ponnésiens et entrèrent en campagne^ Les deux armées, 
en présence dans la plaine de Némée, allaient s'aborder, 
quand deux Argiens philo-laconiens, agissant de leur 
chef et sans mission publique, vinrent trouver Agis et 
le dissuadèrent de livrer bataille. Ils rassurèrent 
qu'à Argos on était prêt à soumettre k un arbitrage le 
différend avec Sparte au sujet de la Gynurie, et à trai- 
ter de la paix*. Sans en délibérer avec les autres chefs. 
Agis conclut aussitôt une trêve de quatre mois et 
ramena ses troupes à Lacé lémooe'. 

A peine ce traité était-il conclu que mille hoplites 
et trois cents cavaliers athéniens, commandés paries 
stratèges Lakhès et Nikostratos, arrivèrent à Argos 
pour renforcer l'armée confédérée \ Les Argiens, qui 



1. Thucydide, V^ 58; Diodore de Sicile, Xn, 78. 

2. Thucydide, V, 58, 59,60. 

3. Thucydide, V, 60 ; Diodore de Sicile, XII, 78. 

4. Thucydide, V, 61 ; Diodore de Sicile. « Diodore prétend qu'Ai* 
cibiade se trouvait dans cette armée comme simple cavalier , en- 
traîné par sa sympathie pour les Argiens et les Mantinéens. Cette 
assertion parait erronée; non pas parce que Alcibiade ayant été stra- 
tège Tannée précédente, ne pouvait pas être redevenu simple soldat ; 
ce changement, qui n'était pas considéré comme une déchéance^ encore 
moins comme une dégradation, était très-commun dans la Grèce an- 
tique; mais parce que Thucydide (V, 61), dit expressément qu'AJcibiade 
était alors ambassadeur à Argos. Il n'est donc pas probable qu'il fût à la 
fois simple soldat et ambassadeur. Alcibiade assista cependant à la ba- 
taille de Mantinée, non comme soldat mais comme curieux, fldat ac* 



RUPTURE DE Lk TRÉYfi. 341 

craignaient de rompre la trêve récente avec Sparte» les 
invitèrent à s'en retourner. Mais Alcibiade, alors am- 
bassadeur d'Athènes à Argos, soutint devant l'Assem- 
blée qu'un armistice avec Lacédémone, sans l'avis de 
tous les confédérés, était une infraction au traité ; qu'en 
conséquence cet armistice devait être annulé, et qu'il 
fallait profiter de l'arrivée des Athéniens pour reprendre 
les hostilités ^ Ces arguments qu'Alcibiade développa 
avec son éloquence accoutumée enlevèrent les suffrages; 
on reprit les armes et l'on alla mettre le siège devant 
Orchomëne, cité arcadienne, alliée de Lacédémone. Plu- 
sieurs assauts obligèrent cette ville à capituler ^. 

La capitulation d'Orchomène et la défection immi- 
nente de Tégée, où les Argiens entretenaient des in- 
telligencesy jetèrent l'inquiétude à Sparte. Les Spar- 
tiates en masse se portèrent sur Tégée pour arrêter les 
progrès des coalisés *. De nombreux contingents alliés 
renforcèrent les troupes de Lacédémone. L'armée était 
commandée par le roi Agis '. 

Aussitôt qu'on apprit à Argos la marche offensive 
d'Âgis, qui se dirigeait sur TArgolide par Oresthéon» 

compagner les stratèges argiens et athéniens sur le lieu du combat^ 
et se tenir près d'eux durant Taction. 

1. Thucydide, V, 61. 

2. Thucydide, V, 61, 62; Diodore de SicUe, XII, 79. 

3. Thucydide, V, 63, 64. Cf. Diodore de Sicile, XII, 78, 79. 



342 HISTOIRE d'aLCIBXADE. 

Tégée et Mantinée, l'armée Argo-Athénienne se porta 
en avant. Les Lacédémoniens avaient pris position dans 
les plaines marécageuses de Mantinée, espérant qne là 
s'engagerait le combat. Mais les généraux argiens re- 
doutaienti en rase campagne, le choc invincible des pha* 
langes lacédémoniennes. Us postèrent leur infanterie 
sur les côtes escarpées d'un des contre-forts du mont 
Artémision \ de telle sorte que si, selon toute proba- 
bilité, Agis attaquait, les Spartiates auraient contre 
eux le désavantage du terrain. Les hoplites ne pour- 
raient conserver leurs lignes dans l'ascension de ces 
roides sentiers, dont l'un avait mérité le nom de Che^ 
min de l'échelle ^ ; et ils n'arriveraient à aborder l'armée 
argienne que déjà décimés par les traits des troupes 
légères. 

La hftte de combattre cacha à Agis le danger que 
présentait l'attaque de pareils retranchements. Il dési- 
sirait ardenmient se faire pardonner d'avoir le mois 
précédent quitté le territoire d'Argos sans avoir livré 
bataille '. A son retour, on l'avait accusé de trahison 
et de lâcheté ; on avait môme été sur le point de le 
condamner i cent mille drachmes d'amende et de 

1. Thucydide, V, 65. Cf. Leake et la carte murale de Kiepert, 

2. Pausanias, VIII, 10. 

3. Thucydide, V, 63. Cf. 49, 50, 65, et Diodore, XU, 79. 



BATAILLE DB BUNTINil. 343 

raser sa demeure*. Agis ordonna de .marcher aux Ar- 
giens. Mais un de ces vieillards Spartiates, chargés d'ac- 
compagner le roi dans toutes les expéditions pour lui 
servir de conseil, dit à Agis ces simples mots : « Tu 
« guéris un mal par un autres » n lui rappelait sa pru- 
dence exagérée de la veille, en même temps qu'il lui 
reprochait son excessive témérité du moment. Agis fit 
battre en retraite sur la Tégéatide. Ce n'était cepen- 
dant qu'une fausse manœuvre destinée à attirer l'en- 
nemi et à lui faire perdre l'avantage du terrain. Les 
généraux argiens ne s'y trompèrent pas. Ils voulurent 
conserver leur position. Mais des cris de trahison écla- 
tèrent dans les rangs des hoplites, c Ce n'est pas assez, 
< disaient-ils, d'avoir laissé échapper une fois les La- 
c cédémoniens 1 faut-il les laisser s'échapper encore T » 
Devant l'exaltation de leurs troupes, les généraux se 
crurent obligés de modifier le plan primitif. Ils descen- 
dirent dans la plaine de Mantinée où l'armée campa, car 
la nuit s'était faite. Le lendemain au lever du jour, les 
divisions se formaient en bataille pour poursuivre 
l'ennemi, lorsque les Lacédémoniens, ignorant que 
leur fausse retraite eût ainsi trompé les Argiens, 
revinrent à leur position de la veille. Ils se décidaient 

1 xax^ «otxîp lâo^i. Thucydide, V, 65, 



V 



3(l4 HISTOIRE D'aLCIBIADB. 

sans doute à tenter l'attaque des côtes de rArtémi- 
sion ^ 

La bataille de Mantinée (juîi^ ^IB av. J. G.}, une des 
plus importantes qui se fussent livrées depuis long- 
temps, eut donc deux journées, et aussi deux phases 
absolument distinctes, dont la seconde fut déterminée 
par l'ingérence dans le conseil des généraux d'individus 
étrangers i l'art tactique. Agis gagna la bataille parce 
qu'il se rendit à l'observation du vieillard Spartiate; 
les généraux argiens furent défaits parce qu'ils obéirent 
aux menaces de leurs troupes. 

Quoique les chances de victoire semblassent être 
pour les Spartiates puisqu'ils avaient amené l'ennemi 
sur le terrain choisi par eux, ils se trouvèrent au début 
de l'action dans une périlleuse situation. Ils débou- 
chaient des défilés de la Tégéatide et ne s'attendaient 
pas à rencontrer aussitôt les Ai^ens en ordre de ba- 
taille et prêts à les attaquer. Il leur fallait en quelques 
instants passer de l'ordre en colonne à l'ordre en ba- 
taille. Les Lacédémoniens, rompus aux manœuvres, 
' exécutèrent ce mouvement avec une précision et une 
rapidité surprenantes^. Ils se déployèrent ainsi: les 

1. Thucydide, V, 65, 66. 

2. Thucydide, V, 66. — L*ex-stratége athénien cite cette manœuvre 
a?ec admiration. 



BATAILLB DE UARTIMÉK. 345 

Sciiites^ à Textréme gauche; les Néodamodes' et les 
Laconiensi vétérans de la campagne de Tbrace, à la 
gauche; les Lacédémoniens et les Arcadiens au centre; 
les Tégéates et quelques lochi* lacédémoniens à la 
droitie. L'aile droite de l'autre armée était occupée par 
les Mantinéens; le centre par les Arcadiens, les Mille 
d'Ârgos* et les autres hoplites argiens ; la gauche par 
les Athéniens, flanqués de leur cavalerie '. 

1. Les Scirites étaient les habitants d'une contrée sauvage et mon- 
tagneuse, située au nord de la LaconiOi sur les frontières de l'Arcadie. 
Perioïki eux-mêmes, c'est-à-dire hommes libres mais non citoyens, ils 
étaient distingués des autres perioiki à cause de leur valeur indomp- 
table. A l'armée, ils formaient une classe intermédiaire entre les«Lacé- 
démoniens oo Spartiates, et les Laconiens ; moins estimés que ceux-là, 
plus estimés que ceux-ci. Selon une antique institution, attribuée à 
Lycurgue, les Scirites étaient chargés de la garde du camp pendant la 
nuit; en marche, ils formaient Pavant-garde ; et en bataille, ils étaient 
souvent placés en réserve pour soutenir les lochi qui faibliraient. La 
Sciritide donnait six cents guerriers à Sparte. Cf. Xénophon, de Rep,, 
Lac. y XIII ; Cyrop, IV, 2 ; Diodore de Sicile, XII, 32. 

2. Les Néodamodes étaient des hilotes affranchis pour fût de guerre. 

3. Le Lokhos, commandé par le Lokhagos, était l'unité tactique des 
armées lacédémoniennes. 

4. Les Mille d'Argos, corps d'élite formé des mille hoplites les plus 
forts et les plus braves de Tarmée argienne, 

5. Thucydide, V, 69, 68. Cf. Diodore de Sicile, XII, 79. — Thucy- 
dide ne fixe pas le nombre des combattants, il dit seulement que les 
confédérés argiens-athéniens étaient numéi iquement inférieurs aux la- 
cédémoniens. Il ajoute que les Spartiates présentaient un front de quatre 
cent quarante huit hommes rangés sur huit de profondeur; ce qui 
donne le chiffre de trois mille cinq cent quatre-vingt quatre hommes. 



346 HiSToraE d'alcibiads. 

Un Doavel ordre de bataille que tenta Agis faillit 
aussi compromettre ses troupes. Il avait remarqué que 
tout hoplite à l'attaque avait coutume, afin de se ga- 
rantir le plus possible des traits de Fennemi, de s'abri- 
ter derrière le bouclier de son voisin de droite. Ce mou- 
vement suivi, peut-être inconsciemment, par chaque 
homme du front donnait à la marche une direction 
oblique, d'où il résultait que dans les batailles rangées^ 
la droite d'une armée débordait toujours la gauche de 
l'armée ennemie, tandis que la gauche était débordée 
et exposée à être prise en flanc par la droite de l'autre 
armées Pour parer à ce danger. Agis ordonna aux 
Scirites qui formaient son extrême gauche de faire 
un changement de front à gauche (déclinaison du 
côté du bouclier, d'après les termes de la tactique 
grecque*). Par ce mouvement, qui donnait à la ligne 

Mais Thucydide ne parle que des phalanges Spartiates proprement dites; 
il ne cite ni les Scirites, ni les Néodamodes, ni les Laconiens, ni les 
alliés, ni la cavalerie, ni enfin les troupes légères. On doit donc élever 
au moins i un chiffre triple les troupes de cette armée. 

1. Thucydide, V, 71. Cf. Élien, de MUiiar. ordinib,, 18. 

2. Élien, de milita/r, ordinib, , 18.^ Les Grecs avaient aussi la con- 
version. Mais dans cette circonstance, la conversion à pivot fixe eût 
porté les Scirites en potence en avant de la ligne de bataille, au Ueu 
que la déclinaison, qui s'exécutait à pivot mouvant et débottant, les 
portait en potence rentrante. Voir les commentateurs d'Élien, F. Ro- 
borteUo et Bouchaud-de-Bussy. 



BATAILLE DE BUNTINÉB. 3VI 

lacédéiiiooieime la figure d'une potence, les Scirites ne 
craignaient plus d'être tournés ni débordés par les 
Mantinéens. Mais en exécutant cette manœuvre, les 
Scirites avaient naturellement laissé vide un certain 
espace de terrain entre eux et les Néodamodes. Le roi 
donna aussitôt Tordre à deux polém arques, placés à la 
droite, toujours assez suffisamment garnie, de se por- 
ter sur ce point avec leurs lochi.pour remplir le vide** 
L'ordre était donné trop tard. Déjà les deux armées 
marchaient l'une sur l'autre; déjà les Athéniens enton- 
naient le péan; déjà les hoplites Spartiates chantaient 
les anapestes de Tyrtée, pendant que leurs aulètesrhyth- 
maient les pas des guerriers par les sons aigus des 
flûtes ' ; déjà, au commandement de « Baissez la pique ' > 
on avait vu courir un éclair d'acier sur toute la ligne 
des combattants. 

Au premier choc, l'aile droite des alliés, formée des 
contingents mantinéens, culbuta les Scirites encore en 



1. Thucydide, V, 71. 

3. Thucydide, V, 69-70. « Thucydide fait cette curieuse remarque : 
c Les Athéniens et les Argiens étaient exaltés au combat par les ha- 
c rangues éloquentes des généraux. Las Spartiates se contentaient de 
« se rappeler leur instruction militaire. Us savaient qu'un long usage 
m des armes est un plus sûr garant de la victoire que les plus vives 
« exhortations. > 

3. filien, demilitar. ordinib., XL. 



348 HISTOIRB D'ALCIBIADB. 

désordre ^ Et les Mille d'Argos pénétrèrent dans la brè- 
che que le changement de front des Scirites avait faite 
dans la ligne de bataille. Ils prirent en flanc les phalan- 
ges Spartiates du centre, les défirent et les poursuivi- 
rent jusqu'à leurs chariots*. Mais à Textrémité op- 
posée du champ de bataille, ce furent les Argiens 
et les Athéniens qui eurent le dessous. Tournés, 
coupés et enveloppés • par les Lacédémonlens d'Agis» 
ils étaient réduits à se rendre ou à mourir, si le roi, 
instruit de la défaite de son aile gauche, ne se fût ra- 
battu avec toutes ses troupes pour lui porter secours. 
Inespérément dégagés, les Argiens et les Athéoiens res- 
tèrent démoralisés par leur nombreuses pertes et par la 
vigueur de Tattaque des Spartiates. Us jugèrent la ba- 
taille perdue et battirent en retraite. Les Mille d'Argos 
et les Hantinéens, d'abord victorieux mais se voyant 
abandonnés par le gros de l'armée et menacés par les 
forces entières de l'ennemi, se retirèrent en bon ordre 
sur l'Argolide*. Les Spartiates élevèrent le trophée de 

1. Les Scirites étaient en désordre parce que voyant que la brèche 
qu'avait produite dans la ligne de bataille leur changement de ft-ont 
n*était pas comblée par d'autres troupes, ils avaient tenté de reprendre 
leur position première. C'est au moment où ils exécutaient ce mouve- 
ment qu'ils furent abordés par les Mantinéens. Thucydide, V, 71-72. 

2. Thucydide, V, 72. Cf. Diodore de Sicile, XII, 79. 

3. Thucydide, V, 72-73. Cf. Diodore de Sicile, XII, 79. 



BATAILLE DE MANTINCS. 349 

Yîctoire. Us avaient à peine cinq cents hommes hors de 
combat^ et ils avaient tué à l'armée confédérée douze 
cents hommes, parmi lesquels les deux stratèges athé- 
niens Lakhès et Nikostràtos^ 

C'était une grande et heureuse journée. Cependant 
cette bataille de Mantinée, qui malgré toutes les prévi- 
sions se termina par la défaite des confédérés Argiens- 
Mantinéens, n'apporta aux vainqueurs aucun profit 
matériel. Sans poursuivre l'ennemi^ sans prendre posses- 
sion du territoire de Mantinée» les Lacédémoniens re- 
gagnèrent la Laconie. Par contre, ils retirèrent de cette 
victoire un immense avantage moral. Elle releva leurs 
armes du discrédit où les avait fait tomber la capitula* 
tion de Sphactérie et raffermit dans le Péloponnèse 
leur ascendant, que le traité d'Alcibiade avait ébranlé. 

Peu de temps après la bataille de Mantinée, les Ar- 
giens, à l'instigation du parti oligarchique » traitèrent 
de la paix avec Sparte et ordonnèrent aux Athéniens 
d'évacuer les forts qu'ils avaient élevés dans le Pélopon- 
nèse*. Les Mantinéens suivirent l'exemple d'Argos'. 
Puis les oligarques d'Argos avec le secours des Lacé- 
démoniens renversèrent la démocratie et établirent 

1. Thucydide, V. 72-74. Cf. Diodore de Sicile, XII, 79. 

2. Thucydide, V, 76-80. Cf. Diodore, XII, 79. 

3. Thucydide, V, 76-80 ; Diodore de Sicile, XII, 80. 



350 HISTOIRE d'aLCIBIADE. 

un gouvernement aristocratique ^ Ce régime se main- 
tint huit mois par la terreur*. En 417, le parti popu- 
laire se souleva. Une collision ensanglanta les rues de 
la cité ; une partie des oligarques fut massacrée , les 
autres s'enfuirent. On rétablit la démocratie '. 

-A la nouvelle du triomphe du parti populaire, les 
Athéniens dépéchèrent à Argos Alcibiade, Tftme de 
Talliance argienne. Il conseilla aux Argiens de con- 
struire de longs murs jusqu'à la mer, afin de se mettre 
en état de recevoir des secours en vivres et en hommes 
de la marine athénienne, au cas où lesPéloponnésiens 
bloqueraient la ville par terre. Le conseil agréé, Alci- 
biade fit venir d'Athènes en toute hâte des maçons et 
des tailleurs de pierre qui se joignirent à la popu- 
lation entière d'Argos, citoyens» esclaves et femmes, 
pour élever les murs\ L'été suivant (416), la faction 
oligarchique menaçant encore de fomenter quelque 
sédition, les Athéniens envoyèrent de nouveau Alci« 
biade à Argos, avec vingt trirèmes*. U assembla le 

L Thucydide, V, 8t; Diodore de Sicile, XII, 80. 

2. Thucydide, V, 82; biodoie de Sicile, 'Xn, 80; Plutarque, Aldr 
lnad.y XV. 

3. Plutarque, Aldbiad,, XV. 

4. Plutarque, Aleibiad,, XV. Cf. Thucydide, V, 82. 

5. Thucydide ) V, 84; Diodore de Sicile, XII, 81; cf. Plutarque, il f- 
cihiadé, XV. 



LES HISSIONS D'aLCIBIADE. 351 

Conseil, dressa avec lui une liste de suspects, et prit 
plusieurs mesures afia de consolider le régime dé- 
mocratique. Puis il enleva trois cents Argiens soupçon- 
nés de sentiments oligarchiques et de sympathies pour 
Lacédémone, et les déporta, en retournant en Attique, 
dans les lies yoisines qui dépendaient d'Athènes S 

C'était la cinquième fois depuis quatre ans qu'Alci- 
biade était chargé d'une mission ou investi d'un com- 
mandement par les Athéniens. La première fois en 
419 , il avait conduit comme stratège un corps d'ar- 
mée d'Argos à Patras à travers des contrées enne- 
mies ; la seconde fois, en 419, encore comme stratège, 
il avait envahi le territoire des Trézéniens ; la troi- 
sième fois, en 418, il avait, en qualité d'ambassadeur, 
persuadé aux Argiens de reprendre les hostilités; 
la quatrième fois, en 417, renommé ambassadeur, 
il avait conseillé aux Argiens d'élever les longs murs ; 
la dnquième fois enfin, en 416, réélu stratège, il 
avait consolidé le gouvernement démocratique ^ Sans 
doute à cause de sa jeunesse', les Athéniens hésitaient 



1. Thucydide, V, 84; Diodore de Sicile, XII, 81. 

2. Cf. Plutargue, Akihiad., XV; Thucydide, V, 52, 55, 61, 82; 
Diodore de Sicile, XU, 78. 

3. Ces ôTénements se [passèrent de la trentième à la trente -cin- 
quième année d'Alcibiade ; mais on sait que cet âge était considéré 



352 HISTOIRE D*ALCIBUDE. 

encore à confier un grand commandement à Alcibiade 
A la bataille de Mantinée comme au siège de Mélos, des 
généraux i^ieillis dans les combats, Lakhès, Nikostra- 
t08, Philokratès, Lisias, Lykomédès, avaient la con- 
duite des troupes et la direction des opérations straté- 
giques^. Mais s'agissait-il de quelque mission diploma- 
tique délicate, de quelque expédition rapide où il fallait 
savoir joindre la hardiesse à la prudence, c'était à Alci- 
biade que le Peuple confiait cette mission, qu'il délé- 
guait ce commandement. 

par les Athéniens comme Tadolescence do Thomme politique^ puis- 
qu'avant trente ans accomplis on ne pouvait remplir aucune charge. 
1. Thucydide, V, 61, 84, 116 ; Diodore de Sicile, XII, 79, 80. 



CHAPITRE TROISIEME. 



Les députés Athéniens à Mélos. — Siège et prise de Mélos. — 
Massacre des Mêlions (416 av. J. G.). — Violences et débauches 
d'Alcibiade. — Timon le misanthrope. — Les nouveaux chefs 
de parti à Athènes. — Les adversaires d'Alcibiade : Nicias, 
Phaeax, Hyperboles. ^ Haines contre Âlcibiade. — Proposi- 
tion par Hyperboles d'un vote d'ostracisme. — Ligue entre 
Alcibiade et Nicias. — Bannissement d'Hyperbolos (Hiver de 
416-415). 



Un peuple qui n'est pas, comme l'étaient les Spartia- 
tes ou les Romains de la République, organisé exclusi- 
vement pour être soldat, ne vit pas sans danger de lon- 
gues années dans Tagitation et les angoisses de la 
guerre, dans les alternatives irritantes de la défaite et 
de la victoire. S'il ne tombe pas dans le découragement, 
la lassitude, la prostration , ce qui serait la mort, il 
prend une vie factice, toute de fièvre et de nerfs, que 
maintiennent seuls le bruit et le mouvement. Cet état 
I 23 



354 HISTOIRB D'ALCIBIADE. 

morbide prédispose aux plus grandes actions, à l'iié- 
roïsme, au martyre môme, souvent aussi au fanatisme, 
au délire politique, à la folie sanguinaire. De là, ces 
mesures violentes qui sont des crimes, ces exécutions 
qui sont des massacres, ces assassinats juridiques qui 
sont des hontes. On a trop souvent exposé sa vie 
pour que la vie des hommes importe. A force de se ser- 
vir de répée, on ne voit plus de droit que dans Tépée ; 
à force de verser son sang, on répand le sang à flots 
comme si c'était une rosée féconde. 

La bataille de Hantinée qui avait relevé le prestige 
des Lacédémoniens sans abattre pourtant la puissance 
d'Athènes et qui avait brisé Talliance argo-athénienne, 
menaçante pour tous les états indépendants, eût gu 
rendre une longue période d'accalmie à la Grèce épui- 
sée. Les belligérants se trouvaient à peu près dans la 
même situation qu'au début des hostilités ^ Les Iles 
révoltées étaient rentrées sous la domination athé- 
nienne. Aucune cité n'avait subi de ces défaites écra- 
santes, de ces pertes de villes, de ces cessions de 
territoire, qui ne terminent une guerre que pour en 
préparer une nouvelle, plus terrible et plus acharnée. 

1. A la vérité, quelques cités révoltées du littoral de la Thrace n'é- 
taient pas soumises par Athènes; mais ;en revanche, les Athéniens oo- 
cupaient Pylos, au cœur même de la Laoonie. 



EXPliBmON CONTRE MÉLOS. 355 

Chez les Doriens comme chez les Ioniens, les succès et 
les reyers se compensaient. Les Spartiates, en rentrant 
en Laconie aussitôt après leur victoire, avaient donné 
l'exemple de la modération. Les Athéniens devaient le 
suivre, d'autant plus qu'alors ils ne pouvaient rien 
entreprendre dans le Péloponnèse où ils ne comptaient 
plus d'alliés. C'était donc l'heure de rentrer en soi- 
même et de se fortifler par le calme et le travail pour 
les éventualités futures. C'était l'heure de panser les 
plaies de la patrie déchirée. 

Mais les Athéniens étaient en proie à la fièvre de 
guerre. DanÉ» l'impossibilité d'agir sur le continent, 
ils portèrent la lutte sur d'autres points. En 417-416, 
tandis qu'Alcibiade renouait l'alliance argienne sans 
cependant décider les Argiens à reprendre les armes, 
tandis que le corps d'occupation de Pylos ravageait les 
districts ouest de la Laconie, les Athéniens firent une 
expédition contre les Macédoniens et débarquèrent trois 
mille honunes dans Ftle de Méiose* 

Mélos, colonie dorienne, n'avait jamais acquiescé au 
traité de Délos qui mettait toutes les lies grecques sous 
la domination athénienne. Elle était restée autonome. 

1. Thucydide, V, 83, 84, 115. — L'armement contre Mélos se com- 
posait de trente-huit trirèmes, de douze cents hoplites athéniens, do 
trois cent trente archers et de quinze cents hopUtes alliés. 



356 HISTOIRE d'aLOBIAOS. 

Pendant la guerre du Péloponnèse, les Méliens quoique 
sympathisant avec les Spartiates à cause de leur ori- 
gine commune, n'avaient pas pris parti. En attaquant 
Mélos, les Athéniens violaient le droit des neutres. 

Avant de commencer les opérations contre cette ville, 
les deux stratèges qui commandaient les troupes, Eléo- 
médàs et Tisias, dépéchèrent aux Méliens des députés, 
chargés de leur faire connaître Tultimatum d'Athènes '• 
Thucydide a dramatisé cette entrevue des envoyés athé* 
niens avec les magistrats de Mélos. Il a pris la forme 
dialoguée pour exposer les arguments des Athéniens et 
la défense des Méliens *. C'est le sinistre carmen canœ- 
bewm de la Force et du Droit. Jamais le principe étemel 
que la force l'emporte sur le droit n'a été proclamé 
avec plus de cynisme. 

< — Ce n'est pas au moyen de paroles d'éloquence et 
« d'arguments triomphants qui ne convaincraient per- 
« sonne, disent les Athéniens, que nous allons vous 
« démontrer que notre domination est justifiée par 
c nos victoires sur lesMèdes, et notre agression contre 
c vous, par votre attachement à nos ennemis. Non, 
< nous partons d'un principe universellement admis : 



1. Thucydide, V, 84. 

2. Thucydide, V, 84-113. 



LES DÉPUTÉS ATHÉNIENS ▲ MÉLOS. 357 

c Les forts se servent de la force et les faibles se sou- 
€ mettent *. » 

Les Méliens quittent alors la question de droit et 
répondent que leurs alliés d'origine, les Lacémoniens, 
viendront les secourir. « — Ne vous bercez pas de ce 
« chimérique espoir, répondent les Athéniens. On ne 
c doit pas compter sur les sympathies d'un État, mais 
c sur les forces dont il dispose. Les Lacédémoniens, 
« n'ayant pas de vaisseaux, ne tenteront pas la lutte 
« navale avec les dominateurs de la mer ^ » 

« — Il nous reste l'espérance, reprennent les Méliens. 
« Le sort des armes est hasardeux. » — « L'espérance, 
« disent les Athéniens^ nuit souvent même unie à la 
« force ; quand elle captive les faibles, elle les perd sans 
« retour*. » 

Enfin les Méliens invoquent la protection et la ven- 
geance des Dieux. Les Athéniens n'en sont point émus. 
< — Nous ne craignons pas, disent-ils, que la protection 
« divine nous manque, car les Dieux comme les hom- 
« mes sont manifestement portés par la nécessité de 
« leur nature à imposer leur volonté à ceux qu'ils tien- 



1 Suvatà 81^ ol icpouxovtec [icpaa^ouat, xai ol àobvtélç Cvyx'*'' 

pouau Thucydide, V, 89. 

2. Thucydide, V, 97 , 9g, 99. 

3. Thucydide, V, 102, 103. 



358 fiiSToms d'alcibiade. 

« nent en leur pouvoir ^ Cette loi, ce n*est pas nous qui 
< Pavons établie, ni qui Tavons appliquée les premiers. 
« Nous Tavons reçue de nos pères et elle subsistera 
c éternellement. Nous sommes en outre convaincus 
c que dans notre situation, ni vous, ni d'autres n'agi- 
« raient autrement ^. » 

Les conférences furent rompues; le siège de la ville 
commença. Revenus en Attique^ les députés exhortèrent 
TAssemblée à décréter contre les Méliens une mesure 
rigoureuse qui servit d'exemple aux ennemis d'Athènes. 
H fut décidé que tous les Méliens adultes seraient mis à 
mort et que les femmes et les enfants seraient ven- 
dus comme esclaves. Au milieu de l'autonme, de nou- 
velles troupes furent envoyées sous le commandement 
de Philokratès pour presser les opérations. Bientôt les 
Méliens se rendirent à discrétion. L'armée exécuta im- 
pitoyablement les ordres du Peuple. Les Méliens mftles, 
combattants ou non combattants, furent passés au fil 
de l'épée ; les femmes vendues à l'encan. La ville ne fat 
plus qu'une ruine, l'île qu'un désert. Les Athéniens 
durent les repeupler en y envoyant cinq cents colons'. 

% Thucydide, V, 104-105. 
3 . Thucydide, V, 116. 



MASSACRE DES UÉLIBNS. 359 

Selon le témoignage » assez peu digne de foi en géné- 
ral du Pseudo-Andocide, Alcibiade devrait porter la 
responsabilité du massacre des Mêlions. Ce serait lui 
qui aurait entratné l'Assemblée à voter ce cruel dé- 
cret. L'auteur précité ajoute que si Alcibiade agit 
ainsi, ce Ait afin d'acheter une jeune Hélienne qu'il 
aimait et dont il eut plus tard un enfant*. Mais Thu* 
cydide ne parle pas de la participation d'Alcibiade au 
crime de Mélos. Le silence du véridique et minutieux 
historien autorise, sinon à rinfirmer, du moins à en 
douter ^. Plus que tout autre, Alcibiade serait condam- 
nable d'avoir proposé ce décret. On peut excuser les 
mesures rigoureuses chez les hommes qui, comme 
Brutus, le duc d'Albe, Saint-Just, rachètent leur sé- 
vérité sur les autres par leur sévérité sur eux-mêmes 
et qui donnent dans la vie privée l'exemple des mœurs 

1. Pseodo-Andocide, C. Àlcib. 22-23; Plutarque, Alcibtod., XVI. 

2. Pour un décret bien moins important que la mise à mort de» 
Méliens : une inscription sur une stèle de Tacropole, disant que les La- 
cédémoniens ont trahi leurs serments, Thucydide mentionne que ce dé- 
cret fut rendu sur la motion d'Acibiade (V, 56). Il semble donc que si 
Alcibiade eût provoqué une telle mesure, sur laquelle Thucydide s'étend 
longuement, l'historien n*eût eu garde de ne pas le faire savoir. 
Au reste, la participation d' Alcibiade à l'affaire de Mélos n'est pas 
improbable, mais elle n'est rien moins qu'à prouver; et que penser 
historiquement de cette romanesque aventare de la jeune Mélienne 
vendue comme esclave? 



360 HISTOIRE D*ALCIBUDE. 

austères. Mais celni-Ià surtout^ est haïssable, qui dresse 
une liste de proscription au milieu d'une orgie et qui 
essuie ses mains ensanglantées à la chevelure d'or 
d'une courtisane. 

Et malgré ses campagnes, ses fatigues, ses travaux, 
malgré les destinées de la cité auxquelles il présidait 
alors, Àlcibiade n'avait pas cessé sa vi^ de débauches 
et de' gynécées. Ainsi que certain homme d'État con- 
temporain dont la mémoire est encore présente à plus 
d'un esprit, TAIcméonide menait de front les affaires 
publiques et les plaisirs. Si l'ambition primait chez Al- 
cibiade les autres passions, elle ne les éteignait pas. 
Sa journée passée au Conseil des Stratèges pour ré- 
gler quelque question relative à une levée de troupes 
ou pour juger quelque délit militaire^ Alcibiade con- 
sumait sa nuit jusqu'à l'aurore dans un symposion, 
avec des joueuses de flûte, des danseuses, des pal- 
laques, en compagnie de ses amis habituels» Kallias, 
Axiokhos, Polytion, ThéodoroslePhégeate, Antiokhos*. 
Quand, au Pnyx, les citoyens venaient de l'entendre sou- 
tenir une alliance, proposer une expédition, formuler 
un projet de loi, engager les Athéniens à étendre et 

1. Cf. Thucydide, IV, 118; Démosthène, De coron., 38; Boeckh, Éco- 
nomie politique des Athéniens , t. II, p. 204, 

2. Cf. Plutarque, Alcibiad., ;V, V, VI, XVI, XXII. 



TIOLENCES ET DÉBAUCHES D'ALCIBIADB.. 361 

à consolider leur puissance sur terre, et exhorter les 
jeunes gens à se rappeler le serment qu'ils avaient 
prêté i l'ftge de dix-huit ans devant l'autel du temple 
d'Agraule, « de ne reconnaître de bornes à TAttique 
c qu'au delà des blés, des orges, des vignes et des 
< oliviers S > ces mêmes citoyens le voyaient traverser 
Fagora, se dirigeant d'une façon efféminée et le pallium 
traînant à terre' vers la demeure de quelque hétaïre ou 
de quelque femme reconnue pourtant comme honora- 
ble*. Vers le soir, il traversait les rues d'Athènes, 
échauffé par le vin et faisant grand bruit, la tête ceinte 
d'une épaisse couronne de violettes et de lierre et de 
nombreuses bandelettes, soutenu dans sa marche par 



1. Plutarque, Àlcûnad,, XV. — Les jeunes Athéniens juraient aussi 
qu'ils ne déshonoreraient pas les armes de la république, qu'ils n'a- 
bandonneraient pas leur poste, qu'ils sacrifieraient leur vie pour la pa- 
trie, et qu'ils laisseraient Athènes plus florissante qu'ils ne l'avaient trou- 
vée. Ces serments, que devait prononcer tout Athénien avant de passer 
dans la classe des éphëbes et d'être inscrit sur les râles des citoyens 
en état de porter les armes, était juré dans un temple de l'Acropole, 
élevé par les Athéniens à Agraule, en commémoration de son patrio- 
tisme. Agraule ou Aglaure, fille de Cécrops , s'était précipitée des ro- 
chers de la citadelle pour accomplir un oracle qui avait déclaré que 
les Athéniens seraient vainqueurs si quelqu'un d'eux se sacrifiait vo- 
lontairement à la patrie. Hérodote, VIIl, 52; Apollodore, III, 14; 
Lycurgue, in Leocrat. 

2. Plutarque, ilctbiod., XVI. 

3. Xénophon, Memorab,, I, 2. 



362 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

des aulétrides et de gais compagnons S n semblait 
le Dieu même des Bacchanales antiques. Mais le 
lendemain y il passait en revue un corps d'hoplites au 
Lycée, il faisait décréter l'armement de cinquante 
trirèmes ou la levée de deux mille hoplites, voter un 
psephisma, abroger une loi, il s'embarquait pour une 
campagne, il conférait dans une hétairie, avec ses af« 
filiés pour préparer quelque importante élection. 

Privilège du génie, Shakespeare a deviné Âlcibiade 
sans le connaître^. Il le peint en trois lignes, mieux 
que ne le pourraient faire dix volumeà d'histoire, lors- 
que, dans son Timon d'AthèneSy il le représente en 
costume de guerre, à la tête de ses troupes et entouré 
de deux belles courtisanes. Yoici Alcibiade : ecce komo. 
Sous l'exagération scénique, on reconnaît l'homme qui 
le matin discourant à l'Assemblée forçait le soir le gy- 

« 

1. Platon, Sympos., p. 213. Cf. Plutarque, Aletbiad,, IV, V, VI ; 
Athénée, XII, 9. 

2. Certes Shakespeare savait étudier l'histoire quand ce travail im- 
portait à son œuvre. Le Jules César en fait preuve. Mais il ne semble 
pas que le grand Anglais ait même lu la Vie d' Alcibiade de Plutarque. 
Rien ne s'y rapporte dans le Timon. Sans doute, Shakespeare puisa 
quelques vagues renseignements sur Alcibiade dans une annotation 
de la Vie de Marc-Antoine (Antonius, LXX), au passage où Plutarque 
parle de Timon. On sait d'ailleurs que le Timon n'a pas la prétention 
d'être une pièce antique, et que ce serait un anachronisme que de le 
jouer en costumes grecs. 



VIOLENCES BT DliBAUCHES d'aLGIBIADE. 363 

nécée, qui la veille conduisant une orgie s'embarquait 
le lendemain pour conquérir la Sicile. 

En guerre même, où Athénée assure qu'Alcibiade se 
faisait souvent accompagner par deux hétaïres, Timan- 
dra sa maltresse et ThéodèteS Alcibiade affectait tous 
les raffinements d'un sybarite. Souvent, afin de cou- 
cher plus mollement, il faisait percer le plancher de 
la trirème et on y pendait son lit avec des sangles 
tissées d'or ^ A Tarmée, sa tente, présent desÉphésiens, 
était grande, magnifiquement ornée et peinte de plu- 
sieurs couleurs ^ Ses armes étaient plus riches et plus 
brillantes que celles des autres Athéniens^ chefs ou sol- 
dats ; et il portait un bouclier lamé d'or et d'ivoire où 
Ton ne voyait aucune des figures symboliques adoptées 
généralement par les Athéniens, une chouette, un hi- 
bou, une tête de gorgone, une branche d'olivier, une 
Thémis armée, une hydre, mais un Amour lançant la 
foudre *. 

1. Athénée (XII, 9), semble môme affirmer qu'Alcibiade menait 
toujours avec lui ces deux courtisanes quand il était à la tête de Tar- 
mée. Cest là une légende. Cependant Alcibiade agit peut-être ainsi 
quelquefois, dans certaines expéditions. 

2. Plutarque, Alcibiad., XVI. — C'était comme une sorte de hamac 
massif, bien plus confortable assurément que les hamacs de nos jar- 
dins ou des entreponts de nos nayires. 

3. Pseudo-Ândocide, C. Âlcihiad., 30; Plutarque, llcibidd., XII. 

4. Athénée, XII, 9; Plutarque, Aleihiad., XVI. — A en juger par 



364 HISTOIRE d'âLGIBUBB. 

Il semble qu'à cette époque et depuis longtemps déjà, 
Alcibiade était par un contraste étrange, pour la masse 
du peuple, une idole, et pour la classe restreinte des 
jeunes chevaliers, un modèle. Avant Pétrone, Alcibiade 
était i'ar&t^ ekgantianim. Les jeunes gens répétaient 
ses bons mots, imitaient sa conduite et sa manière d'être, 
copiaient ses modes', tandis que les plébéiens van- 
taient sa magnificence et sa générosité, et 8*entrete- 



le bouclier d'AchUle dans Homère et par le bouclier d'Héraklès dans 
Hésiode, la coutume de décorer les boucliers de figures symboliques, 
semble aussi ancienne que ces armes eUes-mômes. Ménélas avait 
un dragon sur son bouclier (Pausanias, X, 16);Alcméon, au siège de 
Thèbes, un dragon tacheté; Polynice, Thémis avec cette devise: 
c Je rétablirai; > Tydée, une peau de lion; Gapanée, un Prométhée 
porte-torche avec cette devise: « Je réduirai la cité en cendres; » 
Adraste, une hydre; Étéocle, un guerrier montant à l'assaut ; Hippo- 
médon, logeant Tiphée vomissant des flammes; Hypesbius, un Zeus 
foudroyant; Parthénopè, un sphynx. On connaît aussi le bouclier 
de Lamakhos, décoré d'une tête de Gorgone. Cf. Eschyle, Sept, contr, 
Theb. V. 393, sq.; Euripide, Phenie. v. 451, sq.; Pindare, Pyth., 
od, VIII; Pausanias, Z, 26; Aristophane et le scoliaste, Ban.j v. 960; 
Acham, v. 573; PoUuz, I, 10. 

Les boucliers étaient, aux temps historiques, soit de bois léger, 
tel que le figuier, le sureau, le peuplier, le hêtre , le saule, soit de peaux 
cousues les unes sur les autres ; mais rarement tout en métaL Sur ce 
bois ou sur ces peaux, on appliquait, pour solidifier l'arme, des lames 
de métal, fer ou airain. (Homère, /Itod. v, 460 ; Hesychius, s. v. Ixia; 
Pline, IV, 40; Polluz, 1, 10.) Mais sa richesse permettait à Alcibiade 
de substituer sur son bouclier des feuilles d'or à des feuilles d'airain 
ou de fer. 



LB GHIBN d'ALCIBTADB. 365 

naient de sa valeur, de son éloquence, de son habOeté 
comme guerrier et comme homme politique. 

Les moindres actions de sa vie privée étaient divul- 
guées, répétées, commentées par tout Athènes. Ainsi, 
il possédait un chien, remarquable par sa haute taille et 
sa beauté, qui lui avait coûté la somme énorme de 
soixante-dix mines K On ne sait par quel caprice, il lui 
fit couper la queue ; < c'était, remarque Plutarque, ce 
< que l'animal avait de plus beau : oSerav icéyxaîko^. » 
Les amis d'AIcibiade lui reprochèrent cette mutila- 
tion et lui rapportèrent qu'elle était généralement 
bl&mée et faisait médire de lui^ < — Eh 1 ce que je vou- 
• lais est arrivé, répondit Alcibiade. Je le voulais, car 
c tant que les Athéniens bavarderont sur cela, ils ne 
« diront rien de pire de moi* 1 » 

Cette action d'AIcibiade est devenue célèbre. Plus 
d'un ne connaît d'AIcibiade que son chien 1 Et a-t-on 
assez défiguré ou transfiguré cette historiette 1 On Ta 
érigée en maxime ; on en a souvent changé le sens. 
Combien qui répètent que ce fut pour faire parler de 
soi qu'Alcibiade coupa la queue de son chien * ! Or, si 

1. EnTiroD six mille trois cents francs. 

2. Plutarque, Àkibiad,, IX. 

3. rCvfttai ToCvvv, eXictv, 8 pouXo(ftau BoùXo(iai yà^ 'A6i)vaio\ic toûto 
XàXetv, tva (&^Tt x«Tpov icepl i{&oû Xér^o^^- Plutarque, Akibifid. IX. 

4. On a souvent tenté de rétorquer ce lieu commun en prouvant que 



366 HISTORIE D'aLOBUDE. 

ce ne fut pas par simple caprice qu'Acibiade agit ainsi, 
et s'il y eut en effet dessein chez lui, ce Ait^ comme il 
l'affirmait lui-même, non pour faire parler 4e soi, mais 
afin qu'on n'en parl&t plus. U ne voulait pas alors at«- 
iirer l'attention ; il la voulait détourner. 

Les violences mômes d'Alcibiade, si sévèrement 
jugées par quelques-uns, trouvaient gr&ce devant la 
majorité des Athéniens, qui les désignaient par des 
euphémismes. On les appelait « des traits de jeunesse, 
c les écarts d'un bon naturel ^ » C'était sans indigna- 
tion qu'on racontait sur l'agora et dans les festins que 
dans une fête locale, où Alcibiade et un certain Taureas 
étaient choréges, l'orgueilleux jeune homme ne pou- 
vant admettre qu'on osflt rivaliser de magnificence avec 
lui pour les jeux et les liturgies, avait flrappé Taureas 
au visage pendant la solennité ' ; que pour son festin à 
Olympie, Alcibiade s'était servi de vases sacrés qu'il 
avait empruntés aux archithéores *. Que ne disait-on 

cette anecdote même contredit absolument le sens que les modernes y 
attachent. Mais on ne peut résister à l'habitude. On dira toujours d*un 
homme qui aura par quelque extravagance voulu attirer sur soi l'atten- 
tion publique^ quMl a, comme Alcibiade, coupé la queue de son chien 1 

1. Plutarque, Akibiad.f XVI. 

3. Démosthône, in Meid,, 49; Plutarque^ Àkibiadô, XVI. 

3. Pseudo-Andocide, C. Alctbiad,, 29. Cf. Phaeaxt C. Akibiad, 
(Fragm. oral, grsse,, édit. Didot, t. II, p. 243). Plutarque, Aleihiad,, 
XIII. ^ Ruhnken (Bistor, critie. orat, gr»c., t. VIII^ p. loS> éd. 



LE PEINTRE AGATHARKHOS. 367 

pas encore 1 Le peintre Âgatharkhos courtisait une des 
mattresses d'Alcibiade. Aldbiade les surprit ensemble. 
Pour se venger y il fit enlever le peintre par des esclaves. 
Conduit dans la demeure d'Alcibiade, ii y fut séques- 
tré pendant quatre mois, jusqu'à ce qu'il Teût entiè- 
rement ornée de fresques. L'œuvre achevée , Alci- 
biade renvoya Agatharkhos en lui donnant une grosse 
somme d'argents C'était d'ailleurs une vengeance peu 
cruelle que cette commande imposée et largement ré- 
tribuée, mais aux yeux des œnseurs, c'était une grave 
atteinte à la liberté individuelle. Un [citoyen avait dé- 



Reiske), et après lai Boeckh(^c. des Ath., 1. 1^ p. 325), ont tenté d'é- 
tablir une différence entre le récit du Pseudo-Andoclde et le récit at- 
tribué à Phaeax et cité par Plutarque. Il est cependant certain qu'il 
s*agit d'un môme fait, et que Plutarque l'a cité, non d'après un discours 
de Phaeax, qui semble n'avoir amais été prononcé (Voir la note 2 de la 
p. 375)^ mais d*après le discours apocryphe d'Andocide que nous possé- 
dons en entier. Boeckh augure arbitrairement de ceci qu'Alcibiade rem- 
plit à une certaine époque la charge de Trésorier de la Déesse. « PoUux, 
t dit-il, cite une liste d'offrandes sous Tarchontat d'Âlclbiade. PoUuz a 
t confondu le nom de l'archonte avec le nom du trésorier de la déesse. > 
Cf. Corpus Inscript, grxc,, XII, 25. Certes Alclbiade ne fat pas ar- 
chonte, mais on peut douter qu'il fut trésorier. Ces fonctions sans im- 
portance politique ne lui convenaient pas. Puisque Pollux s*est trompé 
sur le nom de la magistrature et qu'il a mis archonte pour trésorier^ 
rien ne prouve qu'il ne s'est pas trompé aussi sur le nom du magistrat 
et qu'il n'a pas écrit par exemple : 'AXxt^idSvi; pour *Açx^6\é^i\^, On 
peut encore admettre que cette erreur est l'œuvre d'un copiste. 
1. Démosthène, m Jf^id.» 49; Pseudo-Andocide , C. Aleilnad*f 11 6^ 



368 HISTOIRE D'aLGIBIADE. 

posé une accusation contre le poète thasien Hégémon, 
protégé d'Alcibiade. Àlcibiade entra dans le temple de 
Gybèle où était placée la liste des causes, et il effaça, 
avec le doigt mouillé de salive, le nom du poète. Il 
empêchait ainsi l'archonte et l'accusateur de présenter 
la cause au dikastérion^ Alcibiade se donnait comme 
le défenseur de la démocratie athénienne, mais sous la 

république il agissait en César. 

Malgré ces violences, ces actes arbitraires, cette vie 
de scandale, les oligarques, ennemis d'Âicibiade,n'o - 
saient encore attaquer ouvertement, soit & la tribune, 
soit devant les tribunaux, le favori du peuple. Un seul 
homme, le misanthropeTimon osa Fapostropher en face. 
Alors qu' Alcibiade, après avoir obtenu à l'Assemblée 
un grand succès d'éloquence, retournait chez lui, re- 
conduit comme un triomphateur par tout le peuple, 
Timon, au lieu de se détourner et de chercher à l'évi- 
ter, selon sa coutume d'en agir avec les autres hommes, 
l'aborda, le prit par la main et lui dit en montrant la 
foule' : a Courage, ô mon fils ! Accrois ta grandeur, car 

1. Athénée, IX, 17. — Hégémon, poète comique contemporain d'Aris- 
tophane, d'Amipsias et d'Archippos. Il était de 111e de Thaaos, dépen- 
dante d'Athènes. Il ne reste qu'un seul fragment de toutes ses comé- 
dies. Cf. Aristote, De pœtic. II; Mém, de V Académie de» tmerîpf. 
t. Vn, p. 404, 405; Frag, Corne, grése. (édit. Didot, p. 283.) 

2. Plutarque, Aleibiad., XVI. 



TIMON Lfi MISANTHROPE. 369 

« cette grandeur sera un malheur pour tous ceux- 
ci*. » 

Dans le cortège d'AIcibiade, composé d'admirateurs 
et d'envieux, on injuria et on menaça Timon. Quel- 
ques-uns pourtant rapprouvëreiît ; d'antres ne firent 
que rire de cet étrange propos*. 

Ces derniers avaient raison» car Timon, n'étant ni 

un oracle ni un proptiète, ne pouvait prévoir qu'Aie!- 
biade serait l'instrument de la ruine d'Athènes. Il eût 

I 

fallu pour cela qu'il prévit le complot des hermako- 
pides, le procès des mystères, le bannissement d'Aici- 
biade, l'inaction funeste de Nicias devant Syracuse, la 
témérité et la désobéissance d'Antiokhos dans les eaux 
d'Éphèse, le second exil d'Âlobiade, le dédain des stra- 
téges à iBgos-Potamos pour les conseils de leur an- 
cien chef, enfin toutes ces circonstances, tous ces évé- 
nements aussi fatals qu'imprévus, que l'avenir cachait. 
Timon n'avait pas la seconde vue. Pourquoi eût-il em- 
brassé les choses futures d'un seul regard? Quel indice 
lui faisait soupçonner qu'AIcibiade causerait le mal- 
heur de la cité ? Trouvait-il en lui plus de présomption 
que de capacités? Non. Déjà Alcibiade avait fait ses 

1. ESy, içTii icoulç QcO|6|Mvocy u icaT* lAÉYayàp aû^ xaxov &Kaai 
TouTOK' Piatarque, àkibiad., XVI. 
2.«Plutarque, Akibiad.y XVI. 

I 24 



370 HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

preuves comme politique et comme capitaine, comme 
diplomate et comme orateur ; les plus acharnés entre 
^ses ennemis lui reconnaissaient tous les talents et 
toutes les aptitudes. Était-ce son ambition T mais Péri- 
clès aussi était un ambitieux, et il avait rendu Athènes 
puissante et prospère. Étaient-ce donc ses débauches? 
mais Thémistocle» qui parut dans le Céramique en 
présence d'une foule immense, monté sur un quadrige 
que traînaient quatre courtisanes demi-nues S était 
aussi un débauché. Cependant, il sauva la Cité de Tin- 
vasion barbare et fonda la puissance d'Athènes. 

Timon haïssait l'humanité entière. Il ne frayait 
qu'avec deux Athéniens : un certain Apémantos, mi- 
santhrope comme Timon, et Alcibiade^, qui connaissait 
trop bien les hommes pour ne pas les mépriser. La 
haine de Timon et le mépris d'Alcibiade s'entendaient. 
D'ailleurs, les deux seuls citoyens que Timon fréquentât 
n'étaient pas à l'abri de ses morsures lycanthropiques. 
Un jour Apémantos soupant avec Timon lui dit: c Quel 
a bon souper nous faisons ici ! > — « En effet, » ré- 
pondit Timon, « si tu n'y étais pas'. * Une autre fois, 
comme on l'a vu. Timon arrêta Alcibiade dans sa mar- 

1. Afhènée, xn, 30. 

2. Plutarque , Antontus^ LXX* 

3. Plutarque, AnUmus, LXX. 



TIMON LE MISANTHROPE. 371 

cbe triomphale pour lui jeter à la face un encouragement 
ironique, qui pouvait enlever au jeune stratège la con- 
fiance du Peuple ^ 

L'histoire doit juger ce propos comme le jugeaient 
les contemporains de Timon. Il n'y faut voir ni la 
prophétie d'un illuminé, ni lé cri d*une conscience 
indignée^ mais le rugissement de haine de la misan- 
thropie. Les Athéniens ne prenaient plus garde aux 
excentricités et aux invectives de Timon depuis le 
jour où apparaissant inopinément à rAssemblée, à 
laquelle il ne venait jamais, il était monté à la tribune 
et avait prononcé ces étranges paroles : < Athéniens, j'ai 
« chez moi un figuier où plusieurs citoyens se sont 
< déjà pendus. Or, comme je dois bâtir sur ce terrain, 
« j'ai voulu vous en avertir publiquement, afin que 
c si quelqu'un d'entre vous a envie de se pendre, il se 
« hflte de le faire avant que le figuier ne soit abattu^. » 
Cependant, Alcibiade était menacé dans sa fortune 

1. Plutarque, Alct^tod., XVI. 

2. Platarque, AvXfmvva^ LXX. —Les huit épitaphes du tombeau 
deTimoD, recueillies dans Tlnt/ioioy te (int^^ta^/râ^a, Vin. 'EicC- 
YpafilAaTa iirtT3{i6ta, 213-320) parachèyeat le portrait du misanthrope. 
Nous en citons une que Plutarque (Antomuf , LXX) attribue à Timon 
lui-même : 

« Ici je répose après m'ètre débarrassé du dur fardeau de la rie. 
« Ne demandez pas mon nom, misérables que vous êtes^ et puissiez - 
t TOUS tous mourir misérablement I « 



372 ^ HISTOIRE D'aLCIBTADE. 

politique par les haines du parti aristocratique. La vic- 
toire qu'avait remportée la démocratie sur l'oligarchie 
eu faisant, grftce à Alcibiade, conclure l'alliance ar- 
gienne et reprendre la politique belliqueuse de Périclès^ 
n'avait point découragé les oligarques. Les deux partis 
étaient toujours en présence, toujours luttant sourde- 
ment dans les hétairies et sur l'agora, toujours combat- 
tant ouvertement à l'Assemblée du Pnyx. Depuis quel- 
ques années déjà, Alcibiade, idole de la multitude, 
menait le parti démocratique; le parti opposé avait pour 
principaux chefs, comme par le passé, Nicias» l'habile 
stratège, etPhaeax, fils d'Erasistratos ^ De quelques 
années plus âgé qu'Alcibiade, ce dernier, aussi illustre 
par la naissance que le fils de Eltnias, lui était inférieur 
sous plusieurs rapports, entre autres dans l'éloquence. Il 
avait plutôt l'art de la conversation, le talent de persuader 
ses adversaires dans une discussion particulière, que la 
faculté et la force de soutenir les grands combats de la 
tribune*. Son contemporain Eu polis l'avait jugé ainsi : 
« Le plus habile à converser, le plus impuissant à par- 
te 1er : AaXeiv dfpioroç, d^uvocTiotaToc X^yeiv*. » Ce Phaeax n'é- 

1. Plutarque, Àlùibiad.,xm;c(. Thucydide, V, 4, 5. 

2. Piutarque, Alcihiad., XIII. 

3. Fragmenta eomicorum grœeorum, Eupolis, A^|iot, VIII (6dit. 
Didot);. cité par Plutarque, Àlcibiad., XIII. Cf. Aulu-Gelle, I, 16: 
Loquaxmofjis quam faeundus» 



ALCIBIADE ET LES OLIGARQUES. 973 

tait d'ailleurs connu que par une mission assez insigni* 
fiante en Sicile où les Athéniens l'avaient envoyé en 
422^ avec deux trirèmes ^ Et, soit mort prématurée, soit 
retraite subite de la vie politique, soit encore incapa- 
cité absolue, il ne devait plus jouer, le silence des au- 
teurs anciens l'atteste, aucun rôle dans l'histoire d'A- 
thènes. 

Grflce à ses succès de stratège, de politique et d'ora- 
teur, à ses sentiments démocratiques, héréditaires dans 
sa famille, et souvent affirmés par lui, à l'illustration 
de ses ancêtres, grâce surtout à ses libéralités, à sa 
magnificence dans les cborégies athéniennes et dans 
les théories panhelléniques, la multitude pardonnait à 
Alcibiade sa grande richesse et excusait ses violences 
et ses débauches*. L'admiration du peuple pour les 
vertus de leur rival et son indulgence pour ses vices, 
excitaient au plus haut point Tanimosité de Nicias, de 
Phaeax et des oligarques. Ceux-ci, en efTet, à peine ses 
égaux comme orateurs et comme stratèges, n'avaient pas 
espoir de rivaliser avantageusement avec lui soit à la 
guerre, soit à la tribune ; inférieurs en richesse, ils ne 
pouvaient pas non plus lutter avec lui de largesses au 



. 1. Thucydide, V, 4, 5. 
2. Platarque,Atet5tad.,XVI. 



' 374 HISTOIRE D'aLGIBUDE. 

peuple ou de luxe chorégique; enfin, mal vus par la 
multitude à' cause de leur opinion aristocratique, ils 
n'osaient mener la vie licencieuse d'Alcibiade. La foule 
des citoyens qui en absolvaient si aisément le petit-fils 
du grand Klisthènes l'eût sévèrement condamnée chez 
les oligarques. Les s;cophantes de la démagogie se fus- 
sent rués au tribunal de l'archonte, porteurs cl'accusa- 
tions de haute trahison, de corruption, d'outrages aux 
Dieux et de violences envers les citoyens. 

Pour que les partisans de l'oligarchie pussent re- 
prendre le pouvoir, il fallait qu'Àlcibiade disparût. Dans 
les petits Ëtats italiens du xvi* siècle, quelque empoison- 
nement, quelque attaque nocturne eût à jamais déli- 
vré de lui les adversaires d'Alcibiade ; mais les moyens 
excessifs n'étaient pas dans les mœurs athéniennes. A 
Athènes on n'employait contre ses ennemis ni le poi- 
son ni le poignard ; on les remplaçait par la calomnie 
et par l'application plus ou moins partiale de la loi. Les 
oligarques pouvaient donc difiamer Alcibiade, et sans 
doute ils n'avaient garde d'y manquer, mais leurs 
calomnies restaient impuissantes contre l'engouement 
de la multitude. Ils pouvaient encore traduire Alcibiade 
devant un dikastérion, comme coupable de violences ou 
de sacrilège, et obtenir ainsi son bannissement de 
la Cité. Mais ce qui prouve combien les faits imputés 



ALCIBUDB ET LES 0U6ARQUES. 375 

à Alcibiade» qu'ont recueillis postérieurement LysiasS 
puis l'auteur du prétendu discours de Phaeax^, puis Dé- 

1. Lysias, C. ÂlcQnad, mitwr. 

2. Au temps de Plutarque, ce plaidoyer, inséré aujourd'hui dans la 
collection des Orateurs Attiques sous la rubrique : Pseudo-Andocide, 
Contra Àkibiadem^ était considéré comme Pœuvre de Phaeaz. (Plu- 
tarque, Alcthiad., XIII.) Les commentateurs et les critiques modernes 
sont trés-partagés sur son authenticité. Taylor pense qu'il est réelle- 
ment de Phaeax. Ruhnken {Hist. crttic, Orat. grâBc, t. VIII, p. 135), 
et Walckenaër (préface à ce discours) croient qu'il fut en effet pro- 
noncédans la lutte d*ostracisme entre Alcibiade et son adversaire; mais 
qu'il fut composé soit par Andocîde, soit par un autre orateur. Le 

' docteur Thyrvall accepte également l'authenticité de ce discours dans 
un Yote d'ostracisme {History ofGretce^ t. III, p. 360 et Appendice II, 
p. 494, w{.). Mais d'autres autorités de l'érudition, entre autres 
H. Grote (Histoire de la Grèce, t. Y, p. 328, n. 3; t. VIII, p. 10, n. 1 ; 
t. X, p. 52, n. 1), le révoquent absolument en doute, et prouvent, 
par des raisons irréfragables, que c'est un exercice de rhéteur, ime 
composition apocryphe, pleine d'erreurs historiques et chronolo- 
giques, postérieure d'une ou deux générations k l'époque où l'ostra- 
cisme fut appliqué pour la première fois (416 av. J. G.), et écrite à un 
temps où, l'ostracisme étant tombé en désuétude, les Athéniens en étaient 
arrivés à perdre la notion de ce que cette institution avait été et de la 
manière dont on l'appliquait. En effet, selon ce discours, l'ostracisme 
n'eût pas été un vote secret; le vote eût été précédé d'une accusation, 
de harangues, de plaidoyers d'attaque et de défense ; le citoyen contre 
lequel l'application de cette loi était requise eût été formellement dé- 
signé au Peuple; c'eût été une véritable mise en cause. (Cf.Pseudo- 
Andocide, C. Ale%hiad,j 1 , 2, 3.) Toutes ces choses sont absolument 
contraires à l'essence de l'ostracisme, absolument contredites et démen- 
ties par le témoignage des auteurs anciens qui parlent de cette in- 
stitution. (Voir l'Introduction, p. 56-60 et les notes.)— C'était, comme 
on sait, la coutume des rhéteurs athéniens du quatrième çiècle d'exer- 



^76 BUSTOIRB D'aLCIBIADE. 

mo0tbène et Plntarque, enfin Athénée et ËlienS étaient 
tenns pour chimériques par ses contemporains ; ce qui 
prouve combien ils ont été exagérés par les écrivains des 
générations suivantes, c'est qu'aucun des nombreux en- 
nemis d'Alcibiade n*a songea l'en accuser en justice. Si 
dans toutes ces imputations : le meurtre d'un esclave 
dans la palestre de Sybirtios, l'outrage envers Tau- 
réasy la profanation des vases sacrés, la séques- 
tration du peintre Agatharchos, la liaison suspecte 
avec Socrate, l'assassinat d'Eupolis, la soustraction 
au tribunal de Tacte d'accusation du poète Hégémon^, 
une seule eût été susceptible d'être prouvée, eût eu 
quelque apparence de vérité, cela eût amplement suffi 
pour traduire Alcibiade devant les dikastes et pour le 
fiedre condamner au bannissement, à la détention ou 
à la perte des droits civiques. N'en a-t-on point la 

cer leur talent sur quelque plaidoyer fictif mais intéressant. Pour ré- 
diger cette composition apocryphe, son auteur recueillit toutes les anec- 
dotes vraies ou fausses qui couraient encore sur Alcibiade , ou qui 
étaient mentionnées dans des écrits perdus aujourd'hui; anecdotes dont 
un adversaire d'Alcibiade eût pu en effet se servir contre lui dans un 
procès politique. ' 

1. Démosthène, C. Mid.y 143-148; PluUrque, Àleih., I, IV, IX, X, 
XIII; Athénée, V, 20, XU, 9, XIII, 4; Étien, Var. Eût. xm, 38. 
I 2. Cf. Antiphon, Fragm. {Orat. AUtc., t. II, p. 291). Pseudo-Ando- 

cide, C. Akibiad,, 10, 11,13, 17, 21; Lysias, C. Alcihtad. Minor, 
167, sq. ; Démosthène, inUid, 143, 147;Plutarque, Alcitnad.y in, IV, 
XIV, etc. 



CALOBINIES CONTRE ALCIBIADS. 



zii 



preuve dans le verdict de mort qui quelques années 
plus tard fut rendu contre Alcibiade, sur le simple 
soupçon qu'il avait parodié les mystères d*Éleusis ? 

La plupart de ces faits appartiennent trop à la na- 
ture d'AIcibiade, telle que nous la dépeignent ses con- 
temporains, d'ailleurs plus ou moins partiaux S pour 
qu'on puisse tous les révoquer en doute ; mais l'histoire 
doit les enregistrer avec la plus grande déGance et les 
attribuer en partie à la malignité des inimitiés politi- 
ques. Au temps d'Alcibiade, ces récits couraient vague- 
ment dans la foule; de bouche en bouche, ils s'ampli- 
fiaient et se dénaturaient. Chacun les connaissait, 
chacun les répétait ; personne n'y croyait. C'était une ru- 
meur confuse et insaisissable, aussi impossible à vérifier 
qu'à combattre. On s'en servait pour miner sourdement 
la popularité d*Alcibiade ; mais de là à l'en attaquer 
publiquement devant les tribunaux il y avait loin. 
Aussi se» ennemis ne s'y hasardèrent-ils jamais, car si la 
loiathénienneautorisaitet engageait même toutÂthénien 
à remplir l'office de notre ministère public, qui n'exis- 
tait pas à Athènes, et à se porter partie lésée devant 
les tribunaux, non-seulement comme particulier dans 
les causes privées, mais encore comme citoyen dans 



1. Thucydide, Aristophane, Xénophon et Platon. 



378 HISTOIRE D'ALCmUBE. 

les causes publiques: sacrilège, trahison, conspiration, 
prévarication, meurtre, incendie, corruption, désertion 
et autres crimes et délits regardant l'État S les peines 
les plus sévères étaient édictées contre l'accusateur 
qui ne parvenait pas à faire condamner celui quHl 
accusait. Pour l'accusateur qui n'obtenait pas au moins 
la cinquième partie des suffrages des juges, le mini- 
mum de la peine était une amende de soixante drach- 
mes, le maximum, la mort*. Dans tous les cas, le déla- 
teur qui ne réussissait pas à prouver la délation était 
considéré comme parjure et noté d'infamie'. De plus, 
l'accusé absous pouvait intenter une action à son accu- 
sateur, sorte de demande reconventionnelle au crimi- 
nel. On voit que le métier de sycophante exigeait plus 

i. Démosthène, C. Mid.; C, Everget.; C. Leoer.; C, Htua,; C, An' 
dfoU; de Coron.; Eschine, De fais, leg,; C. Ctesiph; De moLagesta 
legatione; Lysias, C. Àlcibiad., I; C. J.2ct&tad., II; Platon, Jpolog. 
Socrat; Lycurgue, C. Leocrat., Plutarque, Alcibiad., XIX, XXI, XXII; 
Péricl. XXXIX; Aristophane et le scoliaste, Fesp. ; PoUax, VIU, 6; 
Harpocration , s. v. ElGayrt^tai; Sigonius, De Rep. Athen, 111,4; 
Samuel Petit, Leges aUicâSf p. 314; Herald, Anivfiadvers, in jus AUi- 
cum, III, II, etc., etc. 

2. Platon, Apolog. Socrat.; Démosthëne, De Corona; C. Androt. ; 
C. Leocrat.; C, Timocrai.; PoUux, VIU, 6 ; Philostrate, Vit, sophist., 
JSsehin. 

3. Démosthône; C. Leocr,;C. Mid; S. Petit, Leges AtHc, p. 314, 318. 
» A Rome, en yertu de la loi Remnia, Pinjuste accusateur était aussi 
noté d'infamie ; on lui imprimait un K sur le front. 



L*OSTRACISME. 379 

de courage qu'on ne le croit communément; et Ton 
conçoit l'hésitation bien naturelle des adversaires d' Al- 
cibiade à déposer contre lui devant les dikastes une 
accusation quand ils risquaient fort de ne pouvoir en 
fournir les preuves. 

A défaut d'un procès public que les partisans de 
Toligarchie n'osaient se hasarder à intenter à Alcibiade, 
ils avaient un autre moyen de se défaire de lui. 11 leur 
fallait provoquer un vote d'ostracisme qui aboutirait 
sans doute au bannissement d'Alcibiade, comme étant 
aux yeux de tous le plus puissant citoyen de la ville. 
Mais l'ostracisme était une lame à deux tranchants qui 
pouvait se retourner contre celui même qui l'avait tirée 
du fourreau. L'ostracisme menaçait également l'impo* 
pulaire Nicias et le trop populaire Alcibiade. Autant 
celui-ci était détesté et jalousé d'une fraction des cito- 
yens à cause de sa conduite désordonnée, de son luxe 
extravagant, de ses succès de guerre et de politique, de 
son influence sur le peuple, autant celui-là était hsl 
d'une autre partie de la population à cause de ses opi- 
nions aristocratiques, de sa vie retirée et insociable, de 

m 

sa coutume de s'opposer toujours à la tribune aux désirs 
de la majorités enfin de ses richesses. A la vérité, il les 



1. Plutarque, Nicias, XI. 



380 HISTOIRX d'aLCIBIADS. 

employait bien comme Alcibiade à gagner des partisans 
par des libéralités et des splendeurs chorégiques» mais 
il le faisait à la façon d'an riche honteux, d'une manière 
détournée, et non avec cette magnificence, avec cette 
ostentation vaillante qu'on ne pouvait se défendre d'ad- 
mirer chez Alcibiade. Le danger qui menaçait chacun 
explique pourquoi ces deux adversaires, Alcibiade et 
Nicias, hésitaient l'un comme l'autre à recourir à une 
proposition d'ostracisme. 

Il y avait alors parmi les démagogues d'Athènes un 
certain Hyperboles, du dème de Périthoîs, homme 
bas et envieux, méprisé de tous, mais insensible à 
l'opinion et ^'enorgueillissant de dédaigner la gloire 
et de braver l'infamie ^ n exerçait le métier de fabri- 
cant de lanternes*. Sa profession et sa conduite vile 
faisait d'Hy perbolos la victime grotesque des poètes co- 
miques*. Le peuple riait de lui sur le théâtre et le 
mésestimait dans la vie privée et dans la vie publique ; 

xl. PluUrque.iiictbiad., XII ; i^tctox, XI. 

2. Andocide, fr. VI. Or<U. Àttic. (édit. Didot) ; AriBtophane et le sco- 
liaste, PaXy ▼. 680 sq. —Selon le scoliaste (ad Equit.i. ISOl) 
et Eupolis {Fragm. XC, frag. Comte, grâce, édit. Didot), Hyperbolos 
aurait été. potier, xepài&euc; mais, comme beaucoup de lampes étaient 
en terre, il n'y a pas contradiction. 

3. Aristophane et le scoliaste, PaXf v. 680 sq.; NuheSf v. 550 
sq., 6?0 et 1064; Tkesmophùr. v. 840 sq.; Aeham., v. 846; Vetp. 
T. lOl; Fragm. comie. grgic. : Cratinus, Ptl., XIV; Hot,^ XIV; Eupolis, 



LE DÉMAGOGUE HTPBRBOLOS. 381 

cependant il se servait souvent de ce misérable quand 
11 voulait nuire par quelque calomnie à un citoyen de 
haute naissance ou lancer, au Pnyx, des attaques di- 
rectes contre les magistrats ^ Selon un passage d'A- 
ristophane, Hyperbolos avait acquis un certain ascen- 
dant sur la plèbe aussitôt après la mort de Kléon*. 
U se flattait sans doute de succéder au vainqueur de 
Sphactérie comme chef du parti avancé, lorsque l'arri- 
vée subite et brillante d'Alcibiade aux afTaires, avec 
l'appui de ce parti, le fit tomber de ses ambitieuses es** 
pérances. Il voua une haine profonde à son victo- 
rieux rival ; haine que les succès d'Alcibiade et l'en- 
thousiasme du peuple accroissaient et avivaient sans 
cesse. Si, comme Nicias et les oligarques, Hyperbo- 
los n'osait pas attaquer directement Alcibiade devant 
les Héliastes, par crainte de la condamnation qui me- 
naçait les délateurs convaincus d'imposture, il n'avait 
pas les mêmes hésitations que ceux-ci à recourir à 
l'ostracisme. Hyperbolos ne redoutait pas cette loi qui 
ne pouvait l'atteindre. Ce bouffon de la multitude était 



CivitaUs,Xl\incert.fragm., XC;PlatoD le Comique, fTyperboIof^I-VU; 
Plutarque, Aleibiad., XIII; le scoliaste de Lucien, Timon. , XXI. 

1. Plutarque, Aleibiad., XIU. 

2. Aristophane, Pair, y. 680 sq. Cf. le scoliaste, ibid. elAeharrUp 
y.846;/\ri4&.,T. 620. 



38S HISTOIRE D'aLCIBIADE. 

au-dessous du bannissement par Tostracisme^. Cette 
noble peine, qui loin d'être infamante était un honneur, 
n'avait été instituée que contre des citoyens dont les 
grandes vertus et la puissance démesurée menaçaient 
l'égalité démocratique et la souveraineté populaire'; 
on ne l'avait appliquée que contre des hommes tels que 
Klisthènêsy Aldbiade l'Ancien, Aristide, Thémistocle, 

Cîmon*l 

Hyperboles voyant que la dissension entre Alcibiade 
et Nicias était au paroxysme S que Nicias avait atteint 
au dernier terme de l'impopularité', et que le crédit 
exagéré d' Alcibiade sur le peuple, ainsi que sa conduite 
sans frein et ses caprices arbitraires étaient pour quel- 
ques-uns les indices qu'il aspirait à la tyrannie % ne 

1. Plutarque, Imtt'de, VII, vm;Alcibiad.,xm ; Nicias, XI; Platon 
le Comique, Hyperh. II. {Frcigm. comic. grxc) 

2. Aristote, dePolitic. m, IX; Thucydide, VHI, 93; le scoliaste 
d'Aristophane, Plut* y. 627; Platon le Comique, Hyperh, , II; PoUux, 
VIII, 20; Hôsychius, Harpocratfon et Suidas, s. t. 'Oorpocxiaiiic; Plu- 
laïque, Arûtid., Vn, vni; Alcibiad.^ Xm; Nicias, XI; Cornélius 
Nepos, Aristid.f I; Paradys, de Ostradsfno AtherUensium, I, 3, 5,6. 

3. Ëlien, Far. hist. XIII, 24; Pseudo-Ândocide, Contra Alûibiad, 
XXXIV; Lysias, Contra Akibiad., l, XXXIX; Plutarque, Arisiid,, 
VII, Vni; Hérodote, VIII, 19; Cornélius Nepos, Aristid., I; Plu^ 
tarque, Themiitoel,, XII, XXIII; CivMm, XX. 

4. Plutarque, Nicias, XI. 
5i Plutarque, /Vt'etof, XI. 

6. Plutarque, Aleibiad., XIU, XVI ; Nicias, XI. ^ On voit qu'ainsi 



PROPOSITION d'un vote D'OSTRAGISME. 383 

différa pas plus longtemps. Il émit la proposition d'un 
vote d'ostracisme S Cette mesure, qui ne pouvait le frap- 
per, devait tourner à son avantage : ou Âlcibiade serait 
banni, et Hyperbolos lui succéderait à la tète du parti 
démocratique; ou le verdict populaire exilerait Ni- 
cias, et le parti démocratique, auquel appartenait Hy- 
perbolos comme Alcibiade, serait délivré de son plus 
redoutable ennemi*. Dans l'idée d'Hyperbolos, d'ailleurs, 
l'ostracisme étai t principalement dirigé contre Alcibiade. 
Les natures basses préfèrent un ennemi à un rival. 

Selon la loi, la proposition d'ostracisme dut être sou- 
mise au sénat avant que d'être portée à l'Assemblée*. 

le vote d^ostracisme réunissait ]es deux conditions dans lesquelles il 
ne pouvait être requis. Voir V Introduction, p. 58. 

1. Plutarque, Alcibictd,, XIII. — Piutarque {Nicias, XI) semble 
dire que l'ostracisme était renouvelé périodiquement à des dates fixes, 
et que ce ne fut pas Hyperbolos qui provoqua ce vote^ mais la consti- 
tution elle-même qui Texigeait à certains intervalles de temps. Cette 
assertion est contredite par tous les auteurs anciens qui parlent de 
Tostracisme et par Plutarque lui-même: Àlcibiad.f XIII; Àristid., 
Vm ; Périelis, X, XX; Cimon, XVIII; ThémùtocLf XXII. — Cf. Para- 
dys, de Ostraeismo Athéniens,, II, 1. 

2. Plutarque, Nidoi, XI. — Plutarque dit même qu^Hyperbolos 
espérait que, l'un de ces deux chefs bannis, il deviendrait le concur-» 
rent de celui qui resterait. C'est une assertion avancée & la légère. Hy- 
perbolos pouvait succéder à Âlcibiade, mais il ne pouvait pas succéder 
à Nicias. Le parti aristocratique n'eût pas souffert un tel chef. 

3. Cf.PoUux, vm, 30;PluUrque, li(»'biad., XIU; S. Petit» Leg. 
aUic, p^ 192; Paradys, de Ottraeitmo Athenieni., II, 3, 3* 



384 HisToms d'alcibiadb. 

Le sénat qui, à ce qa*il semble, n'opposait générale- 
ment son veto^ usant de son droit probonlétique, que 
sur les projets de lois anticonstitutionnels ou illégaux, 
ne la repoussa pas et s'en remit à la décision de TAs- 
semblée pour juger de l'opportunité d'un Yote d'ostra- 
cisme. A TAssemblée, la motion d'Hyperbolos ne ren- 
contra pas non plus d'opposants; car les partisans de 
Nicias pensaient que cette épreuve tournerait à la perte 
d' Alpibiade, et les partisans d'Alcibiade ne doutaient pas 
que cejugementne conclût au bannissement de Nicias^ 
Les formes équivoques en lesquelles on proposait et on 
rendait le décret d'un vote d'ostracisme servaient h 
entretenir les deux partis dans ces illusions mutuelles. 
Comme on sait, ce jugement,' ou plutôt cette décision 
populaire, était prononcé sans qu'il y ait eu ni accusa- 
tion, ni défense, ni même désignation, sinon d'une 
manière obscure et délournée, du citoyen contre lequel 
il était requis ^ La proposition d'Hyperbolos fut donc 
votée par l'Assemblée; les Prytanes fixèrent le jour où 
l'on devait procéder sur l'agora au vote d'ostracisme'. 
Cependant Alcibiade, plus perspicace que ses parti- 
sans, ne se dissimulait pas le danger dont cette mesure 

1. Voir les p«ges 58 à 60 de Vlntroducuon et les auteun cités. 

2. Cf. Plutarque, ÀrûUd., VII; PoUux, VIU, 20; Piradys, de 
OstraeUmo Àtheniensiumf II, 3, 4> 6. 



r~ 



LIGUE D^ALGIBIADE AVEC NICUS. 38b 

le menaçait. Combattu dans son propre parti par les 
manœuvres d'Hyperboles qui rabaissait ses vertus, 
exagérait ses vices et l'accusait d'aspirer à la ty- 
rannie *, il avait contre lui toute la faction aristocra- 
tique, menée par Nicias ^ Dans les assemblées ordi- 
naires, les oligarques ne disposaient pas d'un grand 
nombre de voix, car il était rare que la population sub- 
urbaine, dont la majorité tenait pour Nicias', y as- 
sistât, à cause de la distance qu'elle avait à parcourir 
pour s'y rendre. Mais dans ces assemblées extraordi- 
naires, annoncées à l'avance par les hérauts et qui 
avaient pour but un vote d'ostracisme, on voyait af- 
fluer à Athènes les habitants des dèmes les plus éloi- 
gnés \ Àlcibiade craignit donc de ne pouvoir détour- 
ner ce péril à l'aide de ses seules forces. Il alla trou- 
ver Nicias ', et persuada à cet adversaire de se liguer 



1. Plutarque, Alcibiad., XIII, XVI; Niciatf XI. 

2. Plutarque^ Nicias, XI. 

3. Plutarque, Mciof, IX. 

4. Cf. Eschine, de fais. Ug., 29; Ammonius, d$ diff, verb. s. v. 'ExxXi)- 
tfia; Ulpian, ad Demosthen. de Coron., 126; Plutarque, ArUtid., VII. 

bé Plutarque, Aristid., VII, Alcibiad, , XIII ; Nicias, VI. — Plutarque ^ 
[Nicias, ibid), remarque que Théophraste a écrit qu* Alcibiade s'en- 
tendit avec Phaeaz et non avec Nicias pour faire bannir Hyperboles, 
mais qu'il a suivi, lui Plutarque, le plus grand nombre des historiens. 
Dans la vie d' Alcibiade, le biographe de Ghéronée émet une autrt 
opinion : selon lui, Alcibiade se serait concerté avec Nicias et avec 
I 25 



3t6 HISTOIRB d'aLCIBIADS. 

momentanément l'un à l'autre pour faire tomber la 
sentence d'ostracisme sur celui-là même qui l'avait 
proposée, sur Hyperbolos * . 

Le pusillanime Nicias redoutait, plus qu'Alcibiade 
peut-être quoique avec moins de raison, l'issue du 
vote populaire. Sa nature lente et timorée était tou- 
jours portée à différer la lutte % croyant ainsi l'éluder. 
Il agréa'la proposition d'Alcibiade*. Plutarque le lui 
reproche \ En effet, à cause de l'appoint des voix de 

PhaeaXi tous trois étant également menacés par l'ostracisme. Cest en 
effet ce qui semble le plus probable; quoique cependant Phaeax ne pa- 
raisse pas avoir joui à cette époque d'une assez grande réputation pour 
être sous le coup d'un vote d'ostracisme. Il ne pouvait entrer en lice 
ni avec Nicias , le vieux et habile général, ni avec le brillant Alci- 
biade. En tous cas^ ce Phaeax appartenait au même parti que Nicias, 
et Alcibiade s'entendant avec Nicias, s'entendait implicitement avec 
Phaeax. 

1. Plutarque, Aristide, VII; Alcihiad., XIII; Nicias, XI. 

1. Plutarque, Nicias j IV^V, XI; Aristophane, AveSy v. 453; FraÇ' 
menta Comicorum Grœeorum(édit Didot); Eupolis, p. 177 ; Phrynicos, 
p. 219. 

3. Plutarque, Aristide^ VII; Aleihiade, XIU; Nicias, XI. 

4. « On doit conclure de cet événement que Pavenir est difficile à 
« bien juger et échappe à nos raisonnements. Si Nicias se fût exposé 

■ avec Alcibiade au danger de ce bannissement, ou il aurait triomphé, 

■ et alors chassant son ennemi d'Athènes, il serait resté en toute sôcu- 
« rite le maître des affaires; ou vaincu par Alcibiade^ il serait sorti 

■ de la ville avant ses suprêmes infortunes , * (l'expédition de Sicile), 
« et aurait conservé la réputation d'un excellent stratège. » Plutar- 
que, Nicioif XI. 



BANNISSEMENT d'HYPERBOLOS. 387 

la faction d'Hyperbolos, lequel pour cette fois eût voté 
avec les oligarques afin de perdre Alcibiade, celui-ci 
courait plus de risques que Nicias. 

La coalition conçue par Âlcibiade eut un plein suc- 
cès. On se concerta dans les hétairies. Avertis par leurs 
chefs, le parti aristocratique et le parti populaire firent 
cause commune. Les voix dont disposait Alcibiade se 
réunirent aux voix appartenant à Nicias. Au jour du 
vote j le dépouillement des coquilles et des tessères 
donna six mille suffrages contre Hyperbolos. La sentence 
du Peuple était sans appel : le démagogue fut bannie 

Les Athéniens commencèrent par rire et par se féli- 
citer du résultat de ce vote *. Bientôt après, ils le dé- 
plorèrent. Ils s'indignèrent d'avoir deshonoré l'ostra- 
cisme en l'employant contre un être aussi méprisable '; 

1. Plutarque, Aristide, VU; Àlcibiad., XIII; Nicias, XI; Frag- 
menta Comicorum Grâeeorum, Platon le Comique, p. 246 et 248, sq. 

2. Ce vote d'ostracisme eut lieu vraisemblablement vers la fin de 
Tannée 416 , à l'époque de la prise de Mélos, et peu après la dernière 
expédition d'Alcibiade à Argos. Cf. Grote, Histoire de la Grèce ^ t. X, 
p. 52, sq; Thirvall, History ofGreece, t. 111, p. 360, sq ; Hertzberg, 
Alkibiades der Staatsmann und Felàherr^ .p. 113; Chambeau, de 
Alcibiade , p. 32; Meineke et Bothe Argum. fahuL Hyperboli, {Corn. 
Grœc. édit. Didot, p. 248). 

3. Plutarque, Nicias, XI ; Aristide, VII. — Le bannissement d'Hy- 
perbolos occupa tellement l'opinion publique, que Platon le Comique 
écrivit à ce qu'il semble une pièce sur ce sujet. (Meineke et Bothe, 
ArgumerUum Hyperboli fabulx, in Fragmentis Comicorum Gr^S" 



386 HISTOIRE D^ÂLCIBIADE. 

ilsregrettèrent d'avoir abandonné inconsciemment cette 
puissante sauvegarde de la souveraineté populaire. 
L'exil d'Hyperbolos est le dernier exemple d'ostracisme. 
Cette institution fut abolie ^ L'application à contre- 
sens de la loi tua la loi. 

Par le banissement d'Hyperbolos, Alcibiade n'avait 
pas seulement détourné un péril imminent : il avait 
à jamais brisé l'ostracisme, cette arme redoutable qui 
menaçait sans cesse les puissants et les ambitieux. 

corum, p. 248, édit. Didot). On en a conservé quelques fragments. 
Celui-ci donne bien Topinion des Athéniens sur cette sentence : 

KaCrot icéicpayt tiuv icpÔTCov |i&v £(ta^ 
aOxoû 5i xaOrûv axty\L6LXtù'v àvàÇia* 
oO Y^p TOioljxuv oOvex* Sorpax' s^P^Oy)* 
1. Plutarque, Arûttd.) Vll; Nidaty XI ; Paradys, de OttrasHimo 
Aiheniensium, III, 11. 



FIN DU TOUB PREiaBR. 



TABLE DES MATIÈRES 

DU TOME PREMIER. 



Pages. 

PRÉFACE V 

INTRODUCTION. La Constitution athénienne 3 

LIVRE !•'. 

451-421 av. J. C. 



CHAPITRE PREinER. 

La noblesse à Athènes. — Les eupatrides et les plébéiens. — 
Généalogie d*Alcibiade. — Rôle des Alcméonides dans l'his- 
toiie d*Atbènes. — Rlinias père d'Alcibiade. — Bataille de 
Chéronée. — Mort de Klinias. — Périclès tuteur d'Alcibiade. 

— L'éducation athénienne. •* Vie intime de Périclès. — As- 
pasie. — Premières années d'Alcibiade. — Périclès et Alci- 
biade 75 

CHAPITRE DEUXIÈME. 

Les mœurs antiques. — Les amis d'Alclbiade. — Les sophistes. 
-» Socrate. ^ Première entrevue de Socrate et d'Alcibiade. 

— Socrate et les jeunes gens. — Les doctrines socratiques. — 
Ambition excessive d'Alcibiade. — Cau5e de l'ascendant de 
Socrate sur Alcibiade. — Les leçons de Socrate et la politique 
d'Alcibiade 107 



390 TABLE DES MATIÈRES. 



CHAPITRE TROISIÈME. 

Pages. 

Athènes pendant la première partie du cinquième siècle (500- 
430 av. J. C.) : les guerres médiques ; victoire des Athéniens ] 
traité de Délos; réfonnes politiques; épanouissement des arts; 
apogée de la puissance athénienne. — Haines suscitées dans 
les grands États de la Grèce par la suprématie d'Athènes. — 
Doriens et Ioniens; oligarchies et démocraties. — Causes de la 
guerre du Péloponnèse. — Décret contre Mégares (432). — 
Révolte de Potidée. — Les armements à Athènes. — Siège de 
Potidée (431). — Alcibiade devant Tennemi. —Premières in- 
vasions de TAttique. — La peste à Athènes. — Condamnation 
de Périclès. — Sa réélection et sa mort (430-429) 153 

CHAPITRE QU.\TRÏÈME. 

Le Peuple Athénien. — Athènes après la mort de Périclès (429- 
424 av. J. C). — Continuation de la guerre. — Les partis à 
Athènes. — Les successeurs de Périclès : Nicias^ Kléon, Dé- 
mosthène. — Occupation de Pylos (426). — Prise de Sphac- 
térie et triomphe de Kléon (425). — Conquête de Cythère (424). 

— Rôle d' Alcibiade pendant celle poriode de la guerre. — Vie 
privée d' Alcibiade: ses débauches, ses maîtresses^ son mariage, 
ses affaires de famille. —-Les portraits, les statues et les bustes 
d'Alcibiade. — Le divorce à Athènes. — Le fils d' Alcibiade. . . 191 

CHAPITRE CINQUIÈME. 

Situation d'Athènes, puissance maritime, vis-à-vis des Etats con- 
tinentaux de la Grèce. — Les Doriens de Mégares et de la 
Confédération Béotienne. — Tentative contre Mégares. — Ex- 
pédition de Béotie. — Bataille de Délion (424 av. J. C.].^ 
La tactique grecque. — > Armistice entre Sparte et Athènes, — 
Rupture de la trêve (423) . — Bataille d'Amphipolis. — Mort 
de Kléon. — Négociations de paix. — Double jeu d' Alcibiade. 

— Paix de Nicias. — > Traité d'alliance entre Sparte et Athènes 
(422-421) « 237 



LIVRE IL . 

421-415 av. J. C. 

CHAPITRE PREMIER. 

Etat des esprits à Athènes après la paix de Nicias. — Alcibiade 
succède à Kléon comme chef du parti démocratique. — Puis- 



TABLS DES MATIÈRES. 391 

Pages, 
sance d'Alcibiade sur le peuple. — Craintes inspirées aux cités 
doriennes de la Grèce par ralllance de Sparte et d'Athènes. — 
Contre-ligue péloponnésienne (421 av. J. C). — La diplo- 
matie grecque. — Inexécution des traités par les Spartiates. 

— Irritation des Athéniens. — Ambassade simultanée des 
Spartiates et des Argiens à Athènes. —Stratagème d'Alcibiade. 

— Confusion des députés lacédémoniens à l'Assemblée du 
Pnyx. ^ Échec du parti de Nicias. — Conclusion de l'alliance 
argienne (420).. 277 

CHAPITRE DEUXIÈME. 

Les Jeux Olympiques de la quatre-vingt-dixième olympiade 
(420 av. J. C). — Magnificence d'Alcibiade dans la théorie 
athénienne d'Olympie et ses victoires à la course des chars. — > 
Expédition d'Alcibiade dans le Péloponnèse (419). — Reprise 
des hostilités entre Argos et Sparte. — Agis envahit l'Argolide. 

— Armistice. — Ambassade d'Alcibiade à Argos. — Rupture de 
la trêve. — Capitulation d'Orchomène. — Bataille de Mantinée. 

— Dissolution de la ligue Argo-Athénienne(418). — Révolution 
et contre-révolutibn à Argos. — Nouvelles missions d'Alcibiade 

à Argos (417-416) 313 

CHAPITRE TROISIÈME. 

Les députés Athéniens à Mélos. — Siège et prise de Mélos. — 
Massacre des Méliens (416 av. J. C.).~ Violences d'Alcibiade. 

— Timon le misanthrope. — Les nouveaux chefs de parti à 
Athènes. — Les adversaires d'Alcibiade : Nicias, Phaeax, 
Hyperboles. — Haines contre Alcibiade. — Proposition par 
Hyperboles d'un vote d'ostracisme. — Ligue entre Alcibiade 

et Nicias. — Bannissement d'Hyperboles (Hiver de 416-415). 353 



FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER. 



12 7ô8. — Typographie Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.